Éric Chevillard : Apologie de la singularité (Ohé Pimoe)

Alors que la rentrée littéraire bat son plein, certains écrivains poursuivent loin des projecteurs une œuvre exigeante et discrète. C’est le cas d’Éric Chevillard, qui publie Ohé Pimoe.

Dans ce dixième texte paru aux éditions Fata Morgana, et qui a tout du poème picaresque, l’auteur met en scène de façon humoristique et désespérée un homme, épris de Pimoe. Car cet homme est un amoureux transi qui compose un poème en l’honneur d’une femme depuis qu’il a croisé sa route, comme on l’apprend dès la première strophe :

et maintenant l’histoire de Pimoe

grands dieux Pimoe

est-ce que vraiment je vais oser

ne rien celer

de l’histoire de Pimoe

Il apparaît très vite que l’amour de Pimoe est mâtiné d’un amour pour la langue et d’une réflexion ontologique, tant le lieu où elle est née, manifestement du côté d’Hawaï, et la figure de l’aimée se confondent :

pas de plus bel endroit où naître

pour un corps de lettres

que le Kumulipo

Éric Chevillard instille le doute immédiatement et durablement : Pimoe, qui semble avoir été vue de dos seulement, ne serait-elle qu’un corps de lettres ? L’amoureux transi n’aura de cesse de l’appeler :

ohé Pimoe

mais elle ne se retourne pas

On chemine avec lui en se demandant si Pimoe, qu’il affuble de chaussures en lambi rose, existe vraiment, mais au fond, ce n’est pas le sujet. Ce qu’il raconte est peut-être rien moins que « l’espèce humaine à l’aube d’une nouvelle carrière ». Une espèce humaine qui ne connaît plus son propre nom, et que l’on pourrait appeler indéfiniment sans qu’elle se retourne, où l’amour reste toutefois la seule boussole, la seule force immaculée :

alors que c’est elle qui m’a fait

naître parmi les êtres

qui étais-je avant Pimoe

un pauvre hère

prisonnier de sa garçonnière

Dans ce monde où l’on ne trouve d’amitié que dans la compagnie des saules, les nouvelles qu’il donne de l’humanité ne sont pas vraiment bonnes :

mais j’ai beau crier

seule une espèce d’anaconda

ou de boa

s’éprend de moi

L’œuvre d’Éric Chevillard nous plonge toujours dans un état de vigilance extrême. En l’occurrence, Ohé Pimoe pourrait tout aussi bien provenir du XVIIIe siècle que du futur, ou même se situer hors de l’Histoire ; c’est un poème inventif, amoureux et mélancolique. Il a ceci de particulier qu’il est à la fois intemporel et bien ancré dans notre temps. Et ce n’est pas un mérite moindre, à l’heure où les écrivains semblent de plus en plus manquer de singularité et remâchent jusqu’à la lie leurs histoires familiales, comme si les réseaux sociaux avaient déteint sur la littérature elle-même.

Avec Chevillard, de temps à autre, l’époque en prend pour son grade, sans qu’il soit besoin de forcer le trait. C’est par l’épure que la critique est instillée, que la langue est auscultée. Ainsi, écrit-il en marge des mots cobra et naja : « que l’on ne distingue pas non plus sur Wikipédia ». Ainsi s’amuse-t-il des homophones « toussa » et « tout ça » ou des paronymes « elle n’est pas / au Népal ». Ainsi de ces quelques vers qui suffisent à insuffler une réflexion métapoétique :

ah l’enfance

l’enfer et des souvenirs de vacances

bon

où en étais-je

Tout ceci est fait avec grâce et autodérision : « je confère à mes ronflements la régularité du vers français », écrit-il. Au détour d’un vers, il précise : « croyez-le ou non / boys / c’est de Joyce », invitant le lecteur à retourner vers sa bibliothèque, quand il ne fait pas un clin d’œil à l’œuvre de Perec : « rien de commun avec l’Oulipo / il y a des e dans certains mots », ou à la sienne, quand il évoque furtivement Nisard, ce qui est aussi une façon de couper l’herbe sous le pied du lecteur qui serait tenté de voir une quelconque intertextualité.

Point de dramatisation du réchauffement climatique non plus, mais une évocation distanciée de la ville et de son « nuage toxique », ou bien trois vers qui en disent long sur la prolifération des moustiques tigres :

à travers les buissons de moustiques

et autres épineux

je saigne un peu

En fin de compte, l’amour est peut-être autre chose qu’on ne croit, en dépit de l’image forte qui ne cesse de revenir et d’être ressassée, celle de Pimoe sur son muret. Cet amour prodigieux est plus fort que ce qu’a pu éprouver « le premier homme dans l’espace », mais sans l’aimée, le muret que l’on considérait jusqu’alors parce qu’il portait la trace de Pimoe perd tout son sens. Aimer est certes une assomption ; ici, c’est surtout une errance, une dépossession qui conduit à la conquête de soi. Pimoe serait-elle autre chose qu’un prénom fétichisé ?

embrassez tant que vous voudrez

vos Isabelle vos Azalée

mais ne prononcez pas le nom de la belle Pimoe devant moi

Qu’importe au fond si l’attente est vaine et si l’amour redouble la solitude, qu’importe si Pimoe n’a été vue que de dos et qu’il est impossible de la retrouver. Pimoe figure un absolu qu’il s’agit d’étreindre et de poursuivre. S’il la cherche dans la moindre passante, elle n’est pas interchangeable pour autant. Et si Pimoe ne le voit pas, si elle demeure insaisissable, c’est peut-être tout simplement parce qu’elle préfère regarder vers la mer et tourner le dos aux Hommes.

Avec Ohé Pimoe, texte caustique et tendre à la fois, on songe que la vraie poésie se moque de la poésie ; et que la littérature devrait plus souvent dépoussiérer un esprit encombré par des centaines de publications qui finissent par toutes se ressembler et se confondre.

Éric Chevillard, Ohé Pimoe, éditions Fata Morgana, septembre 2025, 72 pages, 17€. Illustrations de Philippe Favier.