Ce qui n’était jamais arrivé, c’est d’avoir entre les mains Ce qui n’était jamais arrivé, de traverser un livre inouï qui nous révèle ce qui n’est jamais arrivé à la littérature : de se cristalliser (au sens de Stendhal) dans un livre-plus-que-livre qui nous arrive comme une grâce. Un livre dans lequel Hélène Cixous est taillée, un livre-robe qui se chahute, se bouscule, court dans les allées du Rêve.

Les personnages de Georges Cixous, le père, de Kafka, de la tuberculose qui les emporte l’un et l’autre, les lettres du Bien-Aimé, les chats Haya et Isha, les fantômes du frère mort-pas-mort, d’Ève la mère, prennent d’assaut l’espace des pages qui s’enroulent autour de scènes de combat et de résurrection, de perte de soi et de renaissance du moi-écriture : « Le 16 Avril à 10h eut lieu l’heure bénie, miraculeuse : il y avait un mois que la noce papier stylo bras tête, armée neurologique château-cardiaque, gisent. Et voici qu’il y eut l’heure de grâce, la main se leva, marcha sans raison […] La pensée dit : ceci est peut-être la dernière page, l’inespérée. »
Les guerres du dehors, l’Ukraine, la Russie, s’invitent au-dedans. Le corps d’H. C. est assiégé. Comment écrire quand on est chassée de la scène de l’écriture, bannie du jardin-écriture, quand la main droite s’endort, se cabre, refuse de servir, que l’on se sent happée par l’autre côté, quand on a été subtilisée avant de revenir dans l’état de vie ?
Le livre tend ses phrases sur l’oubli des noms, sur « l’archéologie de la Mémoire », la collection des trous, la course après les mots perdus/retrouvés, l’heure du verdict. La main consigne les noces secrètes entre le passé jamais passé et le présent, les simultanéités entre les dates, entre 1948, le rapt du père par la tuberculose, la création d’Israël, et 1848, la Révolution trahie.
De la vie posthume de Georges Cixous, le « papa-dieu » de l’enfance en Algérie, revient un flot de six cents lettres qui ont mis presqu’un siècle à arriver à destination. « Dieu la Poste » les a sauvées de l’oubli. Le père emporté par la maladie a-t-il eu le temps de décider de leur sort ? Comme Kafka intima à Max Brod de détruire son œuvre, a-t-il songé à prononcer un vœu d’annihilation de sa correspondance, plongeant Ève, ses enfants, dans les affres du cercle vicieux de l’obéissance à la vie du mort par la désobéissance envers ses volontés ? « Il est évident que Brod a désobéi à Kafka pour être fidèle à Kafka. » Il faut trahir le défunt pour qu’il vive, enlacé à son œuvre.

Plus que jamais, la littérature s’avance comme un radeau sur le fleuve Léthé, sur le Styx, comme un aller-retour incessant d’une rive à l’autre, de l’outre-tombe à l’ici-bas. Dans Ce qui n’était jamais arrivé, Hélène Cixous dresse un théâtre d’ombres qui s’avère aussi une arche haute en couleur : les deux chats et Ève, la sage-femme, qui se tiennent du côté de la Vie, le père, le frère, le Bien-Aimé, les disparus proches happés par la mort, laquelle intime à la survivante de tisser une couverture infinie de mots pour les accueillir. Même défunte, Ève manifeste un appétit insatiable pour le vivre. Sentinelle du présent, elle laisse à sa fille la fonction de nautonière, de passeuse des disparus.
C’est lorsqu’on n’espère plus rien que la surprise déferle, que l’inattendu surgit sous la forme du frère mort, Pierre/Pete, qui, secouant ses cendres, revient sonner à la porte d’H. C. qui apprend que « la mort ne mettra plus jamais fin à la vie ». Alors que l’Ennemi (« La Hainemie, dit ma mère ») est aux aguets, attaque de façon fourbe et désordonnée l’un ou l’autre organe, alors que « les pays se mettent à feu, les haines sont déchaînées […] la pitié assassinée à coups de couteau dans le ciel de Shakespeare », alors que l’an 23 signe la disparition du frère, la résurrection entre en trombe, rapide comme un félin, suspend la mivie, mimort d’HC, vainc l’autodisparition, la noyade.
Ce livre qui, nous dit Hélène Cixous, s’appelle aussi, Prémonition, avec Ombre en sous-titre, se tient sur la ligne qui sépare le Dedans du Dehors, le dedans de la vie dans un corps propre et la sortie vers le Néant. Cette ligne de crête ou de reptation est celle qu’emprunte l’écriture qui, porteuse de clés magiques, ne cesse de traverser la frontière, de jouer à passe-muraille, de rendre vivace le posthume, d’asseoir à la table du présent Stendhal, Montaigne, le chien Fips. Chaque mot, chaque phrase soulève les pelletées de terre qui recouvrent les disparus toujours prêts à revenir pour autant qu’une messagère hospitalière nommée Hélène Cixous leur tende la main. Une main qui parfois, soucieuse de ne pas effaroucher les absents, fait la morte avant de gambader à nouveau sur des pages qu’elle noircit afin d’accueillir les arrivants qui ne cessent de réclamer une place au soleil, de faire passer leur existence défunte dans le cerceau de la vie.
Souvent, dans l’œuvre d’Hélène Cixous, le livre dicte sa naissance à sa scribe, arrive de son propre chef et frappe à la porte. Ce qui n’était jamais arrivé, c’est qu’il kidnappe H. C. lorsqu’elle est « victime d’un vol de vie » et revient d’un entre-deux flou, à l’orée de l’Être et du Rien. Le vol de vie est un vol d’écrire. « L’Oubli la polyphème » rapte certains mots à eux-mêmes, enlève « Purim », le rend une page plus tard.

Le jeu de cache-cache touche aux identités. Les identités (multiples, nomades) de celle qui écrit et est écrite, de la grande bibliothèque sémantique, s’effilochent, perdent parfois leurs mailles. Sur les pages, des fleurs étranges poussent, qui auscultent ce qui reste de George Cixous, de la Citroën, d’Alger, d’Oran, de Dieu qui prend la tangente quand le père quitte la scène. La main d’HC se fait oreille et écoute ce qui reste de celle qui fut. Si les « moi » d’avant ne coïncident plus avec les « moi » actuels, ce qui a été insiste dans ce qui sera. « Je me souviens d’avoir été cette personne, mais je ne me souviens pas que c’était « moi ». Je me rencontrai quelqu’un d’autre. Je me vis et ce n’était pas moi, je n’étais pas elle, elle était l’inconnue, celle que le Bien-Aimé s’était étonné de reconnaître, cela me laissa un souvenir d’étrangeté absolue ».
L’altérité frappe celle qui écrit comme elle a touché la mère Ève qui, à la mort du père, se retrouve « née autre », « opérée de son existence précédente ». La renaissance passe par l’inventaire des « morceaux de moi » d’un « corps déjà mort » qui relance le combat contre le Rien, qui, à l’aide du livre, tient tête aux délégués de la fin. La messagère ailée H. C. pense que le livre est là sans être là, qu’il surenchérit sur les Mots Perdus et joue au Livre Perdu. La créature Littérature va très vite, traverse des régions mentales et physiques avec célérité, bifurque d’un « j’étais morte » à la perception vivace d’une « mort-qui-n’existe-pas ».
Au creux du texte un massif signé Thomas Mann impose sa présence sous la forme de La Montagne magique, un livre-danger qu’Hélène Cixous se doit de tenir à distance, que le père médecin arpentait, scrutant son maelström qui a pour nom tuberculose, celle qui emporta Georges, Kafka, le personnage Joachim Ziemssen. Méfiance réciproque entre les mêmes initiales H. C., de Hans Castorp, le personnage mannien, et d’Hélène Cixous. Sur les parois de la montagne magique appelée Littérature, sur les flancs de ce terrier inversé, Hélène Cixous gravit des millénaires, des siècles d’histoires de sacrifices, d’exodes, de temples détruits, de diasporas, d’amours, un pied dans l’étrier de l’intemporel, un autre dans le non-temps du rêve, la main droite, la main-écureuil cueillant/écrivant des fruits interdits, des textes de l’arbre de vie.
Tous affluent dans le désordre, l’index inanimé qui présente le syndrome de la Belle au bois dormant, qui attend le baiser Littérature, le frère qui souhaite mourir avant H. C., les voleurs de mots, les dépeupleurs, la main droite qui fait la grève, qui devient le cadavre de l’écureuil, s’autonomise, fait sécession, se sépare des autres organes, refuse de tenir le stylo, de consigner le livre impossible avant de faire la paix avec elle-même, de s’élancer, toute vaillante, dans le livre que nous lisons.

L’heure hors du temps qu’Hélène Cixous et de rares magiciens du verbe font éclore est celle d’une éternité joyeuse, d’un Toujours qui fait de la vie avec le néant, qui renvoie le « jamais plus » dans le mirage des sables mouvants. Un peu du livre qui hante toute l’œuvre de Cixous, du « livre-que-je-n’écrirai-pas » gronde dans ce récit qui s’interroge sur son existence, son statut et soulève la question impossible : serait-il, lui, ce dernier livre si éloigné de l’Audacieux auquel Hélène Cixous songe ? « Si ceci était mon dernier livre, il me surprendrait, il serait différent du livre que je me promettais an à an de mettre au monde avant la fin. L’inconnu vénéré, le mausolée, le sacré. Il me ferait rire et pleurer, il me ferait pleurire, il me traverserait de sanglots de joie et de soulagement, je tressaillirais de surprise. »
Les lectrices et lecteurs, humains ou non-humains, qui vivent en cixousie s’indignent, hurlent un « non » d’amour à l’évocation de l’hypothèse aux griffes redoutables. Tout dernier livre est un pénultième, un antépénultième, un premier. De toutes manières, Hélène Cixous et le corps de la littérature ne font qu’un. Le second étant immortel, la première partage avec lui ce privilège. La permission d’éternité est accordée aux rêveuses.
« Sans Kafka j’aurais été seule sur la terre, dans la ruelle empoisonnée du siècle, mais lui était à Prague […]
Et sans Kafka, j’aurais été une morte, une bouche desséchée, désertée par les phrases, voix coupée
Et sans les chats j’aurais été bannie des vivants ».
Sans Hélène Cixous, nous serions seuls sur la terre, bannis, sans plus de sol ni de ciel.
Hélène Cixous, Ce qui n’était jamais arrivé, éditions Gallimard, octobre 2025, 184 pages, 19€.