2 février 2025. Je relis dans le transilien Mahu reparle de Robert Pinget (Éditions des cendres, 2009) : environ quarante pages – les premières, les seules – d’un projet abandonné, écrit probablement fin 1968, entre la publication du Libera et celle de Passacaille qui marque, en 1969, un tournant dans son écriture. Robert Pinget (1919-1997) est un écrivain au ton singulier – ou plutôt aux tons singuliers –, un de ceux dont je reprends régulièrement la lecture sans jamais être déçu.
Ce livre, je l’ai sorti de la bibliothèque sur un coup de tête, quelques secondes avant de quitter la maison, alors que j’avais déjà glissé dans mon sac L’imprudent de Pierre Alferi – un ouvrage lui aussi publié après la mort de son auteur. Et comme si cela ne suffisait pas, après avoir jeté un coup d’œil dans la boîte à livres de la gare, je me suis emparé d’un épais recueil de Simenon (Œuvres romanesques XV, 1970-1972) qui me faisait de l’œil. Il y retournera peut-être bientôt, si je n’arrive pas à trouver le temps de m’y plonger (addiction, quand tu nous tiens…)
Mahu reparle, première page : « Voilà enfin je ne rencontrerai plus la Lorpailleur elle est morte la semaine dernière de sa vilaine mort sa langue toute bleue lui sortait de la bouche tordue, j’étais dans la cuisine avec sa sœur qui la soignait depuis plusieurs jours elle prenait un café pour se requinquer un peu tellement qu’elle était fatiguée, je lui apportais des saucisses pour son déjeuner parce qu’elle ne sortait plus pour ses commissions c’est Mochaz le charcutier qui m’avait prié d’aller livrer, elle a été contente de me voir et du coup on a parlé un grand moment de tout ce qui s’était passé chez nous pendant mon absence et elle oubliait d’aller au chevet de sa sœur, quand elle est retournée dans la chambre elle a poussé un cri et j’ai accouru et j’ai vu la Lorpailleur comme je dis, sa sœur a tout de suite vu qu’elle était morte, et elle a essayé de lui rentrer la langue mais c’était impossible alors elle lui a mis son mouchoir sur la figure et j’ai été chercher le docteur qui a dit c’est fini, ensuite j’ai mis les saucisses au frigo à cause des mouches et j’ai été avertir le curé, en chemin j’ai croisé plusieurs personnes et je leur ai dit mais elles disaient seulement c’est la vie. » Comme dans Le Libera, chaque paragraphe de ce livre (il y en a vingt-quatre) est composé d’une seule phrase. La ponctuation y est aussi rare que précise. Robert Pinget, qui a l’oreille fine et une pratique du violoncelle, est un excellent rythmicien.

Je saute un paragraphe et reprends : « Donc oui Mochaz voulait qu’on lui paie ses saucisses après l’enterrement il est dur en affaires tout juste s’il ne voulait pas me les faire payer, c’est encore moi qui ai dû retourner chez la sœur elles étaient encore au frigo elle ne les avait pas touchées ça lui rappelait sa sœur et elle m’a dit voyez elles sont toutes fraîches allez les rendre à Mochaz en lui expliquant et elle les a emballées dans un papier très propre, je suis allé les rendre à Mochaz qui a dit cette saloperie est-ce que tu me vois revendre ça dis-lui que je lui mettrai l’huissier au cul c’est trop facile d’enterrer les gens pour ne pas les payer, j’ai dû retourner chez la sœur, elle était en train d’emballer les vieilles affaires de sa sœur pour s’en débarrasser aux pauvres, quand je lui ai dit elle a traité Mochaz de tous les noms est-ce qu’on envoie l’huissier pour deux saucisses la charité n’est pas de ce monde ma sœur est bien heureuse où elle est pas étonnant que tout le monde se sert chez Antonin, tenez allez lui payer sa marchandise et dites-lui que je n’y remettrai plus les pieds, Mochaz a dit qu’il s’en tapait comme sa première chaussette une cliente comme ça, n’empêche qu’une fois sorti je l’ai vu qui remettait en douce les saucisses au crochet. » Mahu reparle étant encore disponible, et ne coûtant que neuf euros, n’attendez pas qu’il ne soit épuisé pour lire la suite – délicieusement grinçante, et malicieuse, jusqu’aux tous derniers mots : « le monument aux morts on ne voit que ça. »
1. En juillet 2023, Pierre Alferi (10 avril 1963 – 16 août 2023) a confié à Suzanne Doppelt le tapuscrit de L’imprudent« en vue d’une publication » (chose faite aujourd’hui chez P.O.L). Composé d’une succession de textes brefs – j’en ai compté soixante-quinze –, ce livre conte les faits et gestes d’un nommé Tram (parfois Trom, « par la volonté de l’auteur »), agencés selon divers « dossiers » : Débuts, Les voyages, Les travaux, Les amours, Visions de Mart, Les épreuves. Tram est un « waif » (un enfant abandonné). C’est ce qu’on peut lire sur sa tombe en dessous de deux dates : 1980-1993. Il est donc né quand son inventeur avait 17 ans et mort 30 ans avant lui.

Le premier texte du livre donne le ton : « Tram vint au monde, qu’il changea peu. On n’y verrait pas le soleil. Si l’on tombait, on n’atteindrait jamais le sol. Un trou disparaîtrait pour peu qu’on le regardât bien. Généralement, trop d’attention portée à une chose matérielle l’endommagerait. Entre les épisodes marquants d’une existence : solutions de continuité. Ainsi nombre de mouvements ne se termineraient-ils jamais. La main en l’air se suspendrait. L’ouvrage commencé se figerait. À part ça, tout (espérait-il) serait normal. Ses conditions dictées, Tram campa sur un âge qu’il voulut de pré-ado. » Et le deuxième confirme dans quel étrange monde nous sommes plongés : « Tram naquit amputé d’une moitié. Sous les hanches, rien. Il fallut replâtrer Bébé. L’un des médecins dit : “Des bouts de bois flotté comme charpente, puis jeter le plâtre dans les interstices.” Mais Bébé marcherait-il ? Il resterait un peu raide sans doute. Néanmoins, si la greffe réussissait, la croissance pourrait être assez normale relativement à la gravité du cas. Un autre médecin dit : “Et si l’épave se délite et le plâtre ne prend pas ? – Alors, évidemment.” » Comme c’est jouissif, même si (ou peut-être parce qu’) inquiétant, la tentation est grande d’enchaîner les soixante-quinze épisodes de cette Saga de Tram les uns après les autres. Ça faisait un moment qu’on n’était pas tombé sur un tel livre, qui s’avère être bien autre chose qu’un « roman » (genre indiqué en couverture) : un agencement d’épisodes d’un conte à jamais en devenir, même si achevé, dont le « héros », que l’on suit de sa venue au monde à sa mise au tombeau, « n’a pas de visage. Ses traits sont indistincts tellement il est jeune. On voit à la rigueur des yeux, un incarnat, émouvants et changeants, comme à travers du verre mouillé. Né d’inconnus, à peine a-t-il un nom. Mais Tram est un personnage, puisqu’il affirme par défaut, en tout cas par inadvertance, en dépit d’incroyables mutations, performances, mutilations, transplantations dans l’espace et le temps, ce qu’il faut bien appeler son caractère. Tram est inquiet, morose, crédule, timide, poli, sujet à de violents accès de compassion, tendre et docile à l’excès. Naturellement tout l’étonne, puis lui paraît étonnamment naturel. On le dirait même lâche si sa qualité principale ne lui donnait souvent l’apparence du contraire. Tram est en effet imprudent, d’une imprudence rare, auprès de quoi les prodiges dont il est le témoin semblent presque anodins. »
Le rôle du « critique » n’étant, ni de se substituer, ni de se mesurer, à l’auteur, il ne peut que faire du montage : découper, agencer, et ainsi faire passer. Mais, au moment de devoir trancher, il s’accorde une pause, notant que Tram lui a fait remonter nombre de ses hantises, et remémorer d’autres personnages : non des « pré-ados » ; parfois de vieux barbons. Car, si ce récit « n’est pas sans rappeler le roman anglais du XIXe siècle, ou encore la littérature jeunesse, le récit surréaliste, ou les “aventures” sadiennes », c’est d’une part à Pim de Comment c’est de Samuel Beckett, et d’autre part à Un certain Plume d’Henri Michaux (sans oublier, même s’il semble aux antipodes, Monsieur Songe de Pinget) qu’il nous arrive de songer. L’imprudent, proposant des variations qui tiennent la route en regard de ces vrais faux ancêtres, fait événement en cette rentrée aussi creuse qu’une douzaine d’huitres enfilant des perles d’oubli.
Quant au titre du livre, je le prends à la lettre : « Tram est en effet imprudent, d’une imprudence rare, auprès de quoi les prodiges dont il est le témoin semblent presque anodins. » Dans la semaine qui en a suivi la réception, je me suis surpris à en reprendre sans cesse la lecture, par tranches de quelques pages (parfois une seule), et à tout moment de la journée. Aujourd’hui encore (nous sommes le mercredi 5 février), je reviens inlassablement sur certains fragments : « Tram s’éveilla dans le lit de Jacques Lacan. Il lui raconta donc son rêve, oublié sauf un épisode où il perd sa fortune, laquelle s’élève à un centime. “Sang = time, mon cher : en perdant votre temps vous perdez votre sang” », ne pouvant m’empêcher de le relier à cet autre, 88 pages plus loin : « Mal réveillé, Tram s’appuya au lavabo et prit sa brosse à dents. Il n’avait pas ouvert la bouche depuis la veille, et pour cause. Quand il fit face au miroir, il en jaillit un geyser de sang chaud », mémorisant inconsciemment quelques pages d’une drôlerie sans pareille, relatives à ses « amours » : « “On s’en va ?” C’est la clef. Ils se sont à peine vus, mais leur imprudences commune les lie sur-le-champ d’amour. La foule persifla : “Cent quatre-vingts étages à pied !” / Quelque part dans le gratte-ciel un foyer d’infection progressait et l’ascenseur était en panne. Tram n’allait tout de même pas attendre la mort au sommet. Quant à la jeune fille, son audace la rendait infiniment désirable, tant pis s’il n’y a pas d’issue. Ils commencèrent donc leur descente par l’escalier de secours. Ralentis par une halte sur chaque palier pour faire l’amour. […] L’escalier n’était pas partout en bon état. Il se réduisait parfois à une échelle branlante, à l’enchevêtrement de plaques de fer en équilibre instable. Au bout de vingt et un étages, il aboutit dans un appartement lépreux. Le porc-homme-tronc vivait là, un Minotaure infâme aux membres atrophiés, bourrelé de graisse purulente. Pourtant les photos punaisées aux murs le montraient frais, souriant dans un complet-veston de cadre dynamique : c’était l’infection. L’escalier n’allait pas plus bas. Il faudra partager sa couche. »
2. Jeudi 6 février 2025, 15 heures, dans une salle en sous-sol chez MK2. « Enfin Tram rencontra l’âme sœur grâce aux petites annonces. Cette vierge innocente était en outre sensuelle, d’ailleurs elle aima Tram à en mourir. » Son nom ? Mart (diminutif de Martine). Joli effet de miroir Tram/Mart (et on ne peut s’empêcher de relever qu’avec Trom, on obtient Mort). J’abandonne ma lecture au départ de la projection de Quatre nuits d’un rêveur de Robert Bresson – ce film resté trop longtemps invisible ressort en salles le 19 février en version restaurée (Diacritik étant « en pause » ce jour-là, je prends un peu d’avance pour l’annoncer). Ces Nuits sont toujours aussi émouvantes – grâce notamment aux choix parfait des deux « modèles » principaux, Isabelle Weingarten et Guillaume des Forêts. Elles ont gagné avec le temps en charme et en fluidité. De toutes les adaptations cinématographiques des Nuits blanches de Dostoïevski, y compris celle de Visconti, c’est, me semble-t-il, celle qui requiert le plus grand nombre de visions avant de nous délier la langue, tout d’abord muette de sidération devant tant de simplicité – et de beauté finement accordée.
16h30. Je reprends ma lecture de L’imprudent, entendant intérieurement le son qui revient le plus souvent dans Quatre nuits d’un rêveur : Marthe, Marthe, Marthe ! Étonnant comme tout s’enchaîne. Une fois rentré chez moi, j’apprends avec tristesse la mort de Paul Louis Rossi, un mois seulement après celle de Jacques Roubaud (ils avaient quasiment un an d’écart – Roubaud étant de décembre 1932 et Rossi de novembre 1933).

Je ressors le n°18 de la revue Change (février 1974). Au sommaire : Agnès Rouzier, autrice de Non, rien, recommandé par Maurice Blanchot et Gilles Deleuze (une découverte éblouissante, cette année-là) ; Bains de sang constructifs, premier grand texte politique de Noam Chomsky ; et quelques inédits de noms glorieux de l’époque, comme Julio Cortázar. Dans ce même numéro, Jacques Roubaud rendait compte de Quatre états de poésie en langue française : Le Voyage de Sainte Ursule de Paul Louis Rossi (Gallimard), Le renversement de Claude Royet-Journoud (Gallimard), Le Mécrit de Denis Roche (Le Seuil) et Tombeaux de du Bellay de Michel Deguy (Gallimard). Refusant de faire de la « critique » ou d’émettre des « éloges », Roubaud tentait de s’« approprier » ces quatre livres qu’il jugeait essentiels. Mais ce numéro, je ne l’ai acquis qu’après avoir eu connaissance du n°23 de Change, « Monstre Poésie » (mai 1975), qui proposait entre autres un fragment de Cose naturali de Paul Louis Rossi, longue méditation sur les vanités – natures inanimées ou vies tranquilles (l’intégrale ne paraîtra en volume qu’en 1991 aux Éditions Unes).
« Ainsi l’homme fait le compte de ses possessions », écrit Rossi dans le prologue de Cose naturali. « Il ne dessine plus ses animaux vivants ni ne sculpte ses dieux muets. Il dénombre ses objets, il montre les uns à côté des autres tous les fruits du commerce et du négoce : les produits exotiques, les vins et les parfums, les bijoux et les épices. Comme un enfant qui compte et recompte ses billes d’agates, et remplit des verres et mesures de coquillages, il se livre devant nos yeux aux joies de l’accumulation. » Ces années-là, Rossi écrit en contrepoint un texte d’une force peu commune, Le Potlatch (Suppléments aux voyages de Jacques Cartier), que Paul Otchakovsky-Laurens, alerté par Georges Perec, publiera en 1980 chez Hachette (ce livre est hélas introuvable aujourd’hui, une réédition s’impose – mais où ?)

23 février 1976. C’est à l’âge de vingt ans que j’ai eu la chance de rencontrer Paul Louis Rossi, quelques jours après avoir échangé timidement avec Jacques Roubaud. Par la suite, nous ne nous sommes jamais quittés, collaborant à de nombreuses reprises pour la radio, sans oublier de nous mettre en recherche de monuments mégalithiques en Bretagne, pour le plaisir comme pour le travail, scellant ainsi rapidement une amitié indéfectible. Ces derniers temps, son œuvre – considérable : pas loin de soixante-dix ouvrages en tous genres, poésie, roman, essai, digression, manuscrits publiés en fac-similé, beaux livres en collaboration avec divers artistes – commençait à devenir moins visible, faute de nouvelles parutions (j’apprends qu’un inédit en volume doit sortir bientôt, pendant que quelques autres restent en attente). La mémoire est en berne ces temps-ci – c’est bien dommage en ce qui concerne celui qui prétendait avec humour être doté de mémoire absolue… Des membres du « Collectif Change » au moment de ma première rencontre (Yves Buin était déjà parti), ne restent en vie, à ma connaissance, que l’aîné Jean-Pierre Faye (dont le centenaire de la naissance tombera le 19 juillet de cette année) et le plus jeune, Didier Pemerle (né en 1943) – et peut-être aussi Philippe Boyer (né en 1931, dont on est sans nouvelles). Pour qui désirerait avoir plus d’informations sur Paul Louis Rossi, deux liens : le premier pour lire et/ou télécharger le copieux numéro que la revue NU(e) a consacré à son travail en 2018 ; un second pour écouter la dernière création radiophonique fabriquée avec lui, Paul Louis Rossi, portrait dans le miroir à trois faces, diffusée sur France Culture le 27 février 2014.

Reprise. Chez P.O.L toujours, mais cette fois en #format poche, notons la réédition de Chercher une phrase de Pierre Alferi, publié une première fois en 1991 chez Christian Bourgois dans la collection « Détroits » dirigée par Jean-Christophe Bailly, Michel Deutsch et Philippe Lacoue-Labarthe qui proposait en couverture un fragment de Château au bord d’un lac d’Ambrogio Lorenzetti dont Jean-Christophe Bailly, dans sa belle préface à cette nouvelle édition, dit qu’il s’agit « d’un des tous premiers paysages jamais peints en tant que tel, c’est-à-dire pour eux-mêmes, autrement que comme un fond servant de support à une histoire. » Cette image est peut-être la seule chose qui manque aujourd’hui, Chercher un phrase ayant été réédité à l’identique, sans la moindre modification. Ce livre, que j’ai toujours trouvé attirant (sans doute parce qu’il s’agit tout d’abord de chercher), est en six parties (la langue, le rythme, les choses, l’invention, la clarté, la voix) : 36 textes au total (mais non 6 au carré : 5 / 8 / 6 / 7 / 4 / 6), dont celui-ci – la langue l’instauration – est le tout premier : « La littérature est faite de phrases qui se donnent pour ce qu’elles sont. La fiction montre en toute clarté comment les phrases, en disant quelque chose, font quelque chose. Chacune, ici, se rapporte avant tout à sa propre possibilité : un passé singulier – expérience, pensée, langue – inventé en ce sens qu’il ne peut être ressaisi ailleurs. Et chacune, ainsi, se donne clairement comme un geste ou un acte : celui de recueillir ce passé en phrasant. La littérature met donc en œuvre une théorie de la phrase. Mais elle n’a généralement aucun besoin de la formuler à part. Car la littérature forme des phrases nouvelles, qui opèrent seulement sur ce qu’elles disent et contiennent leur propre passé. Produire une phrase et produire son origine se confondent alors dans le fait de dire. Ce geste unique est une instauration. Les phrases de la littérature ne sont pas descriptives, elles sont instauratrices. » Une fois encore, la tentation est grande de faire un saut, pour raccorder ce tout premier texte à l’ultime (n’en gardant cependant que la toute fin) : « Dans la voix écrite, dans cet écho premier, la rétrospection coïncide avec l’instauration du texte comme tel. La littérature se contente alors d’affirmer et rompt définitivement avec l’imitation. Car imiter une voix, c’est simplement l’émettre. »
Pierre Alferi a publié son tout premier livre (sa thèse de philosophie), Guillaume d’Ockham le singulier, en 1989 chez Minuit. J’aimerais proposer aujourd’hui, sans devoir ajouter de commentaire : Pierre Alferi le singulier. Il suffit de lire quelques pages de chacun de ses titres, pour comprendre pourquoi. « Chercher une phrase, écrit dans sa préface Jean-Christophe Bailly, peut être lu comme la description d’un texte à venir qui, avant de se décliner selon des conformités de genre, même perturbées (poème, roman), sera d’abord un buissonnement de phrases d’une étonnante diversité. »
3. En 1966, Igor Stravinsky achève ce qui sera sa dernière œuvre publiée de son vivant, The Owl and the Pussycat, pour voix de soprano et piano. Le texte est un poème d’Edward Lear. À ceux qui s’en étonnaient, Stravinsky expliquait que c’était le premier poème anglais que Vera, sa seconde épouse, avait appris par cœur dans sa jeunesse. Cette chanson est un petit joyau, comme on pourra s’en rendre compte en écoutant cette belle version approuvée par le jeune compositeur de 84 ans :
D’Edward Lear, l’opus le plus célèbre est Un livre de nonsense qui lança en 1846 « la vogue d’une forme alors secondaire : le limerick, vogue qui perdure jusqu’à nos jours dans les pays anglo-saxons. Edward Lear dépeint en limericks de cinq vers et un dessin, des saynètes dans lesquelles des personnages grotesques défient le bon sens en apprenant – entre autres – à marcher aux poissons ou à cuisiner leur conjoint ». De ce work in progress qui eut plusieurs éditions plus ou moins augmentées, Gérald Auclin propose une traduction fort originale, que les éditions Ab irato ont mise à disposition à l’automne dernier.

« Il m’a semblé », précise Gérald Auclin, « que les précédentes traductions de Lear, rimées pour la plupart, mais à la métrique lâche, ne parvenaient pas à restituer l’impression de ses vers nonsensés. J’ai donc décidé de rendre dans ma traduction, sens, rimes, rythmes et mètres d’un même élan. Cela m’a conduit à m’éloigner sensiblement du texte original, le paraphrasant souvent, et remplaçant parfois un objet par un autre objet proche, afin de recréer un texte aux caractéristiques formelles similaires à l’original et à la syntaxe fluide et naturelle. » Ainsi This was devient Jadis plutôt qu’Il était. « Un limerick est un poème à forme fixe : un quintil formé de deux trimètres, de deux bimètres et d’un trimètre ternaires rimés AABBA. » « Narrativement, le limerick learien dépeint un personnage dans une situation comique relevant du nonsense. »

« L’incongruité learienne ne relève pas du merveilleux. Si le lecteur de Lewis Carroll suit Alice dans le terrier du lapin et quitte le monde réel pour le pays des merveilles, celui d’Un livre de nonsense garde constamment les pieds sur terre » ajoute-t-il. « There was an old Derry down Derry, / Who loved to see little folks merry ; / So he made them a book / And with laughter they shook / At the fun of that Derry down Derry » devient « Jadis, un vieux zigue-don-don, / qui aimait amuser les lardons, / fit un livre et ils rirent / à se tordre de lire / les bêtises du zigue don-don ». Pas mal de changements, donc, auxquels l’édition bilingue (marque d’une grande honnêteté) nous rend sensibles. Mais si l’original est inimitable tant il sonne merveilleusement, la transposition française se montre intelligente et ingénieuse. À nous de faire quelques sauts de l’un(e) à l’autre, oubliant l’un(e) pour apprécier l’autre, et surtout de frayer longuement en compagnie d’Edward Lear : 247 limericks si j’ai bien compté ; de quoi combler les aficionados.

On trouvera chez le même éditeur La petite histoire de Franka d’Emilie Östergren, une autrice suédoise née en 1982, dont je n’avais pas vu passer Flore et faune, paru chez Hoochie Coochie en 2023 (merci Ab irato pour le rattrapage). « C’est l’histoire d’une petite fille qui ne supportait plus d’être considérée comme une enfant. Elle voulait être une maman avec un vrai bébé, loin des poupées que sa mère lui avait laissées. Elle savait d’ailleurs très bien comment s’y prendre : Il suffisait d’enterrer ses poupées dans le jardin et attendre de nouvelles pousses… Mais était-ce bien une bonne idée ? »

Et de faire lire cette histoire à de jeunes enfants ? Peut-être oui, peut-être non – à vous de voir. Je penche plutôt côté oui, tant ce petit livre cartonné, qui s’adresse à tous et à toutes, devrait faire un carton. La magie que ce petit livre opère vient du fait que son autrice semble avoir battu divers sentiments (contradictoires), comme on le fait des aliments (au fouet ou avec d’autres ustensiles, de cuisine ou de dessin), afin que surgisse in fine quelque chose simultanément d’inédit (ou du moins de profondément original) et d’universel (propre à s’animer dans nos rêves, même si l’on n’est pas une petite fille). Qu’ajouter à cela ? Mieux vaut en montrer une double page.

Pas si évident de parler du dessin, dynamique et précis. Quant au texte, simple et efficace, le choix typographique (proposé par la version originale ?) heurte un peu le minimaliste qui, cependant, le déchiffre, ne serait-ce que par curiosité (se demandant ce qu’il aurait compris de cette histoire si elle avait été dépourvue de légendes). Et, comme nous avons introduit notre petite lecture d’Un livre de nonsense par l’ultime opus de Stravinsky, refermons celle-ci avec Claude Debussy : Serenade for the Doll, 3e pièce pour piano de Children’s Corner.
Remarquons enfin que, dans le texte d’ouverture de ce volume, nous est indiqué qu’une pièce d’Emilie Östergren, Frankas monster, a été présentée en 2024 au « Théâtre royal » de Stockholm, là où planent probablement toujours les spectres d’Ingmar Bergman et d’Erland Josephson.
4. Jeudi 6 février 2025, 10 heures. Fondation Arp, 21 rue des châtaigniers à Clamart : un lieu superbe – architecture et jardin – dont il a déjà été question ici-même. Depuis sa réouverture au public diverses expositions nous ont permis de reconsidérer, de façon chaque fois différente, les œuvres du couple Sophie Taueber et Jean Arp, dessins peintures, sculptures, objets, meubles, etc., qui y sont déposées (il s’agit d’une riche collection : « près de 1400 œuvres nous dit-on, complétée d’environ 150 dépôts, principalement du Musée national d’art moderne ».)

Cette nouvelle exposition (commissaires Mirela Ionesco, Chiara Jaeger et Sébastien Tardy), qui se tient du 7 février au 23 novembre 2025, a pour titre arp mythique arp antique (tout écrit en minuscules sur l’affiche). Son projet est aussi précis qu’érudit : mettre en évidence « l’influence de la mythologie et des civilisations ancienne sur la création artistique de Jean Arp, à travers une cinquantaine d’œuvres (sculptures, peinture, papiers), documents et photographies. » Il faut reconnaître que le résultat est convaincant : nous sommes touchés concrètement par ces rencontres entre le passé lointain et le présent encore proche. Si Sophie Taueber est moins présente que lors des expositions précédentes (elle avait été « tête d’affiche » de celle de réouverture), elle hante toujours les lieux dont elle a été pour beaucoup la conceptrice. Pour déposer une trace de notre visite, commençons par suivre le conducteur de l’exposition : « La première salle nous plonge dans la mythologie telle que la perçoit Jean Arp, à travers un temple imaginaire qu’aurait pu construire le sculpteur. » Comme un « panthéon arpien » où divers personnages tissent des liens, en conscience que « la nature, la naissance, la métamorphoses sont des thèmes récurrents dans la production artistique de Arp ». Et les salles suivantes (la maison est sur trois niveaux) présentent une mise en évidence du « rapport purement visuel que Arp pouvait entretenir avec l’antiquité » ; donc quelques « visions modernes de motifs antiques », comme celui du torse, masculin ou féminin ; ou encore des amphores : « naissent alors de nouvelles formes parfois assemblées dans un esprit dadaïste comme Amphore et Silex, où se retrouvant découpées en modules et renvoyées au cosmos comme Amphore d’étoile ; et enfin, ses propres versions de Venus ; ou des motifs de Poupées inspirées par la mythologie égyptienne.

Quand je songe à cet enchaînement étrange dans une même journée (dont, écrivant ces mots, je ne suis pas encore remis) d’une visite de la maison du couple Taueber-Arp et d’une projection d’un film de Bresson ressurgi de l’oubli, je ne peux m’empêcher de repenser à Paul Louis Rossi, qui a publié en 2006 aux Éditions Virgile un petit livre très dense sobrement titré : Hans Arp.

« Il existe un personnage, l’un des plus singuliers de notre époque – Mandarin merveilleux – que j’appellerai d’abord Hans Arp, pour des raisons de sonorités […] » Ce livre, dont l’écriture est belle, s’intéresse autant à l’artiste qu’au poète, selon Rossi « de première qualité. Il me semble même qu’il surclasse, dans cette esthétique héritée de Dada et du surréalisme, la plupart de ses contemporains » ajoute-t-il ; avant de citer un peu plus loin quelques vers de Jours effeuillés, le grand recueil poétique de Arp : « Arrose-moi la lune / Brosse-moi les dents de mes échelles. / Transporte-toi dans ta valise de chair sur mon toit d’os… » ; relevant encore que pour Arp « L’air est une racine. / les pierres sont remplies d’entrailles. / bravo. bravo. les pierres sont remplies d’air. / les pierres sont des branches d’eaux. / les pierres ont des oreilles pour manger à l’heure exacte. » Paul Louis Rossi conclut ce chapitre sur Arp poète par une remarque qui me semble particulièrement juste : « On notera l’utilisation parfaite de l’écriture automatique. Une des rares réussites dans le genre. Le dynamisme de l’élocution qui ne tombe jamais dans la métaphore et le poétisme. »
Me revient aussi que Rossi a publié en 2011 aux éditions Le temps qu’il fait (qui ont fait paraître une dizaine d’ouvrages de sa plume, tous somptueusement fabriqués), La porteuse d’eau de Laguna : une suite de digressions dont le point de départ est la rencontre inopinée avec une poupée Katchina installée en devanture d’un magasin d’antiquités rue Bonaparte à Paris. Ce sera donc avec une image présentant 7 études (poupées) – une des merveilleuses surprises de cette expositionarp mythique arp antique – que nous refermerons ce trente-sixième épisode de Terrain vague

(à suivre)
Robert Pinget, Mahu reparle, Éditions des cendres, octobre 2009, 48 pages, 9€
Pierre Alferi, L’imprudent, P.O.L, février 2025, 176 pages, 16€
Pierre Alferi, Chercher une phrase, P.O.L, février 2025, 96 pages, 10€
Edward Lear, Un livre de nonsense, traduit de l’anglais et présenté par Gérald Auclin, Éditions Ab irato, octobre 2024, 290 pages, 17€
Emelie Östergren, La petite histoire de Franka, Éditions Ab irato, février 2025, 72 pages, 18€
Exposition arp mythique arp antique, fondation arp, du 7 février au 23 novembre 2025