Catherine Weinzaepflen : il suffit de traverser la mer (feuilleton/9)

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Diacritik publie il suffit de traverser la mer, un feuilleton composé par la poétesse Catherine Weinzaepflen.

 

A

agitée l’Algérienne

 

elle remplace les rideaux en wax

par des rideaux noirs

opaques

 

pousse le lit

dans une encoignure

 

demande à Théodore

de fixer un cadenas

sur la porte de la chambre

 

Théo a beau insister

pour qu’elle vienne

habiter au village

chez lui

dans sa famille

 

jamais pense-t-elle

 

elle aime que Théodore

vienne chez elle

que ça se passe ainsi

 

l’Algérienne parfois

comme un poisson

sorti de l’eau

qui étouffe

manque d’air

ou plutôt d’eau

il faut respecter

son territoire

sa solitude

 

on a retrouvé une femme

tuée à coups de couteau

sous le mur de la caserne

érigé en bordure

de la forêt

 

des peurs anciennes

refluent

sans qu’elle puisse

les nommer

 

ce soir de grande agitation

la nuit s’éclaire

d’une lune rouge

l’Algérienne que l’océan

toujours console

part nager

dans la nuit

 

le ressac

la respiration du monde

(se dit cela chaque jour)

est pour elle

berceuse

 

l’Algérienne flotte

immobile

au gré des roulades

de l’océan

jusqu’à s’apaiser

cœur calme

cerveau off

 

B

la blonde ne craint pas la nuit

elle la savoure

et n’accepte l’idée

d’aller dormir

que pour rêver

 

la blonde chérit ses rêves

les paysages de ses rêves

l’apparition fortuite

de proches oubliés

d’inconnus aussi

qui hanteront

la journée du lendemain

 

comment cette fille

grande gigue forte en maths

qui lui offrit

sa première cigarette

rapplique-t-elle ici

dans la nuit africaine

 

elle s’appelait Hélène

 

la blonde prise de tournis

tous ces gens

tous ces noms

(oui leurs noms)

que j’ai pu rencontrer

j’aurais dû les écrire

en faire une archive

car les noms

sont des vivants

 

quand même

Hélène Amrot

de quel pays ?

nous étions

de tous les pays du monde

Hélène Amrot 1m 82

si pâle

la peau tavelée

de taches de rousseur

 

Irlande me semble-t-il

à moins que Danemark

 

l’Afrique était « chez nous »

 

Hélène Amrot

leur racontait ses

aventures sexuelles

avec le barman

du Tennis Club

 

la blonde et l’autre

(Françoise il lui semble)

l’écoutaient médusées

effrayées ou envieuses

selon

 

comment Hélène Amrot

a-t-elle resurgi

d’aussi loin

 

la blonde

que le rêve réveille

au petit matin

 

part jardiner