Jean-Michel Espitallier : Le Treize (3/10)

Impacts de balles, Café Bonne Bière, 14 novembre 2015 @ Nicolas Richoffer/WikiCommons

Le Treize est le récit détaillé des attentats du 13 novembre 2015 (préparatifs, déroulement), dans l’esprit du « récit documentaire » ou du « document poétique » inspirés notamment des objectivistes américains.

Il s’agit d’un collage de rapports d’expertises, actes d’accusations du procès de 2022 auxquels Jean-Michel Espitallier a eu accès, enregistrements des appels du Samu et de la police, témoignages de victimes, médecins, forces de l’ordre, journalistes, paroles des terroristes (les titres de chapitres).

La toile de fond de ce récit est constituée du discours médiatique qui amplifie, par son incapacité à saisir entièrement l’événement, la sidération qui le frappe.

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La Seat Leon noire immatriculée 1 GUT 180 – B avec à son bord trois individus s’arrête au carrefour rue Alibert/rue Bichat entre le restaurant Le Petit Cambodge et le bar Le Carillon à 21h24. Les trois individus en descendent armés de fusils d’assaut et tirent respectivement 50, 24 et 56 munitions.

 

/ Ça claque une, deux, trois, quatre fois et là, on se dit dans sa tête que ça sent pas très bon, c’est bizarre. Et là ça tire, ça n’arrête pas. / Il n’y a pas de pensée qui vient, c’est le vide dans la tête. / Et on n’a pas envie d’ouvrir les yeux. / Ils ont déclenché le feu, on s’est juste mis par terre, et là je me suis rendu compte que mon ami était mort. / Et là on sort du bar, que des corps. / Je me suis relevé il y avait des morts partout, du sang, des cris, c’était… un film d’horreur. /

 

Je demande le déclenchement du plan rouge à l’angle de la rue Bichat et de la rue Alibert. Bilan inconnu.

 

/ Monsieur, qu’est-ce qui s’est passé ? – C’est un attentat. /

 

– Je suis là avec le médecin-chef, sur place, rue Bichat et j’ai besoin de onze places pour onze urgences absolues, sinon, le bilan total je peux te le donner.

– Oui.

– Seize urgences absolues, onze décédés, trois urgences relatives.

 

/ Je me trouve un peu plus bas que la rue du Petit Cambodge. On a entendu des bruits comme de pétards. / Il y a une fusillade en bas de chez moi. Il y a 10 minutes, 5 minutes. / Je sortais du métro, j’étais en train de longer le canal Saint-Martin et j’ai entendu des coups de fusil, au début je croyais que c’était des pétards. Bon ensuite je me suis dirigé vers la rue Alibert où j’habite, en courant parce que j’ai eu très peur et que j’ai vu pas mal de gens courir aussi. Ensuite, je suis arrivé devant chez moi et c’est là que j’ai vu des gens à terre avec du sang, en fait. / J’habite juste au dessus du restaurant qui a été touché. Je ne donne pas directement sur la rue, donc j’ai pu entendre au début des coups de feu répétés, à l’arme automatique visiblement, ça fait très très peur, on avait l’impression que c’était dans l’appartement. À 21h20-25 je pense. Spontanément assez rapidement des gens dans l’immeuble sont descendus voir ce qui s’était passé, prudemment, et on a pu entrapercevoir le restaurant avec la vitrine criblée de balles et plusieurs corps à terre, je ne saurais dire, il y avait pas mal de monde autour, s’ils étaient inanimés ou pas, sur la terrasse, et à l’intérieur. Il y avait beaucoup d’agitation, les policiers sont arrivés très vite, ils nous ont dit de reculer et de rentrer chez nous. C’était une panique générale. Les tirs ça a duré une bonne trentaine de secondes. Une longue série d’une dizaine de secondes et il y a eu un blanc et puis c’est revenu ensuite. /

 

Angle Bichat/Alibert. Bilan provisoire treize décédés, cinq urgences absolues.

 

BFMTV 21h50. Une fusillade a fait plusieurs morts et au moins 7 blessés dans un restaurant du Xe arrondissement à Paris.

 

La Seat Leon noire immatriculée 1 GUT 180 – B avec à son bord trois individus poursuit sa route rue Bichat, tourne à droite sur la rue du Faubourg-du-Temple, puis prend à gauche la rue de la Fontaine-au-Roi, passe devant le bar La Bonne Bière et s’arrête devant le restaurant Casa Nostra, à l’angle des rues de la Fontaine-au-Roi et de La Folie-Méricourt à 21h26. Les trois individus en descendent armés de fusils d’assaut et tirent respectivement 56, 25 et 29 munitions.

 

/ J’ai vu un mec avec une kalach sortir d’une voiture, et il a tiré n’importe comment sur les gens, au McDonald’s du Xe/ Des coups de feu, place de la République. / Il y a eu une fusillade en bas de chez moi, rue de La Folie-Méricourt, au coin, on a vraiment vu des gens tirer sur la terrasse. / Un véhicule noir avec plein d’individus. / Un véhicule a été immobilisé, mais je n’en sais pas plus. / Il y a des coups de feu dans tous les sens. Apparemment le mec il est pas loin. /

 

Coups de feu rue de la Fontaine-au-Roi. Il nous faudrait du monde. Envoyez des collègues en renfort.

 

La Seat Leon noire immatriculée 1 GUT 180 – B avec à son bord trois individus poursuit sa route rue de La Fontaine-au-Roi, rejoint l’avenue Parmentier qu’elle prend sur la droite, traverse la place Léon Blum et rejoint le boulevard Voltaire puis tourne à droite dans la rue de Charonne qu’elle descend, dépasse la rue Faidherbe à gauche et la rue Godefroy-Cavaignac à droite puis fait demi-tour à l’intersection rue de Charonne/rue Charrière devant le restaurant Le Petit Baïona, remonte la rue de Charonne sur quelques mètres et s’arrête au milieu du carrefour Charonne/Faidherbe/Godefroy-Cavaignac devant le restaurant La Belle Équipe à 21h36. Les trois individus descendent du véhicule armés de fusils d’assaut et tirent respectivement 55, 37 et 72 munitions.

 

/ Les bruits, on aurait dit un marteau-piqueur mais en plus rapide. / Et là c’est comme si tout le monde essayait de se faire le plus petit possible. / Ça tire, ça tire hein, ça tire. Recule, recule, recule. Ça tire, faut pas prendre une balle perdue. Ça tire, ça tire à la kalach, c’est un attentat, tu crois ? / Je vois un individu au niveau du trottoir avec une arme automatique qui est en train de flinguer un mec, je me rebaisse et puis après ça va très vite parce que j’entends des rafales. / Il est en train de finir les gens par terre. / Il n’y a pas de cris, personne ne crie. /

 

On m’a dit qu’à Charonne ça tire. Fusillade rue de Charonne.

 

/ Il y a plein de blessés, il y a plein de morts. / 92, rue de Charonne. Au niveau d’un bar. Y’a des gens qui ont arrosé à la kalach. / Il y a du sang partout qui coule dans le caniveau. /

 

A priori, une trentaine d’urgences absolues.

 

/– Allô, Samu de Paris bonsoir. – Oui, bonjour, Monsieur. Il vient d’y avoir une fusillade rue de Charonne, je ne sais pas si vous êtes au courant. – Rue de Charonne d’accord. Est-ce qu’il y a des blessés ? – Je ne sais pas, je ne suis pas devant. Il y avait un homme avec une mitraillette. Il a tiré sur tous les gens qui étaient dans le bar. Il faut envoyer les secours immédiatement, Monsieur. – D’accord. Rue de Charonne il y a des tirs, il y a le mec qui se balade. Allô ? – Oui, je peux pas vous dire combien il y a de personnes, Monsieur. Je suis un petit peu en retrait, on a été terrorisés, on a couru dans la rue. /

 

Je suis à la terrasse de, de La Belle Équipe, on a pas mal de gens à terre. Des personnes décédées, apparemment. C’est un carnage.

 

/ Le Samu bonjour. – Oui, bonsoir. Il y a eu une fusillade. – Ça y est, Monsieur, les moyens sont engagés. Là, qu’est-ce que vous voyez autour de vous ? – Écoutez, moi je suis médecin. Je ne sais pas, je suis sous le choc, un peu… Il y a eu, je sais pas, on vous a dit, je sais pas, une, je sais pas, on vous a dit, je sais pas, ça a tiré à la, la kalachnikov, je pense. Les gens hurlent, je sais pas, je… /

 

– Christophe, au Samu de Paris. Je suis ambulancier. Tu peux me passer ton régulateur, s’il te plaît ?

– C’est pourquoi ?

– Bon, on vous met en alerte parce que sur Paris, ça pète, je sais pas si tu as entendu parler. On a plusieurs fusillades à plusieurs endroits.

– Des attentats ?

– Je ne sais pas. On ne sait pas trop. C’est des mecs qui circulent en bagnole et qui tirent sur tout ce qui bouge.

 

/ Ils ont mitraillé, tout, à la kalach. / Trois ou quatre corps empilés, sur les tables, sous les chaises. / La fusillade a duré entre une et deux minutes. /

 

Homme de 31 ans, atteint au cou, à la clavicule, à l’abdomen, à la poitrine. Femme de 34 ans, bouche, cou, abdomen, épaule droite, épaule gauche. Homme de 41 ans, thorax, abdomen. Homme de 37 ans, deux plaies à la poitrine. Femme de 34 ans, trois plaies à la poitrine, deux sur le flanc droit, une sur le flanc gauche. Homme de 32 ans en position fœtale, touché au flanc gauche, au visage et à la poitrine. Femme de 30 ans, visage, cou, poitrine, bas-ventre. Homme de 32 ans, en chien de fusil, quatre plaies aux membres inférieurs, dos. Femme de 27 ans, flanc gauche. Femme de 29 ans, atteinte à l’aine et au bas du dos. Femme de 36 ans, assise sur une chaise, buste écroulé, abdomen, oreilles, membres inférieurs. Homme de 27 ans, base du cou, clavicule, cuisse. Femme de 37 ans, crâne et bas du cou. 164 douilles pour 164 coups de feu, c’est-à-dire 2 à 3 tirs par seconde. Ogives dans le mobilier urbain, le plafond et même au 2e étage de l’immeuble au-dessus – résidus de plats et de repas.