L’écriture syncopée de La matière humaine (Gallimard / Aventures), deuxième roman de John Jefferson Selve après Meta Carpenter (Grasset 2022), se savoure dans la vitesse, fidèle à son sujet, la circulation de la drogue dans un Paris ultra tendu à quelques heures de l’élection présidentielle de 2027. La poudre, sous toutes ses formes, y est une reine sans cesse acclamée parmi toutes les strates de la population.
John Jefferson Selve déploie deux personnages dont la rencontre, lors de la plus grande manifestation de Black Blocs européenne, admirant ensemble l’esthétique parfaite d’un jeune homme armé d’une raquette renvoyant d’un passing-shot une grenade lacrymogène à son expéditeur casqué, annonce une houle d’amour-amitié des plus subversives : Anthea, superbe jeune femme dont « la crudité est autant une morale qu’un salut » fait intensément signe du côté de Georges Bataille ainsi que Saul, dealer – écrivain – fêtard accompli, sans cesse en train de prendre une revanche sur la vie après un premier roman sans succès : « Aucune réparation n’était apparue face à ce que je considérais comme un tort de mon existence. Je n’aurais jamais les chiffres de vente de ce renégat de Nicolas Matthieu. J’étais pauvre. La vie avait filé en partie. Je ne supportais plus ma situation. C’est peu après que je me suis mis à dealer. Visant les riches et le milieu culturel qui toujours m’ont regardé de travers, je me suis mis à les fournir en poudre. »
Puis il y a John, un correcteur, qui agit en coulisse, jamais avare en conseils et citations littéraires par textos, écho discret et auto-fictionnel du romancier. Enfin, la drogue elle-même, entièrement personnifiée sous le nom de La Poudre, qui s’adresse aux personnages, les suit, les décrit comme une Athéna de mauvaise augure, déesse inversée et vicieuse : « Qu’importe mon nom, ma composition, ma coupe, seule compte ma prise. Qui a dit que la poudre ne parlait pas ? Je parle et je vous baptise. Je fais de vous de la matière humaine. » Cruellement ironique, elle se moque même des créatures se trouvant sous sa main. « Plus l’élection approche, plus vous sniffez. » Et la matière humaine en question prend la forme d’un enfant dealer, sacrifié sur l’autel de la modernité du marché des stupéfiants où tout se commande en ligne dans une sous-traitance / maltraitance cynique. La mort de cet enfant en tout début de roman agit comme une contraction décisive impulsant un récit où l’enfance rôde ensuite inexorablement. Celle de Saul s’étend en souvenirs d’une trajectoire tragique. Né par Césarienne à six mois d’une mère droguée qu’il ne connaîtra pas puisqu’elle disparaît à 20 ans dans une overdose d’héroïne, il devient bègue très tôt dans l’existence. « À dix ans les mots ont commencé à se dérober. Ils ne sortaient plus de ma bouche, ou alors de manière hachée, broyée, expulsés par mes poumons et mon diaphragme. J’étais concassé par un séisme intérieur. Tsunami de mots s’arrêtant net au niveau de mon plexus mais aussi de mon crâne. » Drogue, drogue, drogue du récit. Drogues et illuminations dans la communauté de l’amitié plus tard : « Se déverser entre amis dans un sentiment d’urgence et de joie n’a rien de honteux. Je crois même que c’est l’une des plus belles choses qui nous restent. L’aveu est immédiat, tribal, presque sacré. L’apéritif des anciens est monté en puissance. Il dure plus longtemps. Il cogne plus fort. Il ouvre un peu plus la poitrine. » Et les personnages de prendre alors des notes purement littéraires au plus haut de la montée chimique et au plus bas de la descente physique. Avec des obsessions pour Anthea, qui l’aideront d’ailleurs à éviter de justesse l’anéantissement de soi : Jean-Paul Sartre et Georges Bataille drogués dansant face à face dans un club de jazz, le second lançant furieusement au premier une phrase capitale pour le 20ème siècle intellectuel : « Vous êtes l’être et je suis le néant. »
Parce que littérature et pensée on tendance à salutairement s’entrelacer quand on a le courage de traverser l’expérience stroboscopique de la drogue dure et que l’on est authentiquement ouverts à elles. Ainsi naissent plusieurs fulgurances du livre, comme la description de ce moment fou justement. « Deux hommes dans la petite quarantaine, déjà célèbres, tournoyant comme des forcenés. Mains écartées, bras coupant l’air dans un ballet grotesque. Sartre, raide, précis, plus masturbateur que coïteur, cherche la verticalité. Bataille, convulsif, exubérant, semble prêt à tomber, à s’avilir avec jubilation, hors de toute raison. Il y a dans leurs corps la lutte de deux pensées : Sartre, tendu vers une force sans faille, un projet, une conscience, le monde à transformer; Bataille, happé par l’instant, le vertige, le chaos, semble s’écrouler sous ses propres visions. » Et puis voici l’image de Simone Weil la vertigineuse, qui aimante progressivement Anthea, lui proposant une voie dans le monde, l’attirant là aussi comme l’ombre d’une déesse. Seuls des dieux pourraient en effet les sauver de cette course et de leur temps (qui est aussi le nôtre n’est-ce pas ?), de
ce flux politique sourd et menaçant qui précède la tempête. Le lecteur, qui ne peut être que concerné par la tension et l’engagement de l’écrivain, découvrira au final l’extrême approche des résultats de la présidentielle.
« Que ferons-nous si l’extrême droite l’emporte ce soir? Nous attendrons de voir comme toujours. Mais que ferons-nous quand elle s’en prendra – encore et encore, degré par degré – aux plus faibles? Nous dirons la vérité : que ce n’était guère mieux avant. Que le glissement progressif vers tout ça date un peu. Mais saurons-nous répondre à la violence? » La littérature de John Jefferson Selve est totale, et opère autant dans la ligne de la pensée que dans celle, parallèle, de la réalité politique la plus concrète.
John Jefferson Selve, La matière humaine. Sortie le 5 février 2026, Collection Aventures / Gallimard. 168 p., 19€