Si L’Époux poursuit le cycle autobiographique « Constat » engagé avec La Sainte de la famille, il n’en demeure pas moins un livre autonome et complémentaire dans la constellation que dessine l’écriture de Patrick Autréaux.
Pourquoi ce cycle autobiographique ? On pourrait se poser la question tant Autréaux use des possibilités romanesques d’un livre à l’autre, aussi par goût de la forme, sans nécessairement s’attacher à l’étiquette générique. On pourrait sans doute esquisser une réponse possible dans une manière de plus en plus forte et ferme, dans l’écriture autréalienne, d’inscrire le sujet dans l’Histoire. Alors, la dimension autobiographique ne se lirait toujours pas à la lumière du petit « moi » – l’auteur a un talent certain pour éviter les pièges des narrations égotiques – mais depuis la puissance d’impulsion des évènements sur lui.

Autrement dit, chez Autréaux, le « moi » serait toujours un carrefour. Plus précisément encore, et pour reprendre une terminologie propre à l’auteur : un seuil, ou un « bord-dedans ». Le « moi », jamais déployé comme un personnage ou un sujet fini, ne dit « je » qu’au seuil de l’intersubjectivité, ne dit « je » qu’au bord de lui-même et de l’autre, et depuis – disons, au-dedans – de la relation. L’image alors se fait plateau, espace de la rencontre et mouvement perpétuel.
L’Époux, d’une manière encore plus vive, accentue cette pratique puisque le roman s’ouvre sur un mariage, acmé d’une reconnaissance institutionnelle de la relation amoureuse, mais d’un mariage qui porte avec lui une géographique en mouvement. Tout au long du livre, Autréaux raconte non le « moi » mais la découverte de la belle-famille conflictuelle, ses racines et sa culture, hébraïques, ses positions politiques aussi. Autant de sujets de discorde possible qui, sous le prisme de la différence, deviennent sans complaisance des espaces de rencontre avec le personnage de l’époux. Ce qui nous attire à la reconnaissance. « (J)’appelle la reconnaissance ce qui fait de vous un semblable, un allié », écrit Anne Dufourmantelle. Comment l’époux se fait-il semblable ? Quel apprentissage du semblable et de l’allié Autréaux travaille-t-il dans l’écriture ? Qu’est-ce qui, dans le déjà-là et non su de l’époux nourrit l’amour et la relation dont on serait toujours et au bord, parce qu’individuation radicalement autre, et dedans ?
« Je te regardais, c’est la souffrance que je voyais – une déception ne veut pas se formuler : celle d’un enfant qui ne se sent plus aimé jusqu’où il se croyait l’être. Abandon dont les parents n’arrivaient pas à atténuer les blessures en tentant de faire des efforts, ainsi qu’ils le disaient.
Pour mieux t’aider et écouter, il aura fallu me détacher de la fascination pour cette culture que j’avais idéalisée en tombant amoureux de toi, et qui avait revivifié mon questionnement sur ce visage qu’aucun texte ne décrit. Il aura fallu aussi que nous décidions nos épousailles – ce qui survint après quelques secousses de la vie – pour nous émanciper et me permettre de mieux voir la beauté de l’épure spirituelle qui se forgeait à tes côtés. »

Le discours amoureux qui s’énonce est un discours de la relation et du lien qui s’appuie sur le désir vif de l’autre comme grand différent. Cette différence intéresse en ce qu’elle suscite un décentrement et un vertige, elle intéresse en ce qu’elle éveille en nous la possibilité de reconnaître quelque chose de non-nous. Ce non-nous n’est pas le truisme d’une attraction des contraires, une polarité inverse qui serait nécessairement complémentaire, il est la reconnaissance a posteriori d’un communisme des cœurs, par le semblable, l’allié.
« Et puis tu es arrivé dans ma vie. Rarement depuis, nous aurons été loin l’un de l’autre. Tu auras été amant, ami, frère et époux. Tu as aimé mon corps de jeunesse, son avidité et son impatience ; tu as aimé mon corps malade, autre fièvre ; tu as aimé un corps balafré et tu as murmuré : Tu es beau ; tu as aimé un corps qui t’a délaissé et est revenu vers toi ; tu aimes un corps vieillissant. Je pourrais longuement parler de tes yeux et de tes lèvres, d’un grain de beauté sur ton bras, des veines de tes mains, de ton ventre qui respire, des chuchotements le soir et aussi de ce pincement qui étranglait tes larmes quand tu as cru que j’allais te quitter pour un autre. Je pourrais parler de ton sourire et de tes paupières quand tu dors. J’aime les lettres de ton prénom. Elles sont pleines de souffles froissés et de muettes suppliques, elles cachent des herbiers et des portails de granit, elles sont fragiles et inébranlables comme l’ombre ; à les épeler, j’ai fait s’en égrener bien des étoiles. De ton regard vient la promesse de cette heure où tout est juste de ce que l’on fait ensemble. »
L’écriture, alors, se fait archéologie de soi, tisse les fils et les liens. Non pas une autofiction. Non pas un exercice de justification. Mais la découverte en l’autre de plus grand que soi, l’autre comme porte vers le monde et dans l’amour de l’autre tout l’amour du non soi. Là, peut-être, l’amalgame entre l’époux narratif et l’époux divin fait-il sens quand l’autre devient le grand autre. Le premier, n’occupant certes pas la position d’une transcendance qui ne répondrait à rien, débroussaille les sentiers obscurs d’une expérience sensible du monde. Le personnage de l’époux cristallise à lui seul toute une cartographie de l’outre-moi féconde, qui déplace l’histoire individuelle et nourrit chez le narrateur le désir de la différence, de la compréhension de l’altérité culturelle, et le besoin d’historicité. Si le geste est amoureux, il est aussi ontologique.
« Je bois l’eau de feu sur tes paupières. Eau du corps qui n’a pas besoin de mots, et cette eau c’est moi. Est-ce cela aimer ? Je te rencontre, et voici que remue ce qui semblait s’être tu. Toute ligne devient spirale. Regarde comme est vivant le feu, comme brûle l’eau. T’aimer est la surprise au coin de nos destins. »
Si le « moi » est un seuil, dans l’écriture autobiographique autréalienne, c’est précisément parce qu’il est avant tout le lieu où surgit le phénomène. Aussi, le rapport à l’Histoire en est déplacé parce que le phénomène, qui est la rencontre même, infléchit l’Histoire et la possibilité du récit.

L’Histoire, c’est aussi l’autorité du divin comme récit unitaire, prisme de la culture du narrateur, ouvert par le récit autre de la culture de l’époux. Mais cette interrogation d’une unité dont Dieu serait le garant, est métaphorique interrogé par la découverte d’une capacité à raconter l’histoire soi-même : à écrire.
De fait, le mythe du moi, dans sa dimension démirugique, cède sous l’expérience de la littérature, comme l’idée du divin cède sous la possibilité de l’écriture comme lien. Quand le récit s’ouvre sur une scène de mariage, il déchire la possibilité de penser par son propre prisme culturel – disons, aussi, une éducation – pour faire vaciller. L’autre est le doute en nous, il ouvre le souffle d’un décentrement, il montre d’autres espaces encore.
Si le récit de Patrick Autréaux est autobiographique, ce serait sans doute négativement, parce qu’il s’ouvre sur un « moi » déjà-là, dont il épuise les couches à la faveur d’un récit de l’autre. L’autobiographique est alors toujours décentré par le mouvement à l’autre, l’amour d’une altérité dont nous serions toujours à la fois le bord et le dedans.
Patrick Autréaux, L’Époux, éditions Gallimard/éditions Labor & Fides, mars 2025, 208 pages, 20€.