Une rentrée nietzschéenne et dystopique : Laure Gauthier, Christophe Fiat, Patrick Wotling

Friedrich Nietzsche

La rentrée littéraire offre chaque année une inflation de titres romanesques, de livres empilés, de propositions bankables. Des noms connus d’auteurs people ont rendez-vous avec le succès, chaque année, en septembre, en même temps que la rentrée des écoliers : il s’agit d’occuper le premier rang, d’obtenir à tout prix un Prix (littéraire), une médaille de qualité dans le sillage des Jeux Olympiques qui nous ont familiarisés avec l’esprit de concurrence.

Au milieu de ce bric-à-brac commercial et médiatique, quelques ouvrages discrets d’auteurs moins connus, poètes, essayistes, apportent une respiration nécessaire et créative à notre rentrée de lecteurs sensibles. Je retiens une fable dystopique soft (mélusine reloaded, Laure Gauthier), et deux ouvrages sur Nietzsche : la biographie de Christophe Fiat (Nietzsche) et un essai de Patrick Wotling (La pensée du sous-sol).

Le livre de Laure Gauthier, roman inattendu, absorbe le savoir-faire lyrique et poétique de son autrice. Le mythe féminin de Mélusine est revisité, littéralement « rechargé », pour rappeler que nous vivons dans une société qui dépend des algorithmes et des acronymes. Connectés en permanence aux gadgets numériques (smartphones mais pas seulement), nous ignorons qu’un jour peut-être, peut-être pas si lointain, nous serons définitivement « débranchés ». Dans une prose délicate, l’autrice spécule sur les potentialités d’un univers post-capitaliste parasité par le code et les identifiants. Les comportements de chacun sont devenus les réflexes de tout le monde, chaque désir, décision, étant téléguidé. La base étalon de cette humanité dystopique, réduite au sous-groupe des touristes traversants, indique le degré de zombification d’individus qui errent de selfie en selfie. Dans cette fable charmante et grinçante, l’hypertechnologie commence à connaître des défaillances : La bande son du monde dépérissait sans que personne ne le déplore…  Mélusine rassembla ses forces murmurantes. Elle se dit qu’elle était mélusine, la femme entre deux eaux, et qu’il lui fallait accepter et tenter l’impossible. Que derrière ces regards précaires, elle saurait imaginer un mouvement possible, sans se cacher.

Empruntée à la nymphe des eaux légendaire, la mélusine de Laure Gauthier est dépourvue de majuscule, son pouvoir de métamorphose recharge nos imaginaires sans aucun sentiment de panique. Dans un monde technophile anesthésié, seul l’amour résiste, inébranlable : L’amour est présent. Il n’augmente pas avec la technique, parfois même il rétrécit. On ne sait en dire grand-chose… l’amour est un présent, c’est ça qui défrise les comités scientifiques, l’amour marmonne toujours quelque chose en sourdine.

Ce récit féerique où l’héroïne, passante muette et touriste pauvre d’un pays lointain, m’évoque la Nadja des surréalistes et les créatures exsangues de Leonor Fini, impose sa structure narrative par des élans poétiques contenus : Laure Gauthier serait-elle devenue une PLR (Poétesse Lyrique Repentie) ? Si sa fable présente une critique soft de notre société, elle exalte en même temps la puissance de la pulsion amoureuse.

Puissance et pulsion, affect, instinct, autant de notions décryptées par Patrick Wotling dans son essai sur Nietzsche, La pensée du sous-sol. Il y explique comment psychologie et physiologie sont indissociables pour se débarrasser du cogito : le « Je » cartésien doit être aboli au profit d’une psychologie sans sujet, une psychologie de l’infra-conscient, de l’affectivité, et ce, hors de tout compromis idéaliste. « Ça pense » remplace « Je pense », et on comprendra ici l’influence de Nietzsche sur la pensée rhizomatique d’un Gilles Deleuze. La Volonté de puissance ne réside pas dans un délire destructeur (tel qu’il fut interprété de manière fallacieuse par les tenants du nazisme), mais relève d’un processus organique qui regroupe l’affect, l’instinct, la pulsion. L’infra-conscient n’est pas réductible à l’inconscient freudien mais constitue la matrice d’une énergie nouvelle, une volonté de puissance. Psychologie sans sujet et psychologie du sentiment de puissance renvoient à la critique de l’idéalisme, permettant à Nietzsche de s’opposer au manichéisme (chrétien, platonicien, kantien).

Exit la morale, donc. Loin des cabinets de psychologues thérapeutes qui favorisent le développement personnel, la psychologie nietzschéenne n’est pas non plus une branche molle de la psychiatrie, elle fonde un véritable processus biologique, en remettant radicalement en cause les articulations traditionnelles du bien et du mal, du bon, du mauvais, de la santé et de la maladie.

Esprit et corps dès lors indissociables, je vois dans le Nietzsche de Christophe Fiat revenir le corps du philosophe, ses soucis de santé, ses addictions aux fortifiants de toutes sortes (bouillon Liebig !, potassium, phoshate, hydrate de choral, etc.). L’idée qu’il existe des névroses de santé, que la médecine puisse remplacer la religion (Ces vérités qui sont des illusions, des métaphores usées) n’est pas seulement novatrice, elle témoigne d’une manière d’être corporelle, d’une pensée thermique, d’une régulation des humeurs. L’inventaire météorologique des différents types de vents par l’ami Peter Gast fait partie des anecdotes étonnantes qui ponctuent cette biographie affective, inventive, loin des biopics convenus du cinéma et de la littérature.

Qu’un écrivain comme Fiat, poète et performeur, s’attache à la figure d’un philosophe-poète hors normes n’est pas un paradoxe. Il a étudié et enseigné la philosophie au lycée dans les années 1990 et connaît son sujet. Il poursuit ici son exploration icônique des figures pop, post-punk, transgressives, auxquelles il nous a habitués (Cosima Wagner, Courtney Love, Stephen King, Ladies in the dark, Sissi, etc.). Son Nietzsche est une mutation transgenre qui lui fait adapter les outils émancipateurs de la littérature dans l’univers sérieux, théorique, de la philosophie.

À l’image du philosophe de Sils Maria, Fiat invente une pensée par bondissements, adopte le jeu pulsionnel du corps, renouvelle le genre (de la biographie). Comment Nietzsche tombe amoureux, Comment Nietzsche trouve la vérité avec un grand V, Comment ce sont les femmes qui parlent le mieux de Nietzsche, etc. : chapitre après chapitre, un rythme joyeux se déploie, chaque thématique constituant une aventure (poésie, femmes, vérité, mémoire). Si nous connaissons l’essentiel des événements de la vie de Nietzsche, nous retrouvons avec plaisir des moments clés du personnage, de sa pensée, de ses fulgurances. Extraits et poèmes sont largement cités, renforçant l’idée que la grammaire poétique a toujours nourri la langue nietzschéenne : Où est le pays avec beaucoup d’ombrages, un ciel toujours pur, une brise marine égale et revigorante, du matin au soir, sans sautes de temps ? C’est là que je voudrais aller, fût-ce hors d’Europe !

Mélancolie d’un voyageur en quête de climats favorables à sa santé et stimulants pour son écriture, de Gênes à Venise puis de Turin à Sils Maria, les étapes solitaires s’accumulent jusqu’à cette après-midi décisive, lors d’une promenade en Engadine où il a la révélation de l’Éternel retour : Voudrais-tu de ceci encore une fois et d’innombrables fois ?

Ces voix ne sont pas celles de Dieu entendues par Jeanne d’Arc, elles datent des ampoules Edison, du téléphone Bell et des premières machines à écrire, indices d’une révolution technique sans précédent. Il est alors temps de déclencher une nouvelle morale centrée sur une nouvelle philosophe du corps et de la vie. Tac-tac-tac-tac…

J’ai particulièrement apprécié la manière dont Fiat intègre des moments de sa vie privée dans le récit, notamment à travers ses conversations avec Charlotte Rolland, qui prend la parole au nom des femmes, mais pas seulement : Si on l’avait laissé taper aussi fort qu’il pouvait avec son marteau sur les idoles que les dominicains sur les femmes, on n’en serait pas là à se préparer à survivre sur une planère ravagée par le phallogocentrisme dont les effets ne se font pas seulement sentir sur la vie des femmes et le saccage de nos ressources, mais aussi au-delà de l’atmosphère, avec ces milliers de satellites (certains sont des poubelles en orbite) qui tournent en attendant l’effet Kessler.

Belle démonstration, qui témoigne qu’en effet la destruction des valeurs est aussi une destruction du patriarcat qui charrie depuis des millénaires son cortège de dominations (sur les femmes mais pas seulement). « Dieu est mort » crépite encore et encore ! nous dit Charlotte, insistant sur les récupérations fallacieuses, du logo moustachu Doodle au bâton merdeux de l’antisémitisme, refilé par la sœur de Nietzsche (Le Lama !) à Hitler, en même temps qu’elle lui offrait la canne à épée de son frère.

La fin du livre culmine dans une fantaisie crescendo qui mêle Superman à la réhabilitation par Georges Bataille, sauvant Nietzsche du nazisme en composant une anthologie de ses aphorismes, contrepoids salutaire au projet inachevé de la Volonté de puissance.

La descendance du philosophe, universitaire démissionnaire mais poète et penseur génial, fut et reste multiple, vivante, urgente, ainsi que nous le signale ce poème-hommage qui clôt le livre :

ALSO SPRACH ZARATHOUSTRA

Dont les paroles sont des larsens

Comme si les punks hurlaient déjà

Leur plus affreuse rengaine.

En somme, le No Future de l’Éternel Retour.

Laure Gauthier, mélusine reloaded, éditions Corti, août 2024, 120 p., 17 €
Christophe Fiat, Nietzsche, éditions Les Pérégrines, 160 p., 16 € 50, à paraître le 4 octobre, 2024.
Patrick Wotling, La Pensée du sous-sol, éditions Allia, août 2024, 112 p., 7€.

Christophe Fiat sera à la librairie La Friche (Paris), le 8 octobre à 19h.