Petit précis d’histoire-géographie approximative (6) : l’ersatz

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À l’heure des réécriture(s) permanente(s) de l’Histoire, à l’ère des fake-news, de la post-vérité trumpiste et des exubérances de la doxa bolloréenne, il convient de remettre sinon l’église 2.0 au milieu du village numérique du moins un peu de fantaisie dans le morose. Fort de son savoir d’autodidacte diplômé, Boris-Hubert Loyer vous propose un petit précis d’histoire-géo pour les pas trop nuls qui sauront séparer le vrai grain du faux livresque. Sixième épisode du PPHA : l’Ersatz.

Le saviez-vous ? Le terme ersatz vient de l’allemand, langue qui ne s’embarrasse pas du superflu et qualifie en un mot lapidaire un concept là où les Français ont besoin d’une préposition et deux substantifs pour définir un produit de remplacement. Il s’agit, selon l’acception classique, d’un article, d’un aliment, d’une marchandise souvent imparfaits semblables à un autre produit plus rare ou plus cher. On parle alors de succédané ou de substitut pour désigner de manière péjorative une pâle copie ou une imitation cheap.

Si l’on retrouve nombre de ses manifestations pendant l’antiquité, la Révolution française et le Premier Empire…, l’ersatz a connu une forme d’âge d’or au début du XXe siècle, au mi-temps de la Grande Guerre, à cause du contexte de l’économie militaire et des famines conséquences directes des blocus, des embargos et des rationnements. Pendant longtemps, j’ai cru que l’ersatz était né pendant la Seconde Guerre mondiale à cause de productions cinématographiques au comique cocardier indéniable tels que la trilogie de la 7ème Compagnie ou La Grande Vadrouillealors qu’il aurait mieux valu regarder Les Patates et La Traversée de Paris de Claude Autant-Lara ou relire Le Bon Beurre de Jean Dutourd (avec son adaptation télévisée par Edouard Molinaro) pour comprendre que l’humanité trouve toujours le moyen de se vautrer dans l’abjection dès qu’elle en a l’occasion. En l’occurrence, une guerre mondiale avec un occupant, des résistants de la première ou la dernière heure, des collabos, des témoins passifs, des profiteurs tandis qu’une partie de la population subit les privations, se fait déporter en raison de son origine et qu’une autre part s’enrichit jusqu’à ce que contumace ou départ vers le Brésil s’ensuive.

Quelques rapides recherches montrent que l’on retrouve quantité d’ersatz dans le domaine alimentaire et que le terme est moins usité parce qu’il fait vendre moins d’œufs de lump à Noël. Cela étant, selon qu’on appartient à la classe de ceux qui peuvent acheter du caviar au kilo sans devoir casser deux livrets A ou à la classe de ceux qui servent le tarama sur du pain de mie industriel au lieu de blinis réguliers, on sera plus ou moins enclins à recourir aux ersatz plutôt qu’à l’original au prétexte discutable qu’on aime ou pas se margariner la biscotte.

Sans vouloir faire preuve d’un snobisme dérangeant à l’heure où des millions de personnes meurent littéralement de faim sans avoir eu la chance de manger des fraises à l’aspartame ou du tiramisu à la chicorée, il faut admettre qu’un ersatz est généralement une solution de facilité en dehors des heures d’ouverture du Bon Marché ou Fauchon. Mais il n’y a pas que sur le secteur de la denrée périssable que l’on rencontre l’ersatz… Il est bien plus courant qu’on ne le pense en médecine, en philosophie ou dans l’art militaire, où il devient synonyme de remplaçant si j’en crois Wikipedia et mes souvenirs de LV1 assurés par des vacataires successifs de la 4ème à la terminale.

De nos jours, les occurrences de moins en moins rares et plus sournoises de l’ersatz sont tout de même celles que l’on voit fleurir en politique, dans les discours, dans les slogans de campagne jusqu’aux programmes des partis. Le phénomène touche même les plus hautes fonction de l’État quand par exemple un élu local de second plan fait avantageusement office de premier ministre de remplacement. Parce que son prédécesseur sans majorité s’était cru intouchable, parce qu’il portait encore beau malgré plus de cinquante ans passés à cirer les bancs de l’Assemblée Nationale, ce substitut moins charismatique qu’un cintre ou une brosse à chaussures a déboulé sur la deuxième marche de la République avec une morgue conquérante tel le rutabaga accompagnant un pigeon de square parce que les navets et la dinde sont hors de prix au marché noir.

Même si je me demande s’il est très pertinent d’oser les comparaisons alimentaires qui renvoient aux heures sombres de l’histoire de France, je ne peux m’empêcher de penser que l’ersatz politique est un réel problème en 2025 tandis qu’une certaine droite Canada Dry n’en finit plus de singer benoitement l’extrême-droite tout en prétendant faire le contraire. Comment ne pas voir parmi les têtes de pont des Républicains des ersatz de VRP du RN ? Le consommateur, pardon, l’électeur, est quelques fois bien en peine de faire la différence entre une interview d’Éric Ciotti, de Bruno Retailleau ou de Laurent Wauquiez et les fiches d’éléments de langage que Jordan Bardella apprend par cœur entre deux stories TikTok. De la même manière qu’il lui est très difficile de distinguer deux pâtes à tartiner à cause de packagings très semblables, le citoyen ne sait désormais plus qui parle entre : celui qui prône l’exclusion, la division, à raison d’une religion qui ne serait pas issue de l’héritage judéo-chrétien ; celui qui remet en cause l’état de droit dès qu’un micro lui est tendu ou parce que le JDD s’est fait voler son idée de une le jeudi par Valeurs Actuelles ; celle qui voit dans l’exercice normal de la justice la manifestation d’un complot politique qui priverait des millions d’électeurs de la candidature d’une élue condamnée pour détournement de fonds européens…

L’ersatz politique est un vrai danger : comme le Rutella gonflé à l’huile de palme qui ressemble à s’y méprendre à un accélérateur de la déforestation goût noisette, le discours fascisant qui s’habille chez Berlutti passe son temps libre au Puy du Fou quand il ne lit pas Le Figaro, écoute Europe 1 ou s’invite chez CNews prend le risque de faire préférer l’original à la copie. Qui plus est quand on voit que le trumpisme se transforme en ascenseur pour les fachos, que des rafles anti-migrants et/ou clandestins s’organisent en toute impunité de part et d’autre de l’Atlantique ; qui plus est lorsque le mot de « barbarie » est employé pour amalgamer des supporters un peu trop ivres de victoire et des casseurs avérés. Alors que la barbarie ce n’est pas cela. Loin de là. Je vous renvoie à nouveau aux trop nombreuses heures sombres de l’histoire du monde.

À force de copier, de singer, de reprendre, de substituer des mots à d’autres, de renvoyer dos à dos des extrêmes qui n’ont rien en commun, de dire que de deux maux il faut préférer le moindre, à force d’instiller lentement le poison de la haine et de la division, on risque bel et bien de se retrouver vivant au sein d’un ersatz de démocratie, entourés de cuistres totalitaires qui ne se donnent plus la peine de faire semblant.