Cinéma, écriture, dessin, art, poésie et bande dessinée au programme de ce vingt-cinquième épisode, se rencontrant – se frottant, s’entrechoquant – dans l’espace mental. On pourrait ne rien projeter sur le papier ou l’écran de ce qui s’est animé intérieurement à leur lecture, à partir de quoi se sont tissés d’inextricables dialogues lors de nos incursions sur l’autre scène. Mais en cet espace critique, il faut bien accompagner ces traces mémorielles de quelques notes concrètes ; donc brouillonner un minimum nos réflexions, avant qu’elles ne s’évanouissent dans le grand lac d’Oubli qui exerce au Terrain vague la même attraction que celui des Buttes Chaumont dans lequel plus d’un(e) s’est précipité(e) :
» ‘Voyez d’ici, nous dit-il [André Breton], le Pont, le fameux Pont des Soupirs.” […] Voici [poursuit Aragon] la véritable Mecque du suicide. Ce pont où nous avons accès par une pente très douce. Une petite grille enfin surmonte la possibilité de se précipiter d’ici. On a voulu par cet exhaussement de prudence signifier la défense d’une pratique devenue épidémique en ce lieu (Le Paysan de Paris). »
Alors comment procéder ? Tout d’abord en cadrant quelques fragments de ce que nous avons lu, vu, entendu. C’est la première opération – celle qui permet l’enregistrement le plus sûr dans la mémoire. Puis en proposant un montage susceptible de mettre la pensée en route, de manière sensible : sans avoir besoin d’en rajouter. Tout ce qu’on pourra écrire, même le plus simplement du monde, en accompagnement, sera arraché au silence ; c’est pourquoi, après avoir « achevé » ces chroniques, il faut sans cesse les réécrire à la gomme, non pour retrouver ce silence perdu, mais pour tracer, de relecture en relecture, une forme de palimpseste. Car la cartographie du Terrain vague, c’est précisément cela : un palimpseste… So May we Start ?
1. Dans I Don’t Belong Anywere : le cinéma de Chantal Akerman, un film de Marianne Lambert (2015) qui figure parmi les bonus du coffret de 4 blu-ray, Chantal Akerman Les années 2000, la cinéaste réaffirme que « dans un bon film de fiction, il y a du documentaire dedans ; dans un bon documentaire, il y a de la fiction dedans, simplement par le cadrage. Dès que tu cadres, c’est de la fiction. » Vieille histoire, mais qu’il convient de relancer à chaque plan, comme un coup de dés.
Ces années-là, Chantal Akerman se déplace assez souvent seule sur les lieux de tournage avec une petite caméra numérique. Comme le suggère Claire Atherton, la monteuse de son dernier opus No Home Movie (et de bien d’autres auparavant), il serait intéressant de regarder les rushes qu’elle rapporte, afin de devenir témoins de cette recherche du cadre qui ne peut se faire qu’à tâtons : de manière rigoureuse mais sans rigidité. Une main tient l’appareil, tandis que l’autre agit sur l’espace, déplaçant ce qui ne s’accorde pas avec le regard. Puis, une fois que le cadre est défini, laisser le temps agir, de manière à ce qu’il ne soit jamais volé aux spectateurs qui doivent avoir conscience qu’il passe, tant physiquement que mentalement.

De l’extraordinaire, donc indispensable, coffret de 14 blu-ray en quatre volumes décennaux, publié par Capricci, qui présente 46 films de Chantal Akerman, de Saute ma ville (1968 – elle a dix-huit ans) à No Home Movie (2015 – l’année de sa mort à soixante-cinq ans), dont 17 en versions restaurées 2K et 4K, je n’ai encore pu prendre connaissance que du quatrième (Les années 2000) dont j’ai du mal à me détacher tant ce travail d’édition est sans reproche (comme l’avait été au printemps dernier le coffret en trois volumes de l’Œuvre écrite et parlée de Chantal Akerman aux éditions L’Arachnéen). J’attends maintenant les trois premiers avec impatience, tant il est clair que ces films, même les plus modestes, tiennent – le temps, qui n’a effectivement pas été volé, agissant en leur faveur. Les (re)voyant, chez soi (si on est bien appareillé) ou en salles (via une rétrospective, en deux cycles de huit films chacun, le premier à partir du 25 septembre, le second, du 23 octobre), on a la sensation de les découvrir, enfin. Si je songe à La Captive (2000), vu une première fois à sa sortie au cinéma, puis revu sur Canal + (l’enregistrant sur VHS afin de pouvoir le voir encore et encore), la version 4K aujourd’hui proposée est d’une telle splendeur qu’on a l’impression de se frotter au plus près à sa matérialité propre ; c’est peut-être encore plus vrai pour Demain on déménage (2004) qu’il me semble enfin – il était temps – apprécier pleinement, m’étant débarrassé de tous préjugés, comme celui qui interdirait à Akerman d’entremêler les émotions – de se laisser aller jusqu’au burlesque, tout en préservant une certaine gravité. Ses comédies ayant été le plus souvent mal comprises (on sait qu’elle en a souffert), ce n’est pas le moindre mérite de cette édition de nous permettre de les réévaluer : de leur accorder une réelle puissance.

Quand on découvre dans le bric à brac de l’appartement de Demain on déménage un carnet d’avant-guerre rédigé en polonais, et que l’on comprend qu’il a été écrit et illustré à l’âge de quinze ans par la grand-mère de la cinéaste qui n’a pas eu la « chance » de survivre aux camps de la mort, contrairement à sa fille Natalia, omniprésente dans l’œuvre écrite et filmée de sa petite fille, c’est plus que poignant ; et pourtant nous rions de bon cœur dans les minutes qui suivent, car la comédie emporte tout, d’autant plus qu’elle se montre absurde, voire déjantée, et tellement inventive, bien jouée, bien éclairée, cadrée, montée, etc. On en redemande.
Il n’y a décidément pas que Jeanne Dielman, 2 rue du commerce, 1080 Bruxelles, que nous aimons tant, et dont nous avons fait écho ici-même lors de sa ressortie l’an dernier en version restaurée 2K. Revisitant ce quatrième coffret des dernières années, quelques petites remarques me reviennent sans prévenir. Je note, comme en janvier 2012, que le prélude de Tristan qui revient plusieurs fois dans La Folie Almayer (encore une adaptation qui déjoue tous les pièges de l’adaptation) produit ses effets de manière fort différente que dans Melancholia de Lars von Trier, sorti quelques mois auparavant ; on pourrait presque opposer ces deux films qui ont pourtant en commun d’être magnifiques et de toucher concrètement à la mélancolie, celle dont Robert Burton avait égrené dans les premières années du 17e siècle l’Anatomie.

J’attends donc maintenant les trois autres volumes de ce somptueux coffret afin de découvrir, par exemple, la version 4K de Golden Eighties (1985-86) que je n’ai jamais osé revoir, malgré le souvenir d’images très belles et de situations chorégraphiquement plaisantes. [En aparté. La musique de variétés des années 80, tout particulièrement en France, évitons d’en parler. Heureusement que Sonia Wieder-Atherton, qui joue déjà du violoncelle dans Golden Eighties, va prendre de plus en plus d’importance dans la vie de Chantal Akerman ; on est heureux de l’entendre jouer l’Arpeggione de Schubert dans La Captive ; et surtout de voir ou revoir les films « avec Sonia Wieder-Atherton », comme « À l’Est avec S. W.-A. » (relevons au passage l’usage pertinent de ce mot)]. Et prenons congé sur le thème de l’écriture, en reprenant quelques propos d’un entretien radiophonique avec Alain Veinstein pour Du jour au lendemain (France Culture, le 19 mars 1999) : « Souvent… je pense que… les films que j’aime le mieux tourner, moi, c’est les films où j’ai quelques notes, mais bon c’est des films assez difficiles à financer parce qu’on finance toujours avec un texte et des acteurs, malheureusement. Je pense que si on finançait avec des notes, le cinéma serait beaucoup plus merveilleux, fantastique, ce serait mieux (Œuvre écrite et parlée, édition établie par Cyril Béghin). »
2. Alors que la rédaction de la première partie de cette chronique touchait à sa fin, j’ai pris connaissance, presque par surprise, d’Une Jeunesse au secret d’Anne Gorouben, aux éditions Les Cahiers dessinés, que j’ai lue en trois temps : à réception, en fin de soirée, le lendemain matin.

Dessins et textes étant superbes – ce qui n’étonnera pas qui a en mémoire 100, boulevard du Montparnasse (2011, aux mêmes éditions), un récit autobiographique de 110 pages environ, où Anne Gorouben s’essayait déjà à « arracher [le passé] au noir, au silence, à la douleur et au désir de propriété exclusive » –, je décide de l’inscrire en deuxième partie de cet épisode, non pour opérer un lien facile entre les deux femmes qui, nées dans la même décennie et n’ayant que neuf ans d’écart (Chantal Akerman, née en 1950, étant l’aînée), ont bien des choses en commun, notamment d’ordre biographique, mais avec celui de relever des différences, à commencer par les outils dont elles font usage prioritairement : la caméra d’un côté, la mine de plomb de l’autre. Quand on filme, quand on dessinée, le rapport au temps – variable selon les sensibilités – est loin d’être le même. Ce que ces deux activités ont en commun est d’opérer des cadrages – que l’image soit fixe ou animée. Mais la tourne des pages ne procure pas le même effet – ne sollicite pas la mémoire de la même façon – que le déroulé continu de la projection, même s’il est fait état de ruptures, principalement par montage. Alors le véritable dénominateur commun est l’écriture : le texte – en contrepoint, générateur, ou commentateur, de l’image, en mouvement ou arrêtée – est lui aussi cadré.
Venons-en à ce nouveau livre d’Anne Gorouben, composé de cent-cinquante-quatre dessins en belle page (à droite) et du même nombre de textes (de deux à une trentaine de lignes) en page paire (à gauche) – ces cent-cinquante-quatre double-pages étant précédées par deux citations en exergue ; l’une, de Iouri Olecha : « J’extrais en ce moment des morceaux de ma mémoire, je les trie et les emmagasine. Il faudra ensuite en confectionner des plaques, du genre de celles qu’on glisse dans les lanternes magiques, et inventer un appareil qui puisse les illuminer et les projeter » ; l’autre, de Franz Kafka, un fragment du Journal. Puis, après avoir tourné la page, une indication : « En 2013, j’ai découvert les carnets du peintre Maryan au musée d’Art et d’Histoire du judaïsme de Paris. Ces neuf carnets ont été réalisés par l’artiste pour son psychanalyste lors d’une grave dépression. […] En rentrant à mon atelier, j’ai ouvert un carnet et j’ai commencé à dessiner mon enfance. Elle n’avait rien à voir avec celle de Maryan, pas plus que mes dessins avec les siens. Mais j’ai reconnu dans ses carnets un paysage à la fois familier et caché. » Onze ans plus tard, Une Jeunesse au secret est un livre impressionnant où les deux modes d’écriture – dessin, texte (brefs récits, souvenirs, épiphanies), diversement accordés, mais sonnant toujours juste – font usage de vibrations, de modes d’attaque et d’intensités, de précision mélodique et d’incertitude harmonique, comme si le crayon dessinant et écrivant agissait à la manière d’un instrument à cordes mystérieux, dont on ne ressentirait pleinement les effets qu’après une longue et intense traversée les yeux grands ouverts suivie d’un temps de remémoration dans le noir où, de manière aussi surprenante qu’évidente, tout se met à revivre. Mais comme on ne sait en parler, ou si mal, mieux vaut choisir une double page « parlante » dans sa mutité, et la photographier (sachant que chacune des cent-cinquante-trois autres auraient été aussi pertinentes), afin d’apporter une simple indication.

J’aime m’attarder sur ces dessins, tous magnifiques, qui s’inscrivent dans une tradition des plus secrètes, sans pour autant minimiser l’écrit qui touche au plus juste : faisant passer ce qui doit l’être, sans s’égarer en d’inutiles développements. L’éditeur ayant proposé trois dessins en haute définition pour illustrer cette chronique, je choisis celui de la page 55 (soit le vingt-troisième), associé à ce bref récit : « SAINT PHILIPPE / / Certains soirs, je sortais de la bibliothèque les recueils des Chefs-d’œuvre du Louvre et d’autres grands musées, et je contemplais pendant des heures les belles reproductions en couleurs collées sur les planches cartonnées. / À dix ans, je restai pétrifiée devant Le Martyre de saint Philippe, peint par José de Ribera. La splendeur de ce grand corps d’homme fut une révélation et, puisque c’était de la peinture, je pouvais assouvir mon bonheur de contempler une scène aussi violente. »

Comme tout est d’une telle densité (sans jamais se montrer étouffant – le blanc respire admirablement dans ces pages très noires qui ouvrent des fenêtres plutôt que d’acter brutalement le secret derrière la porte), impossible de prétendre fournir un résumé, non seulement de ce qui y est raconté, mais aussi des « intentions » plus ou moins explicites qui les animent (il suffit de lire et regarder avec attention pour que tout devienne clair, comme dans un rêve singulièrement hanté). La mélancolie d’Une Jeunesse au secret est de celles dont on est heureux d’avoir été contaminé, d’autant plus que l’autrice ne se laisse jamais aller à l’expression convenue de la tristesse, préférant libérer à chaque page (ou presque) un joyeux sens de la révolte. Refermant le livre, on est conscient d’avoir passé du bon temps non compté avec celle qui achève ce parcours de cent-cinquante-quatre étapes en se désignant, par la voix d’un chef de cœur « exigeant et à l’ironie mordante », « notre Reine de la Nuit ! » On peut maintenant éteindre la lanterne magique et recouvrer la lumière du jour.
3. Une fois encore, il ne sera pas facile d’épuiser la pile des publications d’automne de L’Atelier contemporain, qui sont toujours intéressantes (on y reviendra). Mais Atopiques de Jean Clay ne semble devoir souffrir d’aucun retard, en résonance avec ce qu’Yve-Alain Bois note en incipit de sa préface : « Au moment où j’écris ces lignes, Jean Clay est tout aussi oublié que l’était Félix Fénéon en 1945 à la sortie du petit livre que lui a consacré Jean Paulhan […], et tout aussi réticent à sortir de l’ombre. Comme Fénéon, qu’il admire, il eut plusieurs existences (de militant, de journaliste, de critique et d’historien d’art, d’éditeur). Comme lui, il fut autodidacte, comme lui, il arrêta d’écrire. »

En voici du monde pour un seul homme, né en 1934, dont j’ai retenu le nom en ex-jeune-lecteur de la revue Macula qui paraissait au temps de mes études désordonnées aux Beaux-Arts de Paris (je me souviens notamment des numéros où l’on trouvait textes et entretiens au sujet de Robert Ryman, ou de Martin Barré dont une peinture est reproduite en couverture d’Atopiques). Et aussi des éditions du même nom dont je garde précieusement dans ma bibliothèque quelques titres comme L’Atelier de Jackson Pollock (avec les fameuses photographies de Hans Namuth), Monet, sa vie, son œuvre de Gustave Geffroy, La ressemblance informe – ou le gai savoir visuel selon Georges Bataille de Georges Didi-Huberman, et enfin, lu et relu, Barnett Newman, Écrits (traduits par Jean-Louis Houdebine), roboratif volume de 544 pages grand format. Face à cette matière de grande ampleur, par quel bout commencer (je ne lis pas ce rassemblement de textes de Jean Clay, dont l’édition a été établie par Yve-Alain Bois, Thierry Davila et Ginette Morel, suivant la continuité proposée) ? Il faudrait lire et relire, attendre plusieurs mois avant de se décider ; mais comme je respecte cet impératif : ne pas prendre de retard, je propose de partir du remarquable entretien d’octobre 2014 avec Thierry Davila et Valérie Mavridorakis, où Jean Clay est entre autres interrogé sur son lien privilégié avec Martin Barré : « Ce que je voudrais dire […] à propos de Martin, c’est que je l’admirais énormément sur le plan éthique et pas seulement esthétique. Il était d’une rigueur et d’une fidélité exceptionnelle ; et d’une absence totale de compromis avec le monde du commerce. On aura une idée du flair du Centre Pompidou quand on saura que Martin a logé pendant trente ans à quelque 300 mètres et que personne n’a jugé opportun ni intéressant de montrer son travail. » Aujourd’hui, Barré est présent dans les collections visibles du Centre – mais le peintre n’est plus de ce monde pour le voir.
On pourrait ensuite reprendre cette brève proposition de Jean Clay : « L’anonymat est un combat. » Et détacher quelques lignes de celui qui fut tout d’abord un grand journaliste et critique, passé par Le Monde et surtout par Réalités, une revue luxueuse à grand tirage où, s’étant montré très actif entre 1958 et 1971, il avait été un des premiers à écrire sur l’art minimal ou à accorder une grande importance au travail « encore mal compris » d’Ellsworth Kelly, avant d’initier successivement deux « grandes aventures éditoriales » : Robho (1967 – 1971) cofondée avec le poète Julien Blaine ; et Macula (1976 – 1979), avec Yve-Alain Bois, cooptant nombre de personnalités de premier plan, comme Hubert Damisch, Jacques Derrida ou le peintre Christian Bonnefoi. Atopiques est du coup composé en deux parties ; la première (Les années Robho) étant pour moi une totale découverte dont je retiens cet incipit d’un article intitulé La peinture est finie(juin 1967) : « Les mots nous emprisonnent. À peine a-t-on dégagé un nouveau concept qu’il se fossilise et fait obstacle à la progression de la pensée » ; puis le titre de l’article suivant, Le cinétisme est-il un académisme ? (novembre-décembre 1967 – notons que Clay a été un ardent défenseur de Soto) ; avant de découvrir ce bref et incisif article sur Joseph Albers : trois étapes d’une logique (printemps 1968) : « C’est ici que se place la vérité de l’artiste. Pour s’imposer, sa pensée invente de nouveaux médiums. […] À partir de 1947-48, il se concentre sur le problème de la couleur […] Albers constate que les couleurs “respirent”, qu’elles se meuvent d’avant en arrière, qu’elles ont l’air de croître ou de diminuer devant notre rétine, en fonction des teintes qu’elles jouxtent. Il ne va plus cesser, pendant vingt ans, d’utiliser cette propriété des couleurs pour “faire bouger” sa peinture. » Bien entendu, ces textes sont de leur temps et ont parfois allure de manifeste, s’accordant à certaines avant-gardes qui ne s’éteindront, souvent sans faire le moindre bruit, qu’à l’orée des années 1980. Le dernier écrit pour Robho s’intitule Les fils de Marx et de Mondrian (2e trimestre 1971) ; et le premier pour Macula, Beaubourg fromage (2e trimestre 1976) : « Grande surface : produits conditionnés, garantis stériles. La moisissure sera programmée, comme le reste, comme ces brindilles ou ces fragments de noix qu’on ajoute à la fadeur d’un reblochon serré dans sa cellophane. / La fadeur Beaubourg : sous la cloche en plexi, l’agitation vernaculaire s’enlève sous fond de désolation plâtreuse. Voici ceux qui s’exercent à lever le poing sur les genoux du père. Et les anciens convulsionnaires de 1968 qui annoncent, la bave aux lèvres, le retour du refoulé (au deuxième étage). […] Toute institution “d’avant-garde”, en s’exposant s’expose. Il y va de son apparence. Le rouge carmin sur la joue du mort signale le savoir-faire de l’embaumeur. »

Comme déjà noté, ces grands textes longs et puissants qui constituent l’essentiel des années Macula sont impossibles à résumer en quelques lignes, où même à découper : Ryman – La peinture en charpie ; ou Barré, dont deux essais, La peinture en séton et Le dispositif Martin Barré – l’œil onglé, encadrent une série de questions posées par Clay au peintre qui lui répond (par exemple) : « La peinture un moment affleure… Le peintre travaille pour cela : ça affleure mal ou bien… Dans cet affleurement à l’air, à la lumière, à quelque chose qui n’est pas fixe (chaud-froid ; clair-sombre) le tableau doit opposer sa fixité, son instant de cristallisation. […] Il y a un moment où la toile redevient à peu près blanche, moment où on commence, si l’on peut dire… Est-ce que le peintre commence ou recommence à ce moment – ou tout simplement continue ? » Il est aussi par ailleurs, et longuement, question du mur ; de Pollock, Mondrian, Seurat : la profondeur plate ; ou de Gauguin, Nietzsche, Aurier ; ou encore de Manet (dans le catalogue de l’exposition Bonjour Monsieur Manet au… Centre Pompidou), son essai, Onguents, fards, pollens, s’achevant par ces mots : « Manet peint la peinture – celle des musées, celle des visages. Par ce travail autonymique, il s’ouvre aux jeux, aux enjeux du monde. » Comme l’écrit Yve-Alain Bois : « Il y aurait beaucoup à dire sur les écrits fort denses de Jean Clay. On pourrait par exemple revenir sur ce qu’il appelle la situation de “proclivité” (de non-maîtrise, d’expectative) dans laquelle se trouve l’artiste face à l’œuvre en train de se faire […] ». Et aussi parler d’amitié – car, au fond, tout vient de là : des rencontres, des fidélités, des ruptures et du fait de ne rien fermer, car lecture, analyse, exégèse ou simple compte-rendu émerveillé, de la peinture, sont infinis.
4. M’étant proposé de passer maintenant du côté de la poésie, j’ai d’abord envie de parler brièvement de Paul Louis Rossi, parce que son œuvre, une des plus réjouissantes de ces soixante dernières années, me semble bien trop oubliée aujourd’hui. C’est injuste – et surtout stupide, de la part de la « critique » qui ferait mieux de le lire, même si ses dernières publications datent de quelques années. Je me souviens que Rossi – ce grand inactuel, cet irréductible résistant – parlait toujours de poésie avec humour ; c’était pour lui à la fois une activité majeure et quelque chose qu’il fallait remettre en permanence à sa place. « Poésie » n’est pas un mot que j’affectionne particulièrement ; et j’aime encore encore moins l’adjectif « poétique », dont il faut faire usage avec des pincettes tant il a été dévalorisé. Mais je continue à m’informer sur ce qui parait – enfin, sur une part minuscule, déjà trop envahissante, de ce qui sort en librairie malgré la crise – en non poète, ce qui me permet d’être assez libre de mettre mon grain de sel de compositeur, de rythmicien, quand j’opère, à partir de quelques nouveautés stimulantes, un montage. Des seize livres de poésie que j’ai sous les yeux et dont j’aurai du mal à venir à bout avant la fin de l’année (même si je croise les doigts), je propose d’en tirer un de la pile. Voici :

Poèmes paniques est la première anthologie (1999 – 2020) de Sophie Loizeau aux éditions LansKine. J’ai commencé à lire sa poésie, il y a environ vingt ans, quand Henri Poncet m’a envoyé La Nue-bête puis Environs du bouc, aux éditions Comp’Act qu’il dirigerait. Un peu plus tard, la collection « Poésie/Flammarion » a pris le relai : La Femme lit (2009), Caudal (2013). Ces parutions m’avaient convaincu d’inviter par deux fois Sophie Loizeau à des séances d’enregistrement : la première pour un essai radiophonique, Les objets de mélancolie (Surpris par la nuit, décembre 2005) ; la seconde pour un épisode d’une série déjà intitulée Terrain vague (Les passagers de la nuit, octobre 2010) où elle dialoguait, par montage, avec Jean-Pierre Faye. J’ai ces souvenirs en tête, ainsi qu’un blanc de plusieurs années, quand j’ouvre Poèmes paniques – le « s » de « paniques » troublant le familier du groupe Panique qui a dans sa bibliothèque nombre d’Écrits Panique (sans « s ») de Topor et ses amis – que je décide de traverser comme un livre résolument nouveau, donc profondément original, qui tient par un très solide agencement de poèmes prélevés dans dix livres (dont deux trilogies). Et comme ça marche, cela m’incite à opérer à mon tour un assemblage de brefs fragments en tant que commentaire de lecture, certes impossible mais concret (je respecte l’ordre des pages qui, lui, ne respecte qu’en partie l’ordre chronologique de leur écriture) et non bavard (on me pardonnera de ne pas reproduire la disposition des vers sur la page, de manière à ne pas prendre le risque que le passage sur la toile ne la trahisse involontairement) :
« je finirai par lui dire la forêt qui pousse / en dedans les fougères et leurs dentelles bleues / au retour sur la route à l’heure du thé la mélancolie / de la maison-mère et le parfum qui porte au cœur (La Nue-bête) » / / « lire distrait la vigilance de la proie en elle elle n’est plus si attentive. la voici absorbée par quelque chose de plus impérieux que sa propre survie oublie la nuit l’impressionnant silence tout à coup. / […] / à hanter l’eau d’un vieux bassin dans un coin caché du parc de St Cloud. je me baigne au jour restant bien peu qui dore l’eau. plus pâle qu’à l’air libre ma peau se marque des figures de l’eau des ocelles. elle est vue par une ombre saillie du bois, à volonté que je fais saillir. je la vois à travers la pellicule d’eau (Le Roman de diane) » / / « Ça fourmille à l’intérieur de sa boîte crânienne au réveil. Sa cervelle est une véritable lanterne magique. (Leur nom indien) » / / « le don d’instase / / il y a les souvenirs et il y a (autre chose) je fais / bien la différence entre l’enfance , une vie réservée / / d’enchantement intérieur. dans la sensibilité que le monde, je l’absorbe / par les pores / un lieu soudain rétablit en moi le corps merveilleuse / / je la déforme, l’entends de la langue un être / si lente. souvent dans la lecture je crée / secondairement, à l’oreille processus inverse, de remontée des eaux comme / la joie, le désir (La Femme lit) » / / « toucher à la grammaire me devient naturel dans la conversation, / le faisant j’accentue le matériau, je ne pense qu’à ça / impersonnelle elle ne perd pas son sex-appeal / / les rêveuses profondes, de jour continuent leur rêve les yeux décillés elle y a / / des rêveurs parmi elles grammaticalement indécelables (ce procédé / arbitraire de digestion du genre / cent rêveurs quand bien même pour une seule (Caudal) »
Et un petit signe à Ninon, que je ne connais pas, qui a « réalisé ce Pan d’argile d’une espèce nouvelle et audacieuse » que l’on voit en couverture de cette anthologie où « c’est bien la Nature qui s’exprime ici dans le trouble et l’inquiétude à travers ce corps libre et désirant de femme. »
5. Jean-Claude Forest (11 septembre 1930 – 30 décembre 1998) fut une de mes grandes rencontres de jeunesse. Je ne suis pas le seul à partager ce privilège. Il en est de même pour Yves di Manno qui raconte que l’ayant croisé en 1975, Forest s’était plaint des gens qui écrivaient sur la bande dessinée : « Ils n’ont pas grand-chose à dire… » Mais quand le jeune di Manno s’était excusé de faire partie de ces gens-là, puisqu’il venait d’écrire deux longs textes à son sujet pour Les Cahiers de la bande dessinée, Forest lui avait répondu : « Ah mais toi, ce n’est pas pareil, tu es un poète ! » Cette petite anecdote en dit long sur la personnalité singulière du célèbre auteur de Barbarella qui est aussi celui d’œuvres non moins singulières, mais peu connues, comme cette bande dessinée de jeunesse, Le Copirit, publiée dans Vaillant d’octobre 1952 à mars 1953. Jean-Christophe Menu vient de la rééditer à L’Apocalypse, la présentant comme « un des secrets les mieux gardés de l’histoire de la Bande Dessinée Franco-Belge. »

Du Copirit, d’abord nommé Le Copyright, avant que le journal communiste ne lui reproche de sonner trop « américain », je ne savais pas grand-chose avant de rencontrer Jean-Claude Forest, avec qui j’avais pu parler à peu près de tout, à l’exception de cet étrange héritier d’Eugene the Jeep de Segar, dans Popeye, qui avait déjà influencé Franquin pour la création du Marsupilami la même année, peu de temps avant le Copyright/Copirit. Tout ce que je savais il y a plus de quarante ans, c’est que le cri de cet animal fabuleux était « Varlop ». C’était bien peu, même si très réjouissant.
Et voici que plus d’un demi-siècle après la mort de Forest paraît enfin la première intégrale de cette bande de jeunesse trop subversive pour durer, en ce début des années 1950. Le volume, de format à l’italienne, propose 23 planches : 9 sous le nom de Copyright, composées chacune de deux demi-planches – présentant deux fois trois cases aux coins arrondis –, soit 18 pages dans cette édition ; et 14 sous le nom de Copirit, d’une demi-planche chacune, plus libres dans leur composition et parfois en couleurs ; soit 32 pages au total auxquelles ont été ajoutées une Introduction impeccable de Dominique Radrizzani (qui a coordonné ce volume avec Jean-Christophe Menu), quelques pages de bibliographie et autres documents.
« D’abord pourchassé comme créature rare dans son désert natal par un cow-boy “bigleux”, le Copirit s’invite ensuite dans la maison des Clapotis, une famille bourgeoise (qui n’est pas sans rappeler La famille Illico) pour y semer le chaos. » Mandryka, alors âgé d’une douzaine d’années (il a dix ans de moins que Forest), ne se remettra jamais de la disparition de sa « série » préférée : « Naturellement, j’ai voulu la continuer. Je la continuais dans mes cahiers. Le Copirit, je l’appelais Prosper, ou quelque chose comme ça. Après je lui ai enlevé sa queue et il s’est mis à ressembler au futur Concombre masqué (cité par Dominique Radrizzani). » Et effectivement le Désert de la mort lente où l’on trouve, entre autres incongruités, le Cactus Blockhaus du Concombre n’est pas sans lien avec la Capsulie Septentrionale où évolue le Copyright.

Il convient donc de faire bon accueil à cette publication, modeste mais finement réalisée, comme toujours à L’Apocalypse. Apprécions que, sur la couverture, le titre de cette bande dessinée soit LE COPIRIT, alors que sur le dos, on peut lire : LE COPYRIGHT. Et comme nous y incite l’Introduction, relevons que « Copirit » est l’anagramme d’« Ipocrit », « la subversive, indisciplinée, dissipée, l’insolente Hypocrite que le dessinateur a créée en 1971 » dont Jean-Christophe Menu avait déjà fait rééditer entre 2001 et 2007 à L’Association (avec une belle restauration des couleurs des planches) les trois albums sidérants formant ses aventures. (à suivre)
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Coffret 14 blu-ray Chantal Akerman, 46 films dont 17 en version restaurée 2K et 4K, Éditions Capricci, octobre 2024, coffret complet 149,95€ ou chaque coffret décennal (années 1970, 1980, 1990, 2000) 49,95€
Anne Gorouben, Une Jeunesse au secret, Les Cahiers dessinés, octobre 2024, 320 pages, 38€
Jean Clay, Atopiques, L’Atelier contemporain, Octobre 2024, 496 pages, 30€
Sophie Loizeau, Poèmes paniques, éditions LansKine, octobre 2024, 176 pages, 12€
Jean-Claude Forest, Le Copirit, L’Apocalypse, septembre 2024, 48 pages, 14€