Consacré à l’assassin de Jean Jaurès, Les Morts de Raoul Villain, récemment couronné par le Prix de la biographie Le Point 2026, est autant un livre d’histoire qu’une réflexion en acte sur les limites du récit historique, un essai sur les rapports entre histoire et fiction, entre l’archive, les documents, et leurs marges, leurs manques. Qu’en est-il des vies qui existent dans ces absences ? Mais encore : quel point de vue également politique serait possible à partir de la figure de Raoul Villain ? Entretien avec Amos Reichman.
Au sujet de la vie de Raoul Villain, l’assassin de Jean Jaurès, des documents existent, même s’ils sont relativement peu nombreux : rapports de psychiatres, cartes postales, articles de journaux, rapports de police, etc. En utilisant ces documents, vous vous placez dans les pas de la recherche historique. Mais votre livre met aussi en évidence les limites de cette recherche dans le cas où les documents sont, justement, peu nombreux ou manquent. Ici, il ne s’agirait pas seulement de mettre en évidence les limites épistémologiques de la recherche historique, de questionner la notion de vérité en histoire : vous indiquez les éléments d’une réflexion sur les vies singulières, les vies les plus communes, c’est-à-dire celles d’à peu près tout le monde qui ne sont pas précisément documentées. Ces vies échappent au discours de l’histoire, ne laissent pas de traces dans l’histoire, quasiment pas. Qu’est-ce qui vous intéresse dans ces vies en quelque sorte disparues, ces vies absorbées dans le trou noir du temps, qui ont basculé en dehors de l’histoire ou quasiment ? Ceci est le cas, par exemple, de la mère de Raoul Villain, internée très jeune et dont il ne demeure quasiment aucun récit. Au sujet de cette dernière, vous écrivez : « C’est tout ce qui reste de sa vie, ces petits mots dérisoires qui finissent par se désarticuler, ‘rien à noter’ des dizaines d’années durant, alors qu’une existence s’est pourtant déployée […] ».

Ce qui m’a intéressé en premier lieu dans la vie de Raoul Villain, c’est sans doute son absence. L’omniprésence de cette absence. Les traces sont infimes. Alors il y a matière à enquête, à découverte, à écriture, à littérature. Raoul Villain est dans l’Histoire, il est à jamais l’assassin de Jean Jaurès, celui qui a emporté l’une des plus grandes consciences de son temps. C’est un criminel politique, comme Ravaillac, comme d’autres, en France ou ailleurs. Mais qu’en est-il de son histoire, la sienne ? Il y a le fracas de son meurtre, et tout autour un grand silence. Si peu nous est parvenu de son existence.
Et, en commençant à gratter derrière le crime, à chercher à comprendre le pourquoi, ce sont des silences en cascades qui nous font face. C’est ce qui a suscité mon intérêt, jusqu’à la propre mort de Raoul Villain, mystérieuse, un autre crime, sur une plage d’Ibiza, au commencement de la guerre civile espagnole.
Je vous remercie d’évoquer la mère de Raoul Villain, Marie-Adèle Collery, épouse Villain. Elle a passé près de quarante années dans un asile psychiatrique, oubliée de tous. D’elle, n’ont subsisté que quelques archives, des mots tracés par les médecins qui se sont succédé. Des mots de glace. Et pourtant, ce sont les seuls à pouvoir encore nous faire signe d’elle. C’est bien cette notion de « vies disparues » que vous évoquez, de « vies absorbées dans le trou noir du temps » qui m’intéresse, au-delà du destin singulier de Raoul Villain.
Pendant l’écriture de ce livre, j’ai souvent écouté une magnifique chanson de Barbara. Elle s’intitule Tous les passants. On y entend : « Tous les passants s’en sont allés, plus rapides que la mémoire, écrire un petit bout d’histoire, les uns debout, d’autres couchés. Certains sont entrés dans l’histoire, sans avoir eu le temps d’y croire, pas même le temps d’y songer ». Pour s’attarder, ne serait-ce qu’un temps, sur ces vies passées et traversées d’histoire.
Il n’y a donc pas beaucoup de documents sur Raoul Villain, il se situe sur une espèce de crête : intégré dans une narration historique mais quasiment à la marge. Ce que vous écrivez est basé sur des documents, des archives, mais laisse place à la fiction, en deux sens : vous intégrez de la fiction dans votre texte mais c’est aussi le travail sur les archives, les documents, qui produit de la fiction, qui fait de Villain, en un sens, un être de fiction. Ce second cas se vérifie de la façon la plus claire lorsque vous rapportez un certain nombre de témoignages sur Raoul Villain, en particulier ceux concernant la fin de sa vie et sa mort, son propre assassinat : ces témoignages sont contradictoires, forment des récits contradictoires, divergents, Villain apparaissant comme un ensemble de possibles plus que comme l’objet d’un discours seul et unique. La possibilité de la vérité est problématisée. Mais votre démarche est aussi plus large et concerne le rapport entre histoire, archives, fiction. Vous introduisez dans votre livre des aspects fictionnels. Comment avez-vous travaillé ce rapport entre histoire, document et fiction ? Quelles limites avez-vous posées ? Là encore : Qu’est-ce qui vous intéresse dans ce rapport ?
La vie de Raoul Villain est trouée. Il n’est décidément pas possible de la figer. Alors que faire de ces vides ? En premier lieu, les assumer. Reconnaître qu’il n’est pas possible de tout savoir, de retrouver une existence linéaire. Et alors, dans ces interstices que j’ai cherché à signaler, l’écriture, la littérature peuvent s’engouffrer.
C’est toute la question des morts plurielles de Raoul Villain. Les circonstances de sa propre mort restent mystérieuses. J’ai rencontré des témoins, l’un d’eux âgé de plus de cent ans lorsque j’ai fait sa connaissance : il était présent au village où Villain a été assassiné en 1936, aux confins d’Ibiza. J’ai consulté autant d’archives que possible. Mais cela reste insuffisant. Les documents qui ont traversé le temps ne permettent pas de dire le tout de l’histoire. Et finalement tant mieux. Sinon, comme le héros de la nouvelle de Borges, Funes ou la Mémoire, il y a le risque de mourir d’un trop plein de passé.
Ce sont bien ces creux qui rendent possible l’imaginaire, l’échappée belle. Et peut-être, paradoxalement, c’est cela qui permet de se rapprocher d’une existence oubliée. Cela résonne aussi avec notre présent. Même si aujourd’hui nos mots sont stockés, nos pensées sont parfois anticipées par des algorithmes, nous restons, je crois, fondamentalement insaisissables. Dans ce mystère, cette forme de secret, réside une forme de liberté que la littérature permet parfois d’entrevoir.

Le Raoul Villain que vous dépeignez est constitué par la conjonction du personnel, du psychologique, du politique, de l’histoire. Il ne s’agirait pas uniquement d’une approche socio-historique de ce qu’est un individu mais de l’idée que l’histoire et le politique impliquent de l’individuel, d’une réflexion sur les causes et effets des événements historiques. Dans le cas de Villain, sa condition mentale singulière se combine avec une situation politique et historique particulière : sa tendance au délire s’articule avec les discours, les situations, les personnages politiques de son époque. Ici, le délire est aussi historique mais l’historique est aussi de l’individuel. Vous écrivez par exemple, lorsque Villain conçoit l’assassinat de Jaurès, qu’il va enfin « pouvoir se confronter à son imaginaire », cet imaginaire étant individuel et historique et politique. Est-ce que vous seriez d’accord avec l’idée que votre livre contient une réflexion générale sur l’intelligibilité des événements historiques qui reposerait la question du rapport entre cause et individu ? Moins une négation du déterminisme qu’une complexification…
Raoul Villain est à la fois le symptôme et l’accélérateur de son temps. Il y a quelque chose qui se noue dans son destin à la rencontre du hasard et de la nécessité, avec en arrière fond la question cruciale de de la responsabilité individuelle, de notre liberté. Bien des facteurs permettent d’entrevoir la genèse de son crime. Son histoire familiale, la géographie dans laquelle il a grandi, son engagement politique. Et pourtant, pourquoi lui ? Pourquoi finalement a-t-il tué Jean Jaurès ? Et pourquoi est-il près de vingt plus tard mort assassiné, seul, dans un village perdu d’Ibiza ? Le strict déterminisme social est insuffisant et le hasard s’échappe. C’est peut-être ce qu’on appelle le mystère d’une vie, inscrite dans une époque que Raoul Villain incarne dans son malheur.
L’expression « Les Morts de Raoul Villain » renvoie à Jaurès mais aussi à la mère de Villain, à ceux et celles de 14-18, ou encore aux différentes versions de la mort de Raoul Villain lui-même, etc. La notion de mort, que vous associez au nom de ce dernier, résume une époque, je ne sais pas si on pourrait dire une nouvelle époque : le début du XXe siècle et son cortège de massacres, de guerres, de conflits, de victimes. Le meurtre de Jaurès fait apparaître une bifurcation : quelque chose d’autre aurait pu avoir lieu, une autre époque aurait été possible. Au lieu de cela, la version dans laquelle l’Europe s’est engagée est la pire version. Vous situez Raoul Villain à l’intersection de ces possibles, comme un des déclencheurs du basculement dans une version plutôt qu’une autre. Les conditions de ce basculement se trouvent aussi dans un ensemble politique, historique, économique, idéologique : conflits entre la France et l’Allemagne, prégnance de la pensée nationaliste, etc. À la fin de votre livre, vous écrivez : « C’est un monde qui rend possible Raoul Villain et l’infini cortège de morts qu’il annonce, par-delà notre imagination. C’est une mauvaise histoire dont personne ne veut, mais qui nous fait face, le temps des assassins. À nous, pour tenir bon, le souvenir et l’espoir ». Est-ce que vous considérez que le monde de Raoul Villain ressemble au nôtre, que nous sommes nous aussi à une espèce de carrefour où, parmi les possibles, le pire existe et est déjà la version dans laquelle nous sommes en train de basculer, dans laquelle nous sommes susceptibles de basculer ? Dans Les Irresponsables, Johan Chapoutot fait le lien entre les années 30-40 et aujourd’hui. Est-ce que votre livre est une façon de tenir un discours sur aujourd’hui à partir d’un discours qui se rapporte au passé ? En quoi s’agirait-il pour nous aujourd’hui de regarder du côté de Raoul Villain pour « tenir bon » ?
Le monde de Raoul Villain est en train de sortir de ses gonds. C’est un monde qui perd progressivement pied, qui est en train de devenir aveugle. Certains continuent pourtant de voir clair dans ce qui est, perçoivent la tragédie en train de se nouer. Jean Jaurès en premier lieu, tout comme celles et ceux qui continueront de croire que l’humanisme a une signification, que j’évoque aussi en filigrane dans ce livre.
Effectivement, un autre chemin historique était possible au début du XXe siècle. Il n’y avait pas de fatalité aux guerres mondiales, à l’annihilation généralisée, à la mort industrielle, à l’oubli de ce que nous sommes. Mais c’est bien la catastrophe qui a eu lieu. Et Raoul Villain en est comme un signe, dérisoire et puissant à la fois. Il est une incarnation et un maillon de ce chemin funeste.

Vous avez raison, aujourd’hui aussi il y a ce terrible sentiment d’une histoire qui s’échappe, d’un sol qui se dérobe sous nos pieds. La terre tremble et nous ne savons pas quand cela s’arrêtera. Nous n’avons pas non plus idée de l’étendue des ruines à venir. Fort de ce qui est advenu au XXe siècle, nous savons pourtant que les conséquences peuvent être dévastatrices, sans retour. Quelque part, sur le temps très long, peut-être même que nous ne sommes toujours pas sortis de cette terrible histoire. Il ne s’agit pas de questions désincarnées, de sujets lointains. C’est une tragédie qui se fabrique à l’échelle l’humaine, à notre hauteur.
D’où, je crois, l’importance de « regarder du côté de Raoul Villain ». Parce que se souvenir, ici, d’une vie d’hier qui en dit long sur notre temps, reste l’arme la plus précieuse pour éviter la reproduction du pire, pour comprendre comment nous en sommes arrivés là, où nous en sommes, ce qui nous précède et nous fait face.
Amos Reichman, Les Morts de Raoul Villain, éditions du Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », août 2025, 256 p., 21 €