Publié en 1949, Le deuxième sexe est une somme philosophique, anthropologique, sociologique, ethnologique dont l’ambition est de « regarder les femmes d’un œil neuf ». Si la force et les effets de ce livre ne sont plus à souligner, il est remarquable que ce livre ne cesse de faire retour et d’irriguer des courants et théories que Simone de Beauvoir n’avait évidemment pas envisagés.
Dans leur documentaire, Nathalie Masduraud et Valérie Urrea s’efforcent de rendre compte de certains des présupposés et choix théoriques de Simone de Beauvoir, en s’attardant sur certaines de ses idées les plus centrales, les plus étonnantes, dont celle qui est condensée dans la célèbre formule : « on ne naît pas femme, on le devient ».
Le documentaire met également en évidence des limites du texte de Beauvoir, certains aveuglements : si l’ambition du Deuxième sexe est de regarder les femme d’un œil neuf, cette volonté n’exclut pas une forme de cécité à l’égard de certaines femmes, par exemple les femmes Noires que Simone de Beauvoir observe aux États-Unis sans parvenir à se défaire tout à fait d’un point de vue formé par sa culture européenne, bourgeoise, Blanche.

La formule « on ne naît pas femme, on le devient » est un énoncé clair et condensé de ce qui, en 1949, est préparé depuis de longues années par les travaux de l’ethnologie, de l’anthropologie, de la sociologie, de la philosophie : l’Homme n’est pas réductible à une nature, il est un être de culture, un être social, dont les pensées, les pratiques, les catégories, le rapport à soi et aux autres sont informés par un conditionnement social, culturel, historique. Si on ne naît pas femme mais qu’on le devient, comment expliquer que la plupart des femmes le deviennent effectivement ? La réponse à cette question est l’objet du livre de Beauvoir, ce qui nécessite une recherche immense sur les éléments sociaux, psychologiques, culturels, historiques, économiques qui produisent cette adéquation à la « féminité », à un genre féminin qui n’a donc rien de naturel. L’autre question qui structure l’ensemble des plus de 1000 pages qui composent le Deuxième sexe étant : comment s’en sortir ? comment s’émanciper de la réduction à un genre féminin aliénant et destructeur ?
Cette formule, la plus célèbre de la somme qu’est Le deuxième sexe, et à laquelle on la réduit trop souvent, n’a cessé de produire des effets, y compris en dehors du champ explicitement couvert par Simone de Beauvoir. Si cette formule prépare la distinction plus récente entre sexe et genre, dans le documentaire Judith Butler souligne comment elle a pu servir de point de départ pour de nouvelles façons de penser le genre, de complexifier cette notion en la portant à certaines de ses limites : si on ne naît pas femme mais qu’on le devient, alors : 1) il n’est pas nécessaire de naître femme pour le devenir ; 2) il est possible de devenir autre chose que « femme » – ou « homme » –, il est possible de concevoir d’autres genres, de construire des rapports aux genres moins binaires, plus mobiles ; de se situer aux limites du genre ; etc. La formule de Beauvoir – accompagnée, bien sûr, de ses argumentations, de ses démonstrations – a pu et peut être ainsi reprise pour permettre de nouvelles logiques, de nouvelles catégories, de nouvelles pratiques, qui accompagnent des formes inédites de la pensée, des modes de vie, des « identités », de la politique, du rapport à soi et aux autres.
Il est également évident que la puissance de cette formule a pu et peut de même produire des effets critiques dans des champs plus larges où l’idée d’identité naturelle est mobilisée, utilisée pour légitimer des rapports de domination, de violence, pour effacer des récits et des vies : les discours et pratiques racistes, sexistes, politiques, fondés sur certaines caractéristiques psychologiques ou comportementales supposément naturelles, ont pu et peuvent être soumis au pouvoir critique de cette formule. Comme, de même, les discours et pratiques culturalistes qui, remplaçant la nature par la culture, ont fait ou font de la culture un destin. Si Beauvoir attaque la légitimation des identités par la nature, elle est tout aussi attachée à défaire de manière critique les normes culturelles, sociales, historiques, qui produisent certaines de ces identités. Ni la nature ni la culture ne doivent être comprises comme ce qui décide de ce que nous sommes ou pouvons être.

Si la formule « on ne naît pas femme, on le devient » signe une pensée personnelle, elle est également devenue la signature d’une évolution, d’un processus qui, par-delà la personne et la pensée de Simone de Beauvoir, irrigue des changements dans l’ordre de la pensée et de l’action, des nouveautés qui héritent de cette formule, qui la transforment, s’en emparent sans parfois en avoir une conscience très claire. C’est aussi ce que montre le documentaire de Nathalie Masduraud et Valérie Urrea par l’intermédiaire des intervenantes dont les discours constituent en partie la narration.
Mais, comme cela a été dit, ces intervenantes marquent également les limites du regard de Simone de Beauvoir, ses présupposés non interrogés, la présence dans son discours, comme dans tout discours, y compris des plus grand.e.s philosophes, d’opinions qui ne sont ni perçues ni interrogées tant elles font partie de ce qui est évident à l’intérieur de tel système. Ainsi de l’insistance de Beauvoir sur la nécessité du travail comme moyen de l’émancipation – idée qui n’est pas séparable d’une certaine manière, bourgeoise, de concevoir les données de l’existence, de toute existence. Ainsi, également, son aveuglement face à la condition des femmes Noires aux USA et son rapport à l’histoire de l’esclavage dont Beauvoir ne dit rien. Si Françoise Vergès insiste sur cette dimension, il ne s’agit pas pour elle d’en déduire que Beauvoir est raciste – puisque sa condamnation de la condition imposée aux populations Noires aux USA est réelle, puisque son engagement intellectuel et matériel dans les luttes pour les décolonisations l’est tout autant – mais de souligner que son approche n’est pas suffisamment détachée de certaines représentations bourgeoises et Blanches, historiquement situées.
S’il s’agit de penser avec Beauvoir, il s’agit également de penser, dans le même temps, au-delà de Beauvoir, à la fois en dépassant et en radicalisant sa pensée. C’est cet effort que le documentaire de Nathalie Masduraud et Valérie Urrea esquisse non seulement en montrant les limites des analyses de Simone de Beauvoir, ce qu’elle ne pense pas en elle-même, mais aussi, par exemple, en s’attardant sur l’histoire des femmes Noires aux USA, sur l’esclavage et le système social, racial, économique, politique qui le caractérise.

Pour Nathalie Masduraud et Valérie Urrea, il s’agit aussi d’ouvrir Le deuxième sexe à ce qu’il ne contient pas explicitement mais qui pourrait y être greffé, qui pourrait le faire proliférer : les questions liées à la race, les nouvelles façons de penser le genre, la dimension intersectionnelle des pensées féministes, antisexistes, antiracistes les plus intéressantes d’aujourd’hui. Le deuxième sexe demeure un point de vue à partir, encore, penser contre la sorte de position pour le moins réactionnaire qui irrigue certaines formes actuelles des pensées féministes, politiques, culturalistes, etc. – et on peut se rapporter ici à ce qui concerne la pensée féministe néolibérale ; aux mouvements qui, prenant le prétexte de la défense des droits des femmes, se déchainent contre les personnes transgenres ; aux mouvements contestataires qui s’appuient sur des catégories et identités naturalisées ; aux mouvements « émancipateurs » qui pourtant mobilisent platement le culturalisme le plus simplificateur, le plus abstrait, le moins pensé, le plus complice ; etc.
Le documentaire de Nathalie Masduraud et Valérie Urrea parvient à suggérer comment Beauvoir, dans ses analyses, par la façon dont elle met en parallèle le rapport des hommes aux corps des femmes, à la psyché des femmes, et le rapport de l’économie capitaliste à la terre, à la nature, aux vivants, peut dessiner des schémas d’analyse qui résonnent avec certaines des préoccupations actuelles de l’écologie et de l’écoféminisme. Ce qu’elle voit, ce qu’elle entrevoit au moment de la rédaction du Deuxième sexe, trouve des échos dans les formes, parfois les plus paradoxales, de ce qui est pensé aujourd’hui dans le champ d’un féminisme qui pense au-delà de ses anciennes frontières.
C’est ce que montre de manière intéressante ce documentaire consacré à l’œuvre la plus connue de Simone de Beauvoir : cette œuvre très connue demeure pourtant à explorer, contient encore de l’inconnu qui conduit tout autant à penser de manière nouvelle ; cette œuvre est et demeure vivante tant en elle-même que pour ce qu’elle rend possible et permet de créer par-delà elle-même. Simone de Beauvoir est vivante, ce qui est une bonne nouvelle.
Nathalie Masduraud et Valérie Urrea : Le deuxième sexe – Sur les traces de Simone de Beauvoir. Documentaire, 93mn. Avec : Judith Butler, Laure Murat, Silvia Federici, Kellie Carter Jackson, Caitlin Keliiaa, Françoise Vergès. Avec la voix de Noémie Merlant. Diffusion sur Arte jusqu’au 13/10/25.