Marie Cosnay : Un monde baroque (Le Trésor de Ballantrae)

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Le livre de Marie Cosnay, dont le titre pourrait être celui d’un album de Tintin, est un récit policier en même temps que fantastique. Il est aussi une reprise de Le Maître de Ballantrae, le roman de Stevenson.

Livre de la répétition, du double, Le Trésor de Ballantrae est un livre du retour, de la hantise, de la trace plus que de la présence, de la quête qui débouche sur son propre inachèvement. Rien que la quête, la recherche, la poursuite de ce qui ne sera pas atteint, résolu : des chemins, des parcours traçant la cartographie d’un paysage dont le centre est absent et le demeure.

Le récit policier, le récit d’une enquête et d’une quête ne sont pas étrangers à l’œuvre de Marie Cosnay, ils en constituent au contraire comme le modèle, la logique narrative. Même lorsque tel livre ne relève pas de l’enquête policière au sens propre, le rapport au réel relève pourtant, souvent, de l’enquête. Quelque chose manque, est absent, cette absence étant moins une disparition, un rien, qu’une hantise, une insistance dans le réel.

Le récit est produit par cette absence, tourne autour de l’énigme, la développe sans la résoudre, la fait exister et persister comme ce qui hante le réel autant que comme ce qui suscite le récit : celui-ci existe du fait d’un objet absent dont il est le déploiement ; l’écriture et la fiction existent à partir d’un centre vide, de l’absence qui est la trace d’une présence, d’un effacement du sens (« les choses tues circulent malgré le silence ou grâce à lui » ; « C’est à partir de cette ignorance que tout a commencé. Ou recommencé »).

Reprendre, répéter le roman de Stevenson, c’est le faire revenir mais c’est aussi l’absenter : par la répétition, le texte est déplacé, à la fois là et absent, lui et autre chose que lui. Répéter, c’est produire un double et la différence inhérente au double (« Zelda ne faisait qu’un avec Nelly »).

Le récit de Stevenson est déjà la mise en scène de la logique du double et de la différence : deux frères – James et Henry Durie – aux destins différents et symétriques, qui se cherchent l’un l’autre, qui se distinguent et finissent par se ressembler : un même nom, un même sang, une même famille mais pris dans la logique de la répétition et de l’écart, de la différence. L’œuvre de Stevenson est traversée par cette logique du double, du même et de l’autre ou plutôt de l’autre en soi – soi étant double –, de l’autre à la fois distinct, lointain, et pourtant le double de soi, une répétition différenciante de soi, un jeu de miroir peut-être sans fin – Dr Jekyll and Mr Hyde…

Répéter le roman de Stevenson revient à le déplacer et, par ce déplacement, à intégrer dans la reprise une trace du texte original, trace qui hante le texte, y insiste, sans que l’original ne soit présent dans son image, son double : un texte fait d’abord des traces d’un autre texte. Le récit de Marie Cosnay est traversé par l’image du revenant, par la logique du retour qui est moins l’occasion d’une présence retrouvée que de la création et élaboration de traces – tout y est trace, fantôme ou revenant, absence insistant dans ce qui existe.

Le Trésor de Ballantrae reprend Stevenson autant que d’autres livres de Marie Cosnay : Cordelia la Guerre, qui est déjà une enquête policière et une répétition du Roi Lear, de Shakespeare ; Épopée, autre enquête policière traversée par un étrange héron (un goéland, dans Le Trésor de Ballantrae) et mettant en scène Ziad et Zelda, personnages présents dans Cordelia comme dans Le Trésor de Ballantrae. De livre en livre, des personnages reviennent, et des livres reviennent (livres de soi et livres d’autres) – livres et personnages pris dans la logique du double, de la répétition, de la différence.

Ziad et Zelda, donc, et plus précisément Ziad Zerdoumi et Zelda Zelda : répétition du nom dans le prénom, répétition du Z – personnages parallèles et différents, qui se confondent sans s’identifier, soi et l’autre comme des jumeaux, comme la hantise de l’un par l’autre, le double et toujours en même temps l’écart (le double n’est jamais identique).

D’autres personnages sont définis de manière semblable : Madame Maisel (MM), le couple Durrisdeer, l’avocat Johnson Johnson, alias JJ, Adison Anderson, alias AA, et son frère Ethan Anderson – les deux se ressemblant comme deux gouttes d’eau, et répétant le duo des frères Henry et James Durrissdeer… D’autres personnages voient leur nom ou prénom déclinés : Beroco ou Bero ou Ber ; Nathalie ou Nath ; Florence ou Flo. Le chien Ariel peut renvoyer à l’ange Ariel autant qu’à La Tempête de Shakespeare. Etc.

La narration est parfois structurée pour que l’on se perde dans les personnages et leurs noms, qu’on les confonde, que l’on prenne l’un pour l’autre jusqu’à ce que l’on se rende compte que celui que l’on avait identifié à un autre est en fait différent. Ce procédé vaut aussi pour les lieux différents mais parfois indiscernables : New York, l’Écosse, Paris, le Pays basque – autant de lieux différents qui peuvent se superposer, se troubler, glisser l’un dans l’autre – c’est ce que l’on pourrait croire – coexister en un même espace tout en se distinguant.

Et la même chose peut-être dite au sujet des époques différentes et de leur agencement dans le récit : époques qui se superposent, se répondent, se répètent l’une dans l’autre, etc. L’espace et le temps comme déclinaison…

On sait l’intérêt de Marie Cosnay pour les textes de l’Antiquité, on connaît sa traduction d’Ovide. Le travail fait par Marie Cosnay sur les noms propres dans Le Trésor de Ballantrae pourrait faire penser à Lucrèce, aux atomes, au clinamen – à la déclinaison des atomes qui s’écartent, se rapprochent, s’agencent pour former un corps, se défont à nouveau, faisant disparaître ce corps – un corps toujours précaire, éphémère (« Il était mort, voici qu’il revient vivant »). Dans Le Trésor de Ballantrae, les noms propres, les identités, les personnages semblent fonctionner selon la logique du clinamen : des lettres, des noms s’assemblent ici, s’assemblent avec d’autres, créent cela, créent autre chose, une autre identité… Lucrèce serait-il déjà un penseur du retour, du revenant, de la trace ?

À moins qu’il ne s’agisse de la logique de la langue, du mot : des lettres dont l’agencement forme un son qui se distingue d’un autre son proche, résultant de l’agencement quasi identique de lettres, et qui est pourtant différent.

Ou, de manière plus simple, radicale : les mots sont la déclinaison indéfinie de lettres, de sons. Peut-être Marie Cosnay rejoint-elle cette logique primaire de la langue, la langue à la racine : déclinaison, agencements, écarts, mouvement – l’ensemble n’étant possible qu’à partir d’un vide central, d’une instabilité centrale, d’une absence de fondement.

Le Trésor de Ballantrae n’est-il pas lui-même l’effet d’une déclinaison à partir de Stevenson, à partir d’autres livres de l’autrice – un nouveau corps qui donnera peut-être lieu à un autre encore ?

Une écriture liée à une telle logique ne peut que problématiser l’identité, problématiser à la fois la présence et l’identité. Ce sont des questions qui structurent le récit : tel personnage est-il un fantôme ? est-il le fantôme de celui qui a vécu plusieurs siècles auparavant ? est-il autre chose et, si oui, quoi ? Celui qui revient – le revenant – est-il réellement un revenant ou est-il un imposteur, quelqu’un qui n’est pas celui pour lequel il se fait passer (là encore : la question de l’identité et du double) ? S’il s’agit d’un revenant, qu’est-il en tant que tel, et n’est-il pas quelque chose de plus maléfique encore, un démon ?

Les questions prolifèrent, donnent lieu à des séries de déclinaisons à partir d’énigmes, de quelque chose qui est absent et revient sans cesse en tant qu’absence. De manière générale, le doute peut exister concernant l’identité de tel ou tel personnage (« Sommes-nous morts ? Peut-être. Lui, du moins, tout le monde le croit tel […] »). Celui-ci est-il une sorte d’agent double, un agent « dormant » ? Tel autre est-il un allié ou un ennemi ? Tel autre encore n’a-t-il pas une autre identité secrète ou inconnue ? Et celui-ci, hétérosexuel, n’est-il pas plutôt homosexuel ? Ces deux-là, est-ce qu’ils existent, ont existé ? Celle-ci est-elle une criminelle ou est-elle innocente ? Et ce goéland ? Les identités sont incertaines, changeantes – variations différenciantes, échos et doubles – et parfois ne peuvent être figées en un énoncé définitif et stable.

Le Trésor de Ballantrae est une enquête policière autant, si l’on peut dire, que métaphysique. Non pas que l’autrice s’intéresse à la vie après la mort mais plutôt à des questions telles que : qu’est-ce que l’identité et ce qui la trouble ? qu’est-ce qu’un double ? qu’est-ce que la répétition lorsqu’elle devient processus de l’être lui-même ? Le Trésor de Ballantrae n’est ni un essai philosophique ni un roman à thèse : en tant que roman, il s’agit pour Marie Cosnay de construire un monde qui correspond à ces questions, aux réponses, aux conséquences. Un monde de fiction, guidé par le langage, par la prolifération du langage, par l’imagination.

Ce monde est fondamentalement baroque : les identités se troublent ; l’être vacille ; règnent la déclinaison et le dédoublement ; les lieux, les personnages, les noms, les histoires se confondent, se dédoublent, prolifèrent. C’est le royaume de la fiction, une fiction déliée et flottante, nomade – le royaume de Shakespeare, celui aussi, d’une autre manière, de Stevenson chez lequel les personnages – ses grands personnages – sont porteurs d’une étrangeté, d’une autre dimension que celle qu’ils présentent immédiatement, qui impliquent d’autres énoncés et récits que ceux par lesquels ils sont dits. C’est peut-être aussi le lieu de l’inquiétante étrangeté de Freud, lorsque, m’apercevant dans un miroir, dans le reflet d’une vitre, je ne me reconnais pas et vois un autre… qui est pourtant moi. C’est peut-être aussi le lieu d’Edgar Allan Poe.

Le livre de Marie Cosnay réunit les éléments du roman policier, du roman d’aventure, du roman fantastique, d’autres genres encore qui se croisent, se superposent, s’allient ou se distinguent : un fantôme, des morts, des enquêtes, un complot international, des rapports sentimentaux, des pirates, un trésor, des apparitions, des Indiens – de la littérature, de la philosophie, du jeu vidéo, de la poésie, de l’information… Il ne s’agit pas d’un fourre-tout mais de l’agencement précis, rythmé, organique – un organisme étrange – d’un monde mobile fait de dimensions, de genres, d’identités, de processus différents – une machine baroque, une logique du multiple, du glissement, du clinamen…

Comme dans le baroque, ce monde n’a pas de fin, ne se conclut pas à l’occasion d’une frontière – les personnages, d’ailleurs, ne cessant de traverser les frontières, et les livres de Marie Cosnay revenant de manière insistante sur le thème de la frontière, de la limite qu’elle impose, de sa porosité, de sa traversée.

Ce qui intéresse Marie Cosnay, ce n’est pas de conclure, d’achever, de déterminer une signification, mais plutôt de développer les questions, de faire proliférer l’énigme. C’est le sens de l’enquête dans son œuvre : le rapport au monde y est de l’ordre de l’enquête, de la quête, mais l’enquête ne s’achève pas, puisque le sens ne s’achève pas et que le monde ne s’achève pas.

L’enquête inachevée, inachevable, ne peut que recommencer autrement, revenir et se dédoubler, une autre enquête qui la répète : l’enquête implique ce qui revient, ce qui se différencie, la persistance de la trace. Par là, le sens ne peut que recommencer et le monde ne peut que recommencer.

Marie Cosnay, Le Trésor de Ballantrae, éditions de l’Ogre, en librairie le 13 juin 2025, 256 pages, 20€.