Les Rencontres d’Arles donnent parfois l’impression d’un joyeux patchwork : chaque exposition a son univers, les photographes sont très différents et tout cela se côtoie.
Et parfois il y a une coordination – voulue ou non – de deux expositions côte à côte. Cette année, c’est la problématique paternelle qui a rapproché deux photographes : Camille Lévêque et Diana Markosian.
Pour aborder ce doublet spécial papa quoi de mieux qu’une chute de température drastique, une pluie diluvienne sans imperméable ?
On commence avec l’expo près de la gare SNCF (symbole du départ probable du père ?) de Camille Lévêque intitulé À la recherche du père. L’artiste opère ici une démarche d’enquête avec pour fondement la disparition de son père, décédé alors qu’elle sortait de l’adolescence. J’admire toujours la transparence totale des artistes qui expliquent leur démarche sans se mettre au centre. Si elle expose le pourquoi de son enquête (le décès brutal de son père), le « je » s’efface assez rapidement pour donner la parole à d’autres figures paternelles avant de revenir clore l’exposition sobrement.
C’est donc logique que le parcours s’ouvre sur la perception la plus immédiate que l’artiste a de la figure paternelle : son absence. Sans s’attarder… Puis, direction les pères eux-mêmes : une série de témoignages de pères trentenaires, issus de différents milieux sociaux. Des questions précises, des réponses belles et des gros plans de leurs mains tenant leur enfant.
Et puis, rapidement un panel des possibles pères que nous offrent la société et l’histoire :
Un père de la patrie, Staline, le Daddy de la Russie, tortionnaire et protecteur.
Le père religieux, avec le très bel entretien de père Yves Petiton. L’homme d’Église aborde une problématique dont on parle peu : être le « père » de ses ouailles et notamment lorsqu’on est un très jeune officiant. Et un constat doux : « On n’est jamais complètement équilibré […] il faut accepter que nos itinéraires soient toujours faits d’ajustements, rien n’est acquis ».
Me voilà rassurée à titre personnel.
L’exposition continue autour de l’expression « daddy issues », ou complexe d’Électre qui fait peser sur les filles le mauvais comportement de leurs pères. Un père trop absent amène une sexualité déviante. Un père trop présent : également. La faute revient toujours à l’enfante et non au père. Lévêque décide de donner ici la parole aux travailleuses du sexe en leur demandant combien de clients leur ont demandé de jouer le rôle de la fille et eux du père dans une relation sexuelle scénarisée et ce que pour elles cela traduit.
Mais alors où sont les photos ?
Venant souligner les cartels et les interviews, les photos sont des collages, des vieilles carte postales représentant la famille idéale qu’elle colorise, des femmes sans tête portant des sous-vêtements utilisant le terme « daddy » en connotation sexuelle.
Fin du premier état des lieux sur la paternité.

Pour continuer dans l’ambiance « le papa et ses problématiques », direction l’œuvre de Diana Markosian.
Au premier étage du monoprix arlésien – oui, le supermarché – est exposé PÈRE.
Un mot lapidaire qui donne le ton. Le principe est simple : habitant en Russie jusqu’à l’âge de 7 ans, Markosian et son frère se font réveiller en pleine nuit par leur mère qui leur annonce un voyage impromptu. Sans dire au revoir au père, ils partent tous les trois, direction les États-Unis. Pendant 15 ans, elle ne reverra plus son père qui n’aura de cesse de les chercher.
Une fois adulte, elle le retrouve en Arménie et décide de documenter ses retrouvailles.
PÈRE est donc la représentation très mise en scène de cette tentative de renouer les liens. Des photos du père qui s’éloigne sur une voie ferrée et elle qui le regarde partir, un petit film à la musique au mieux doucereuse au pire larmoyante.
Si certains dans l’expo ont la larme à l’œil, je suis plus dubitative.
Les photos en noir et blanc sont belles, les compostions soignées : un père solitaire qui regarde par une fenêtre avec un jeu de reflets, une vieille valise ouverte avec le portrait des deux enfants très jeunes et des lettres envoyées pour les retrouver… tout cela en appelle à notre mélancolie.
Mais, puisque cette expo se base sur un scénario réel (autant que le « je » utilisé, soit celui auquel s’identifie l’artiste), reste le trou béant et non abordé du pourquoi.
Je trouve complexe de jouer sur la corde sensible sans que les raisons du départ précipité de la mère ne soient ne serait-ce qu’effleurées.
Reste le doute d’être mis dans la position du juge d’une histoire qu’on ne connaît pas, qu’on ne comprend pas.
Des papas à la pelle, donc, du côté du Rhône, avec une nette préférence pour l’intelligence et le travail de Camille Lévêque.
C’est d’ailleurs émouvant de voir sortir de cette exposition un fils d’une cinquantaine d’années suivi de près par sa mère. Je me plais à imaginer que ce moment partagé permet d’aborder la question du père qui – comme souvent – reste le grand absent des discussions le concernant.
