Constance Larrieu est Farah, l’héroïne adolescente, enthousiaste et en quête d’identité du roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam. Mais Constance est aussi Victor, Maureen, Nello, la gynécologue et le gourou… Bref, Constance est successivement et jubilatoirement toute la troupe pittoresque et libertaire imaginée par l’autrice dans Arcadie, roman foisonnant dont on se demande comment il peut trouver sa place sur le minuscule plateau du théâtre de Belleville.
La réponse tient dans un nom, celui de l’actrice, qui en quelques variations de postures, de voix et à l’aide d’un nombre extrêmement réduit d’accessoires, donne vie à tous ces personnages, dont la théâtralité est en germe dans le roman, brossée à coups d’épithètes et autres propositions fantasques et réjouissantes. L’Arcadie éponyme du roman est le havre d’accueil de tout un panel de détraqués, inadaptés au monde moderne, à ses ondes électromagnétiques et à ses normes hétérométriques.
La rencontre des obèses, des vieux, des allergiques et des hédonistes déploie dans le roman une fresque drôlatique que le plateau parvient merveilleusement à restituer, par la grâce d’une performance scénique inventive, légère et juste. Sans tomber dans la caricature ni le surjeu, l’actrice, seule en scène, campe tous les personnages et restitue la quête d’une adolescente en pleine mutation, se débarrassant peu à peu de sa doudoune chrysalide pour accéder à une sensualité masquée et carnavalesque dont l’artifice réjouit et interroge. Constance se métamorphose, un peu, elle tient tous les rôles, elle danse, elle chante, elle s’amuse et nous embarque avec elle dans cette arche des fous. La proposition théâtrale restitue très justement l’univers baroque et pop d’Emmanuelle Bayamack-Tam, trouvant dans une scène de boîte de nuit une idéale expression spectaculaire.
Le montage proposé par Sylvain Maurice, metteur en scène du spectacle, opère, au prix de nombreuses coupes bien sûr, une plongée fidèle dans le récit imaginé par Emmanuelle Bayamack-Tam dont on retrouve les principaux épisodes, même si le traitement très elliptique du dénouement déçoit un peu. Il réussit le tour de force de ressusciter par la puissance de l’incarnation les plaisirs de l’imaginaire inventif et chatoyant du roman. Le travail du son et des lumières, riche et subtil, construit une sorte de cocon immatériel propice à restituer à la fois la bulle protectrice de Liberty House et la sensation d’immersion ouatée propre à la lecture. Car la belle réussite du spectacle est d’inviter le spectateur dans l’univers du roman par la voix de son héroïne. La première personne permet l’adresse directe et donne au public un accès renouvelé à son expérience. Jamais moralisatrice, la parole de Farah accompagne la maturation de la jeune personne qui vit son éducation sentimentale en même temps qu’elle perd certaines illusions sans tomber dans le cynisme trop facile.

Jusque fin novembre, et pendant une heure et demie hors du temps, il faut entrer dans ce petit paradis avec Constance Larrieu. Cette immersion stimulante et émerveillée réjouit les sens et ouvre l’esprit : la prouesse protéiforme de l’actrice démontre par le jeu à quel point l’humanité est à la fois merveilleusement diverse et fondamentalement une.
L’écriture d’Emmanuelle Bayamak Tam se prête à la rencontre du romanesque et de la théâtralité : ses deux pièces, À l’abordage et Autopsie mondiale, ont été mises en scène par Clément Poirée à la tempête. Dans son dernier roman (sous son nom de plume Rebecca Lighieri), Le Club des enfants perdus (fustigé par des associations de parents d’élèves réactionnaires et obtus), l’héroïne étrange fréquente des comédiens et comédiennes. Ce dernier roman, haletant et puissant, est une belle occasion de prolonger la rencontre avec l’univers passionnant d’Emmanuelle Bayamack-Tam auquel le spectacle de Sylvain Maurice peut constituer une initiation stimulante.
Arcadie se joue au théâtre de Belleville — 16, Passage Piver, Paris XIe — jusqu’au 30 novembre 2024, les mercredis et jeudis à 19h15/ vendredi et samedi à 21h15 et à 15h le dimanche. Puis en tournée, Le Quai, CDN d’Angers, les 26 et 28 avril 2025 dans le cadre du festival « Écriture en acte »
Texte d’Emmanuelle Bayamack-Tam
Adaptation et mise en scène Sylvain Maurice
Avec Constance Larrieu
Création lumière Rodolphe Martin
Création sonore David Bichindaritz assisté de Jérémie Tison
Costumes Olga Karpinsky
Collaboration à la scénographie et régie générale Alain Deroo assisté de Daniel Ferreira
Rebecca Lighieri, Le Club des enfants perdus, P.O.L, août 2024, 528 p., 22 €
Emmanuelle Bayamack-Tam, Arcadie, P.O.L, Prix du livre Inter 2019 et Folio, 9 € 40