Pays de la Loire : Non, la culture n’est pas un fonds de pension

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Il y a quelques semaines, Christelle Morançais (élue Horizons), présidente de la région des Pays de la Loire, annonçait que les prévisions pour le budget 2025 incluaient une diminution très importante, voire une suppression pure et simple de certaines subventions et aides pour un montant de cent millions d’euros. En ce qui concerne le domaine de la culture, cette suppression équivaut à la disparition de 73% de son budget de fonctionnement.

Les conséquences de ce choix sont l’écroulement du domaine de la culture dans la région, la disparition de très nombreux projets culturels, la désertification et la destruction du biotope culturel. Ceci est la conséquence immédiate qui se cache derrière les formules habituelles : « j’assume », « nous avons bien conscience », et qui reviennent à dire : nous savons ce que nous détruisons et nous nous en foutons puisque nous détenons et exerçons le pouvoir, la force du pouvoir, nous disposons de ses armes…

À partir du moment où les conséquences d’un projet sont conscientes et que cette conscience ne modifie pas le projet, ces conséquences font alors partie des finalités du projet, elles sont autant choisies que celui-ci. La présidence du conseil régional des Pays de la Loire choisit la destruction de la vie culturelle dans le Grand Ouest (et au-delà).

À lire les déclarations de la présidente dans la presse et sur les réseaux sociaux, on constate que cette dernière se situe à l’intérieur d’une perspective qui ne comprend pas ce qu’est une politique culturelle dans une République démocratique, qui pense le politique à partir du seul économique, qui nivelle à peu près tout à partir d’une certaine idée de l’économie, selon le cynisme du néolibéralisme pour lequel la valeur de tout est pensée à partir d’un système économique particulier.

Cette coupe budgétaire à la tronçonneuse serait le résultat de la décision d’un des derniers gouvernements d’Emmanuel Macron : réaliser des économies afin de faire face au déficit abyssal de l’État, déficit qui est pourtant lui-même la conséquence de la privatisation de l’argent public caractéristique de la politique néolibérale conduite par le président actuel. Or, les diverses associations culturelles de la région des Pays de la Loire soulignent que l’exigence de l’État porte sur une économie de 40 millions d’euros, alors que la présidence régionale voudrait en imposer 100 : supprimer 100 millions de subventions et aides est le choix de la présidence, non directement et seulement la mise en pratique contrainte d’une politique commandée par Michel Barnier.

Pour expliquer et légitimer son choix, la présidence évoque la situation économique du pays, sans justifier pour autant l’écart de 60 millions d’euros entre ce qui est demandé par Matignon et ce qui est décidé par la présidence de la Région. Est exprimée la nécessité de préparer le « futur de la région » mais d’une manière tellement vague et générale qu’il est difficile de savoir en quoi ce futur nécessiterait un tel massacre de la politique culturelle, en quoi ce futur impliquerait, pour exister, l’absence d’une culture vivante.

Dans ce futur, la culture n’est-elle qu’un privilège dépendant de la richesse personnelle ? Le futur néolibéral doit-il être un désert culturel ? Pour la présidence de la région des Pays de la Loire, la culture n’est-elle qu’un hobby de classe, un loisir dans la vie des plus riches ? À la rigueur : l’occasion d’un enrichissement pour quelques-uns ?

J’ai été invité en 2023 à la Maison de la Poésie de Nantes, en même temps que Marius Loris Rodionoff. Il s’agissait de participer à une lecture/rencontre au Lieu Unique. Nous étions également invités, le lendemain, à rencontrer des élèves du lycée Perrin-Goussier et leur professeur de Lettres, Jérôme Presneau.

L’accueil par l’équipe de la Maison de la Poésie a été le plus chaleureux.

Lors de la soirée au Lieu Unique (entrée gratuite), à Nantes, le public était nombreux, divers, certains élèves d’établissements d’enseignement de la ville étaient présents, attentifs, bienveillants. Christelle Capo-Chichi a su par ses remarques et questions aborder d’une façon fine et éclairante les textes – qui peuvent paraître déroutants – de Marius Loris Rodionoff et de moi-même.

La soirée était diffusée en direct à la radio (Yeuse Radio).

Je me souviens de ce jeune élève qui, à la fin de la rencontre, est venu me parler de la façon dont ce qu’il venait d’entendre résonnait avec son histoire, avec ses propres questions.

Je me souviens de la rencontre avec les élèves du lycée Perrin-Goussier : la qualité de l’écoute, la pertinence des questions, montraient que ceux-ci et celles-ci avaient lu avec attention les livres, avec intelligence, que les livres de poésie de Marius Loris Rodionoff ainsi que les miens les avaient intrigués, surpris, que les élèves avaient un point de vue réfléchi sur ces livres, qu’ils et elles pouvaient se les approprier de différentes manières…

Raconter cela permet de manière concrète, par un exemple, de comprendre en quoi consiste une politique culturelle populaire, s’adressant à tous et à toutes, pensée pour tous et toutes, ce que signifie mener une politique culturelle qui met en rapport des créateurs et créatrices avec des personnes qui s’intéressent à la création contemporaine mais aussi avec d’autres qui, peut-être, ne seraient pas par elles-mêmes portées à s’y intéresser – et qui pourtant peuvent y trouver un plaisir, un moyen de penser et de sentir autrement, de se penser, y compris en étant bousculés, en découvrant des réalités artistiques ou littéraires qui n’étaient pas soupçonnées, des points de vue qui peuvent retenir l’attention…

C’est ce type d’action culturelle que condamne le projet de budget 2025 choisi par la présidence de la Région des Pays de la Loire. Les structures et associations culturelles comme la Maison de la Poésie de Nantes verraient une large part de leur budget supprimée : la Maison de la Poésie perdrait 59 000€ ; la Maison Julien Gracq perdrait 84 000€ ; la Médiathèque la Bulle (Mazé-Milon) perdrait 18 000 € ; le Pôle régional de coopération des acteurs du livre et de la lecture en Pays de la Loire serait privé de 111 250 € ; pour l’Association des librairies indépendantes, il s’agirait de 32 000€ en moins ; etc.

La vie culturelle est plurielle, variée, elle implique des actions et structures très diverses permettant, par exemple,  l’accès à la littérature (médiathèques, librairies), permettant des formes de création (résidences d’écrivain.e.s, projets littéraires), des formes d’échanges (rencontres, présence auprès des publics scolaires, etc.) – permettant également une économie puisque les actions et politiques conduites par les associations et structures impliquent une vie économique, socio-économique, y compris pour des secteurs et agents qui, ne relevant pas de la culture, peuvent lui être liés : entreprises, personnels, établissements, etc.

Du fait de la décision de la présidence de la Région, ce sont des festivals, des entreprises culturelles, des actions culturelles et sociales, des liens sociaux, des secteurs économiques, des centaines et centaines d’emplois (150 000) qui risquent d’être engloutis par le siphon du WC néolibéral. Est-ce que ces disparitions font partie de ce que la présidence affirme « assumer », de ce dont elle affirme avoir conscience ? Au nom de l’économie, il s’agirait de sacrifier l’économie ? Au nom de l’économie, il s’agirait de supprimer ce qui produit du lien social et participe, voire structure, un pan de l’économie régionale ? La logique de ces choix n’est, pour le moins, pas très claire.

Il est également à souligner que si le budget prévu repose sur une série de suppressions d’aides et subventions décidées, selon les acteurs et actrices concerné.e.s, sans concertation, s’il repose sur un désengagement progressif ou immédiat de la part de la Région vis-à-vis de structures culturelles (festivals, théâtres, musées, centres d’art, productions audiovisuelles, actions pour une politique patrimoniale, etc.), il implique aussi un même désengagement vis-à-vis des clubs sportifs comme des structures et associations travaillant pour l’égalité Femme/Homme et la solidarité.

Ce n’est pas uniquement le secteur de la culture qui est concerné par le projet de budget voulu par Christelle Morançais et son équipe, c’est l’ensemble d’une politique sociale et économique qui serait rayée de la carte, tout un projet de décentralisation qui serait nié, tout un présent et un horizon collectifs qui seraient effacés.

Comment, au nom du bien commun et de l’intérêt général, peut-on concevoir une politique qui est à ce point destructrice du bien commun et de l’intérêt général ?

Les justifications énoncées dans les médias et les réseaux sociaux par la présidente de Région égrènent certains poncifs néolibéraux, « naturalisent » des décisions qui n’ont rien de nécessaires mais sont des choix idéologiques, omettent l’énoncé clair des conséquences socio-économiques de ces choix, reposent sur des confusions volontaires (ou pas ?) et des préjugés pour le moins idiots – mobilisent une grande part de la panoplie de la rhétorique et de la logique néolibérales.

Il est facile de constater comment, par-delà les poncifs, les clichés, la représentation bête de la culture réduite à un produit, à une source de bénéfices comme une autre, par-delà l’oubli de la dimension sociale et économique du secteur culturel (et sportif, etc.), le discours mis en avant par la présidence est totalement ignorant de l’idée de droit à la culture, du droit d’accéder à la culture pour tous et toutes, c’est-à-dire est ignorant de ce qu’implique le fait de se réclamer d’une République et d’une démocratie – ou, plus factuellement, est ignorant des politiques culturelles et des enjeux de ces politiques menées en France depuis l’après-guerre (que ces politiques, telles qu’elles ont été menées et pensées, soient critiquables en tant que moyen d’un certain pouvoir, qu’elles le soient au nom de la justice, de l’égalité, de la représentation, est une autre question).

Si la culture, la création culturelle, l’accès à la culture, le dialogue avec la culture n’est plus un droit – un droit fondamental –, si les conditions matérielles et économiques de ce droit ne sont plus garanties, alors de quoi parlons-nous ?

D’un droit amputé, supprimé, au profit du privilège.

D’une existence humaine faussement réduite à la dimension des besoins, et prioritairement à celles des besoins vitaux.

De choix idéologiques qui contredisent l’idée de République – puisque celle-ci, au moins historiquement, se définit par opposition à l’idée de privilège ainsi qu’à l’idée d’une existence humaine qui n’inclurait pas autre chose que le seul besoin.

Comment la présidence de la Région des Pays de la Loire peut-elle justifier que l’argent public, qui provient du travail et des impôts des gens, ne soit pas employé pour garantir le respect de leurs droits ?

Les soubassements idéologiques des choix budgétaires et politiques dont il est question ici, qui participent à la guerre actuelle de la droite néolibérale contre le peuple et l’intérêt général, sont pour le moins inquiétants, politiquement très inquiétants.

Un certain nombre d’initiatives ont été prises, un certain nombre d’actions ont déjà été réalisées par les acteurs et actrices régionaux de la culture. Une pétition a été rédigée, qui peut être lue et signée ici

Les 19 et 20 décembre 2024, jours d’examen et de vote du budget, diverses mobilisations sont également prévues. 

 

(DR)
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