Diacritik a beaucoup aimé Ann d’Angleterre de Julia Deck, Prix Medicis 2024 : pas moins de trois articles lui ont été consacrés. Les revoici.
Ann d’Angleterre est le titre du nouvel opus de Julia Deck, le sixième depuis Viviane Élisabeth Fauville (2012) qui en avait alerté plus d’un. Ses cinq premiers ouvrages ont été publiés aux Éditions de Minuit ; celui-ci l’est au Seuil, ce qui est intrigant, même si la raison en est peut-être la cooptation récente dans cette vénérable maison d’édition d’un éditeur attentif, lui-même exigeant écrivain. En couverture, comme on pouvait s’y attendre, est imprimé le mot « roman ». Il me semble avoir entendu, de sa propre voix, que Julia Deck y tenait – et pour de bonnes raisons. Mais ce mot, lisant, on l’oublie, au point qu’après avoir refermé le livre, il m’a fallu ôter le large bandeau montrant le portrait de l’autrice pour vérifier qu’il y était bien (avant de me rendre compte qu’il était aussi imprimé en réserves blanches en bas à droite de ce bandeau). Cela m’a fait revenir de l’histoire du « rhinocéros » de Wittgenstein à Cambridge dont témoigne une lettre de Bertrand Russel « à sa folle et adorée maîtresse lady Ottoline Morrell : “J’ai demandé [à Wittgenstein] d’admettre qu’il n’y avait pas de rhinocéros dans la pièce. Il n’a pas voulu le reconnaître.” » (Jacques Roubaud, L’abominable tisonnier de John Mc Taggart Ellis Mc Taggart, Seuil, 1997). Si l’on est en droit de réfuter qu’Ann d’Angleterre est un roman, nul ne saurait affirmer de manière péremptoire qu’il n’en est pas un. Quoi qu’il en soit, que la matière première soit autobiographique ou non, ce qui compte, comme toujours, c’est l’importance du travail d’invention scripturale et narrative qui se fait pour l’essentiel à la gomme. Et il faut bien reconnaître que, si l’on veut éviter certains modes d’interprétation réducteurs, hélas solidement ancrés dans l’air du temps, le considérer comme un roman peut aider à trouver la bonne distance avec ce qui y est rapporté, sans jamais céder au laisser aller, ou au message volontariste.

Découpé en 23 chapitres, Ann d’Angleterre alterne, quasiment tout du long, des chapitres (impairs) où sont narrées les suites d’un accident cérébral dont la mère de Julia, Ann, a été victime en avril 2022, et des chapitres (pairs) où est exploré, de manière, elle aussi chronologique, le parcours de cette dernière, née en 1937 à Billingham, ancien « bled rural » devenu « un immense complexe industriel, à quatre cents kilomètres au nord-est de Londres. » On ne va pas, bien entendu, résumer cette histoire écrite au présent (avec de rares exceptions) ; mais en relever simplement quelques particularités. Commençons par le caractère autobiographique, clairement affirmé. Il me semble qu’on ne peut se lancer dans une telle entreprise qu’à condition de se dédoubler ; ou plutôt de rencontrer son double (à Malacca ou ailleurs [En aparté. Je fais référence au titre d’un livre de Claude Ollier – un auteur qui considère que « l’écriture autobiographique est impossible », même si son œuvre part toujours de choses physiquement et mentalement éprouvées]). Dans Ann d’Angleterre, l’autrice est alternativement « je » et « Julia » : narratrice et sujet-personnage – on notera que les deux figures de ce dédoublement commencent par la même lettre « j » (ce qui n’éclaire pas grand-chose, j’en conviens ; de plus j’entends la chanson de John Lennon – une des plus belles chansons mélancoliques de tous les temps – à l’énoncé du prénom Julia).
Il ne s’agit pas pour l’autrice de romancer le vécu ou de céder aux sirènes de l’autofiction, mais d’accomplir simultanément un travail d’enquêtrice et de témoin, prenant l’empreinte de battements entre passé et présent, entre île et continent, frottant l’intime à l’universel et le banal à l’inaccoutumé, tout en manifestant en permanence, même en état de légitime colère, un formidable sens de l’humour dont j’aimerais m’imprégner pour donner le ton à cette petite lecture : un humour mordant, ironique, voire auto-ironique, même s’il est irrigué par une grande tendresse – les larmes coulant volontiers, comme en hommage. Ce travail produit des tensions, activant nombre d’échanges entre ces deux modes de narration – le mode de « je », propre au récit des événements faisant suite à l’accident cérébral de la mère (donnée tout d’abord comme quasiment perdue, mais qui manifeste, de chapitre en chapitre, un attachement obstiné à la vie), contaminant le récit « historique » (biographique), tandis que ce dernier métamorphose en fable la chronique agitée des journées d’hôpital, faites de grandes immobilités comme de violents déplacements des corps.
Ce que l’on peut aussi relever, ce sont quelques mots écrits en capitales, comme PROJET, J’AI ENCORE EXAGÉRÉ, ou surtout LA VÉRITÉ qui apparaît pour la première fois au chapitre 2. « Pour ma part, j’ai choisi mon camp depuis longtemps : le roman romanesque avec personnages et intrigue. Je m’y tiens fermement plantée et je le clame haut et fort, même quand on ne me pose pas la question. / / Sauf que […], depuis quelque temps, je caresse l’idée d’un récit où je pourrais enfin dire LA VÉRITÉ. Comme si je savais ce que c’est que la vérité. […] / / Que les choses soient claires. Je ne crois pas aux flashes, aux visions, à toutes ces fariboles fabriquées pas cher pour augmenter le réel à peu de frais, quand il n’y a que le langage pour lui donner corps, épaisseur, direction. Mais à l’été 2019, j’ai vécu une expérience que je ne saurais qualifier autrement. Je me promenais au bord de la falaise, sur le sentier des douaniers, dans le Finistère. […] » J’interromps ici ma copie. Je remarque l’importance de ce « sentier des douaniers » où à tout moment on peut vous demander : « Qu’avez-vous à déclarer ? » – une réponse possible étant : « Une phrase ». Et justement, « une phrase » ne cesse de revenir à l’esprit de celle qui, tout d’abord, n’en propose aucune formulation, ce qui fait que ce chapitre s’achève avec ces mots qui en disent long, tout en dévoilant rien : « Aujourd’hui, je reste seule avec la phrase ». Il nous faudra attendre le chapitre 21 (où l’on retrouve, quasiment au mot près, une partie de ce que je viens de recopier plus haut : Je ne suis pas sujette aux flashes, aux visions, à toutes ces fariboles, etc.) pour que cette phrase s’articule clairement, livrant un potentiel « secret de famille » : Julia, fille unique, aurait une sœur… Suspense. Mais, comme déjà dit, il n’y a d’histoires que de doubles et d’oscillations entre divers états du corps et de la pensée. Alors, cette fable, on y adhérera, ou non, avant de saisir que dans cette affaire – fiction, journal de bord, enquête, hommage, continuation par d’autres moyens du travail romanesque – tout compte ; et que c’est la force – la santé (pas si) paradoxale – d’Ann d’Angleterre : chaque phrase est à sa place, la gomme a bien œuvré, et l’humour a le dernier mot. « Fin août début septembre, les gens rentrent en se plaignant mais ce sont des plaintes de façade, qui appellent les questions pour se changer en récit de vacances triomphales, des plaintes obscurément satisfaites parce que, somme toute, on a fait le tour du triomphe, on n’est pas fâché de rentrer chez soi. »

Ce qui est peut-être le plus drôle dans ce récit aussi clair que labyrinthique, c’est ce qui, dans le réel non interchangeable où tout a lieu, prend acte des défaillances des « services publics » comme de nous-mêmes. On savoure aussi le jeu avec les noms qui fait penser aux récits dessinés d’autrefois, où les toubibs se dénommaient Pilule ou Rotule ; chez Julia Deck, on croise les docteurs Égal, Astral, Rossignol et Ficace qui officient à l’Hôpital de la Charité-Arbitraire ou à Brico-Ouest [En aparté. Il m’est arrivé d’être examiné par des docteurs qui avaient pour patronyme Sadik et Mordefroid – j’ai gardé leurs rapports en souvenir.] Tout cela nous réjouit, et nous empêche de tomber dans le panneau de l’indignation (non qu’il n’y ait de quoi s’indigner, mais autant faire quelque chose de comique avec cette indignation). « L’hôpital a réalisé des progrès spectaculaires dans les domaines qui valorisent la technologie de pointe, la performance. La gériatrie n’est le lieu d’aucun triomphe. Dans cette spécialité, il y a peu d’espoir de guérison, beaucoup de pathologies chroniques, et rien qui aille vite. On se borne donc à faire tourner les lits. Ici, le rôle du chef de service consiste à fluidifier le stock – la blessure et les maladies abolies par les éléments de langage. »
Relevons pour finir cette belle notation : « J’ignore ce qu’aurait pensé ma mère, femme discrète, à l’idée de devenir le sujet d’un livre. Un jour où nous profitions du soleil dans le parc du château, je lui ai dit que j’écrivais sur nous [c’est moi qui souligne]. J’ai demandé si elle avait une objection. Not at all, a-t-elle répondu, très intéressée, I think it’s a very good idea. Pas du tout, je pense que c’est une très bonne idée. Depuis l’accident, Ann est à la fois moins et plus elle-même. Elle a perdu beaucoup de facultés, mais elle affirme plus nettement un point de vue, un désir, une volonté. Elle craint moins le regard des autres et celui de son œil intérieur. » [En aparté. Ma mère portait un nom anglais : Hardy, comme Thomas, dont Ann lit les romans quand Julia est en maternelle. J’ai longtemps rêvé que sa famille venait d’Angleterre. Mais, en réalité, je n’ai eu qu’une grand-mère d’origine nord bretonne, côté paternel. Ses ancêtres s’étaient établis non loin de ce sentier des douaniers que je ne cesse d’arpenter chaque été, tant les idées viennent en marchant, sinon plus claires, disons plus vives.]
Quand cette histoire touche à sa fin, Les Grandes Espérances de Dickens passent de la main de Julia à celle d’Ann, qui, après avoir observé « les reproductions des gravures originales », dit à sa fille : « Il faudra que je le relise un de ces jours. » Qu’ajouter à cela ? Qu’on relira non moins certainement Ann d’Angleterre afin d’y retrouver ce qui vit et continuera à vivre par l’écriture.
Julia Deck, Ann d’Angleterre, Éditions du Seuil, août 2024, 256 p., 20 €