Dans Poésies critiques, Jean-Philippe Cazier réunit des articles qu’il a écrits depuis plusieurs années autour de trois auteurs contemporains : Jean-Michel Espitallier, Liliane, Giraudon et Frank Smith.

Jean-Philippe Cazier est poète, il est aussi critique, et c’est ici en poète critique qu’il parle. Parler, il le fait d’une manière singulière puisque le livre ne couvre pas moins de 15 ans d’exercice critique. On y lit une parole vivante et vivace au gré des parutions et actualités littéraires, tenue et nourrie ici par l’économie de trois pensées, dont la lecture constitue un compagnonnage intellectuel fécond. Le dispositif du livre lui-même ne donne quasiment pas la parole à l’auteur d’aujourd’hui dont les mots sont partout mais qui s’évite tout commentaire a posteriori sur son travail. À l’inverse, par un pudique texte liminaire en guise de préface, il livre quelques perspectives intellectuelles qui président à l’élaboration d’un tel livre qui réunit une somme critique impressionnante : « Réunir des textes, déjà publiés ailleurs, séparément, ne serait pas seulement constituer un recueil. Ce serait s’efforcer de créer un agencement, une machine. »
L’agencement en question donne à voir la scène de la critique, une saisie singulière par l’écriture, et l’écriture en poète, de la critique du poème et du poète. D’un agencement, d’une machinerie, dont l’objectif n’est pas de « révéler » l’atelier de l’écriture mais plutôt de donner à voir un empan riche du contemporain.
« Les textes réunis ici – partiellement réécrits – ont été publiés dans la presse, écrits en vue de cette publication. Leur forme, leur contenu sont liés à ce type de publication. Les contraintes de cet exercice ne sont pas simplement subies si elles ne demeurent pas étrangères au profit d’une certaine critique, d’un certain type de critique. La critique dans la presse n’est pas une critique dont la valeur serait moindre par opposition à une critique plus ‘haute’, plus ample et plus savante, à savoir la critique universitaire. Qu’une part importante de ce qui s’écrit dans la presse sous l’appellation de ‘critique littéraire’ ne ressemble à rien n’est pas une fatalité. »
En ce sens, le geste de Jean-Philippe Cazier est tout aussi critique qu’il est de fait politique. Faire de la critique littéraire un enjeu de livre en soi, montrer la machine critique au sein même d’une publication livresque est une manière de rappeler l’importance de la critique, dont l’objet n’est pas la consommation évènementielle d’une actualité, mais la réflexion au long cours qui construit une pensée sur la littérature elle-même et sur son devenir. Elle complète à sa manière la critique universitaire qui a ses objets et ses enjeux. Elle la sert, l’appuie, la porte et inversement. Il faudrait ainsi pouvoir comprendre en creux et rappeler par cette absence de fatalité que la critique faite pour vendre ne vend rien, sinon sa valeur d’usage, et que l’écriture est toujours au cœur même du processus critique.

« La critique n’est pas l’exercice d’un jugement ni une évaluation scolaire. Elle n’occupe pas une position de pouvoir. La critique est de la pensée, elle doit être de la pensée avec l’œuvre, avec le livre. Ce n’est pas que le livre fait penser, c’est qu’il implique une pensée, un choc pour la pensée, un certain mode de pensée. La critique serait un déploiement de la pensée impliquée par le livre et le rapport au livre. Quel est le mode de pensée impliqué par tel livre ? Quelles sont ses modalités ? Quels sont ses effets, quels objets sont créés ? Quelles idées nouvelles, quelles pratiques, quels affects ? Quel monde est impliqué par tel livre ? Quel espace de la pensée, du monde, de la vie est lié à telle œuvre ? Ces questions seraient celles de la critique, très différentes des questions posées par le jugement, par le pouvoir. »
Car si la critique a un quelconque pouvoir, ce n’est pas celui d’une emprise, mais celui d’une visibilisation. Le pouvoir du critique est celui d’instituer un espace de pensée qui dit l’existence de la critique elle-même et de l’œuvre dont elle fait la critique. Elle ouvre l’espace au lieu qu’elle en ferait une modalité de rétention. On serait loin alors du plaisir jouisseur et petit bourgeois de la critique qui casse et assassine pour gloser son pouvoir et s’enfler d’amour propre. Telle critique, loin de donner à penser et de déployer une réflexion, se situe plus banalement, tel que le veut l’air du temps, dans la reconduction d’une binarisation au service d’un marché et d’une uniformisation de la pensée. À l’inverse, le travail de critique dont la réflexion de Jean-Philippe Cazier, dans Poésies critiques, se révèle exemplaire au fil des pages, viserait plutôt à « extraire une carte de tel livre singulier, tel livre considéré toujours dans sa singularité, [à] tracer une carte avec : une carte, de ses mouvements, de ses relations, de ses échos, des lignes virtuelles qu’il inclut. Une carte ou un tableau aussi un peu détruit. Ça pourrait être ça, la critique : dessiner des cartes, penser avec un livre. »
Il s’agirait de penser avec un livre, c’est-à-dire dans l’amitié de ce livre, de lui rendre dans l’écriture la force de vie qui nous aura donné l’élan de penser, qu’il aura nourrie et stimulée en nous, et l’état de crise dans lequel il nous aura placés. Non qu’il faille qu’un livre nous plonge dans l’effroi mais qu’il ouvre en nous le vacillement d’une certitude, même infime. C’est pourquoi, rappelle Jean-Philippe Cazier : « l’idée de critique est inséparable de celle de crise. Écrire de la critique littéraire a un rapport avec une crise, avec le fait de repérer une crise, d’en provoquer, de s’engager dans la crise non pour la résoudre mais pour la contempler, arpenter son espace, l’intensifier, s’y attarder. »
En d’autres termes : quelle image enfin advenue le critique mettrait sous nos yeux, image peut-être connue, déjà là, pressentie, mais enfin dépliée dans le langage commun. À ce titre, c’est sans doute le Jean-Philippe Cazier de la dernière décennie qui présente le mieux l’exercice auquel se livre le critique en 2024.

Dans le recueil critique, il écrit en 2015, au sujet de Salle des machines de Jean-Michel Espitallier : « Agencer est un principe d’écriture, de création. Il s’agit moins de juxtaposer que de faire fonctionner ensemble ce qui, pris séparément, n’a pas le même sens, n’est pas producteur des mêmes effets, n’existe pas de la même façon. L’agencement ne laisse pas intact ni identique ce qui est agencé mais l’insère dans un processus transformateur et créateur. Par cet agencement nouveau est créée une machine nouvelle – machine réelle puisque les relations impliquées par l’agencement sont productrices de ce qui n’existerait pas sans elles. Le livre est une machine littéraire dont le principe de composition, de production, est l’agencement : agencer devient l’opération de l’écrivain, le premier mouvement de l’écriture. »
Ici, sans doute, reconnaîtra-t-on le mouvement de l’écriture critique à l’œuvre dans le travail composite de Jean-Philippe Cazier, dans cet « agencement nouveau », c’est-à-dire dans cette opération de l’écrivain en acte.
De même, on lira l’année suivante au sujet de L’amour est plus froid que le lac, de Liliane Giraudon, que « [c]e qui relie ses fragments est leur hétérogénéité, le milieu chaotique dans lequel ils existent. Dans ce livre, le langage est indissociable d’un ordre non langagier, un désordre produisant des relations entre hétérogènes, articulant – désarticulant – des différences. C’est cette matière, cette force non langagière qui vit dans les pages du livre, en constitue le fond, l’espace propre. Si les textes sont des séries de fragments, ceux-ci sont également liés entre eux par des échos et reprises produisant des relations vagues, flottantes, sans qu’il n’y ait jamais de soulignement de la signification ou d’évidence de l’intention. Le texte n’est pas fléché, accompagné d’indicateurs clignotants. Le livre dispose des morceaux déconnectés, crée entre eux des liens flottants, plus ou moins clairs, plus ou moins obscurs, construisant l’espace brumeux que le lecteur doit parcourir, dans lequel il doit se perdre ou s’orienter, ce qui serait la même chose. »

Une même chose qui considérerait les hétérogénéités manifestes de la poésie non pas comme un joyeux bordel, chaotique, mais plutôt comme la saisie multiple d’une pluralité d’écritures au sein d’une histoire littéraire elle-même plurielle. Et, dans ce livre, aucune autorité du critique qui viendrait nous forcer la main ou expliciter un texte, chaque article, comme en fragment, comme un poème, fonctionnant en autonomie, et le geste se dessine au gré de la force non langagière qui préside à l’agencement. Charge à nous de relier les lignes de fuite et les perspectives critiques qui sont celles de toute la réflexion de Jean-Philippe Cazier : le travail d’agencement et de machine, la recherche de la dépersonnalisation, le refus du jugement, etc. Art poétique en négatif qui donne à lire la plus authentique position du critique. Ainsi, comme il l’écrit lui-même en 2010, au sujet de Guantánamo de Frank Smith : « Est mise en échec la possibilité d’un même discours homogène, sans divergence, le livre maintenant ouvertes l’exigence de la parole, la communauté impossible de la parole, la multiplicité du monde. »
Jean-Philippe Cazier, Poésies critiques – Jean-Michel Espitallier, Liliane Giraudon, Frank Smith, éditions LansKine, avril 2024, 196 p., 12 €