Olivier Rolin : « Je ne vais pas faire du Kessel » (Vers les îles Éparses)

Bandeau du livre d'Olivier Rolin, Vers les îles éparses © éditions Verdier

Le titre du dernier livre d’Olivier Rolin, qui vient de paraître chez Verdier, Vers les îles Éparses, est autant un itinéraire qu’un programme narratif, autant une topographie qu’une forme. Éparses, ces îles du canal du Mozambique que l’écrivain rallie sur un bateau de la Marine nationale. Éparses, ces proses à la fois ironiques et poétiques que l’art accompli de l’écrivain rassemble, tisse et subsume en un (anti-)récit de voyage qui nous embarque.

Olivier Rolin a donné une préface à La Guerre du Péloponnèse de Thucydide pour les éditions de l’École de guerre qui lui ont proposé, en guise de rémunération, d’embarquer à bord d’un navire militaire, Le Champlain, en direction des îles Éparses, sur lesquelles la France entretient des possessions essentielles à sa géopolitique. Il s’agira de « ravitailler les minuscules garnisons que la France entretient sur ces possessions disputées au milieu du canal du Mozambique ». L’écrivain voyageur prévient : les questions militaires et coloniales ne seront pas son propos, même si on lit en creux ce qu’il en pense : « Je ne me prononcerai pas sur une question de droit international pour laquelle je suis incompétent, mais enfin il est certain qu’elles ont été arbitrairement séparées de Madagascar en 1960, au moment de l’indépendance de cette ancienne colonie ».

Durant un mois Olivier Rolin sera, d’abord, un « être insolite » pour l’équipage — il est Parisien, écrivain, civil, trop vieux. Il sera celui qui lit, beaucoup, regarde le paysage changeant depuis le pont, se plie à quelques exercices, s’en voit interdire d’autres. « Je suis une créature bizarre, échouée là on ne sait comment ni pourquoi, à cause d’un certain Thucydide ». Bizarre, Rolin l’est parce qu’il est « vieux » au sein d’un équipage d’une jeunesse éclatante, parce qu’il est civil sur un bateau militaire, parce qu’il prend des notes et dessine sur un carnet à l’ère du smartphone, parce qu’il voyage sans jamais céder au tourisme.

La particularité de cette position — quasi un rôle — est de tout voir autrement, depuis cette distance de l’étrangeté : la vie de l’équipage, sa propre présence, l’acquisition d’un vocabulaire militaire, l’apprentissage des noms et grades… Les premières pages du livre sont d’une irrésistible drôlerie, Olivier Rolin s’amuse de sa « vieillesse », de son incompétence, de ses comportements exotiques. On doit tout lui expliquer, il perd ses lunettes, nage moins vite que les autres et son « vieux maillot de bains informe » fait de lui « le Gros Dégueulasse » de Reiser. Cette ironisation est un parti-pris : contrairement aux récits de voyage traditionnels, ici l’exotisme n’est pas dans les lieux traversés — l’océan étale, les différentes escales — mais dans la figure d’écrivain qui les vit, l’homme qui a conscience d’être à côté et en marge, parce qu’il n’est pas militaire ou marin de profession, parce qu’il a un rapport différent au quotidien sur le bateau comme aux enjeux de cette mission qui, pour lui, est un voyage en mer. Mais lors des exercices, il constate que la vie des marins « (c’est leur point commun avec les comédiens) » est « largement une vie imaginaire », « rythmée par des situations fictives : on simule un feu, un homme à la mer, une avarie de barre, une approche par des embarcations hostiles, on fait ce qui a été prévu par le règlement, on tire ensuite le bilan de la façon dont la pièce a été jouée. C’est certainement nécessaire pour parer au cas où la vie réelle viendrait inopinément prendre la place de la vie représentée, c’est utile aussi pour tromper l’ennui des longues journées de mer ».

Puis, à mesure que le récit avance, que l’étrangeté se réduit et le vocabulaire ou les comportements attendus s’intériorisent, que chacun s’habitue à la présence de l’autre, le texte retrouve ses droits romanesques et poétiques, l’écrivain prend des notes, fait des croquis (ses dessins figurent dans le livre), il s’empare des êtres et des lieux, il écrit « la multiplicité, la beauté insolite de toutes ces formes vivantes » et souhaite « passionnément leur survie ». Il raconte les escales, trop longues plages d’ennuis, les exercices en mer, les menus incidents qui émaillent le quotidien sur un bateau, les lectures et réflexions intérieures, les conversations, et ses lectures. Le journal de bord est aussi un carnet de lectures, de Quatrevingt-treize aux Mammifères marins et reptiles marins de l’océan Indien et du Pacifique, en passant par Lord Jim. Olivier Rolin est venu avec des livres, il écume aussi « la très maigre bibliothèque du bord » et le commandant du bateau lit, lui, Le Météorologue, que Rolin lui a dédicacé.

Le réel traversé est un puissant véhicule d’imaginaire et de scènes romanesques — et la mise en récit, une manière de tout penser (à commencer par soi) et mettre à distance. Vers les îles Éparses est aussi une ample réflexion sur le vocabulaire contemporain évidé de tout sens, les expressions lexicalisées ou la langue maritime — un comment sortir des mots courants et médiatiques pour entrer dans le vocabulaire maritime : la « cabine » se dit « poste », « citadelle » et « échappée » n’ont pas le même emploi, tout est acronymes et contractions, etc., les doubles sens — dès Roland-Garros qui ouvre le récit, « (l’aéroport, pas le stade de tennis, où je n’ai jamais mis les pieds) » —, les lieux qui en rappellent d’autres, parce que l’écrivain ou son lecteur les ont déjà traversés ou lus (ainsi la route côtière de Saint-Denis de la Réunion, « plongeoir géant au-dessus de l’océan » qui lui rappelle la piste de l’aérotrain dans le Loiret et nous rappelle Philippe Vasset). La mise à distance du quotidien passe enfin par un métadiscours ironique délicieux, « cette histoire commence bien »…

Ce « décalage » durant un mois — un écrivain « vieux lettré sceptique » sur un bateau militaire, un voyage dont il ne maîtrise ni les codes ni l’itinéraire, « il n’y a que moi qui ne fasse rien, comme d’habitude » — ouvre à des réflexions aussi drôles que désabusées (drôles parce que désabusées) sur ce que peut désormais être l’aventure, à l’ère du tourisme de masse et des smartphones conquérants, mais aussi sur la vieillesse :

« Jamais encore (et sans qu’il y ait mauvaise intention de la part de mes compagnons de voyage) je n’ai éprouvé à ce point que je faisais partie d’un autre monde. Habitué qu’on est à soi-même et à son apparence, on ne s’est pas vu se transformer en cet être de papier mâché en qui les autres, qui ne vous connaissent pas, identifient immédiatement un semi-vivant. (…) Parfois je m’en amuse, mais pas toujours ».

Mais loin d’être un « semi-vivant », Olivier Rolin démontre, dans ce somptueux anti-récit de voyage et bonheur constant de lecture, combien il ne perd rien de sa puissance, qu’il s’agisse de récit, d’autoportrait ou de description poétique des lieux traversés, et qu’il est aujourd’hui comme autrefois, le magicien du « bleu sorcier ».

Olivier Rolin, Vers les îles Éparses, éditions Verdier, janvier 2025, 96 p., 17 € 50