Michela Murgia : Devenir fasciste mode d’emploi

Devenir fasciste - détail couverture © Le Studio © Adobe Stock

Puisque la contradiction, les débats, le débunkage, le fact-checking, les enquêtes journalistiques et les dénonciations à répétition de la rhétorique extrémiste semblent ne produire aucun effet, pourquoi ne pas s’en remettre au sarcasme et à l’ironie pour pointer la dérive fasciste ?

Figure reconnue et honorée de la sphère politique italienne, Michela Murgia était romancière, essayiste, militante féministe et catholique sarde. Disparue en 2023 à l’âge de 51 ans des suites d’un cancer, l’opposante déclarée à Matteo Salvini (vice-président du conseil des ministres italien entre juin 2018 et septembre 2019) a consacré sa vie d’écrivaine et de femme politique à combattre le ou les fascismes. Avec Devenir fasciste mode d’emploi qui sort en France chez Plon le 19 septembre 2024, l’autrice propose un contrepied où le jeu et la légèreté apparente cèdent la place au vertige glaçant de la réalité des mots et des faits mis en perspective grâce à la morsure de son humour tout en second degré et en renversements.

« Le livre que vous tenez entre les mains a été pensé non seulement pour démontrer  que la démocratie ne sert à rien et même qu’elle nuit à la société, mais aussi pour prouver que son alternative la plus courante – le fascisme – se révèle être un système de gestion bien meilleur, moins coûteux, plus rapide et plus efficace. »

Entre provocation et propos sarcastiques, Michela Murgia contextualise, dissèque, pointe les discours fascistes. Paru en Italie en novembre 2018 après les élections parlementaires qui avaient vu la droite et l’extrême droite obtenir des scores historiques (dont la Lega de Matteo Salvini et Fratelli d’Italia de Giorgia Meloni), Devenir Fasciste mode d’emploi (Istruzioni per diventare fascisti) est une réponse iconoclaste là où la raison a été défaite face aux assauts du populisme débridé. En dix courts chapitres, Michela Murgia présente les concepts, les mots, les méthodes, les éléments de langage, les complices, les moyens des fascistes. Afin de nous faire prendre conscience in fine que le seul grand remplacement inéluctable est bien celui de la démocratie par le fascisme. L’autrice passe en revue et au vitriol les présupposés (mortifères), les petites phrases (qui n’en sont pas) ; elle indique comment à force de passivité et de complaisance, de connivence jusqu’à la complicité le fascisme s’impose sans résistance ou presque. Quand il n’est pas directement appelé de leurs vœux par les électeurs, par « le peuple »…

Préfacé par Ludivine Bantigny (historienne, enseignante-chercheuse et autrice de plusieurs livres et essais dont Face à la menace fasciste avec Ugo Palheta, Textuel, 2021), Devenir Fasciste mode d’emploi est bien plus qu’une mise en garde qui prend le prétexte de l’humour et la dérision pour souligner le danger éternel du fascisme. C’est une mécanique implacable, cynique, précise qui décortique les ressorts et le but du fascisme. On pourrait à tort (en raison de la nationalité de l’autrice) croire que le phénomène est circonscrit à l’Italie. Michela Murgia rappelle que ce qui se joue et ce qui advient n’est pas réservé aux transalpins : États-Unis, Hongrie, Pologne, Allemagne, France, Pays-Bas, les pays scandinaves… dans le monde entier on ne peut que constater le travail de sape et son efficacité à court, moyen, long terme.

Tout au long du livre, Michela Murgia cite, rappelle, reprend, les mots, les faits, les mensonges, les biais idéologiques ou cognitifs, les situations, les causes, avec une terrible conséquence : un changement de paradigme. Ce qui semblait acquis, ce qui paraissait intangible peut rapidement être détruit si l’on n’y prend pas garde. En inversant le point de vue, avec un ton presque léger (mais sur le fil du rasoir), il ne s’agit pas de « déterminer qui sont les fascistes actuels » mais bien de mettre leurs méthodes et leurs armes en pleine lumière. Pour que l’on sache reconnaître celui ou celle qui dit « ne pas être raciste mais…» ; qui veut « protéger les racines chrétiennes » ; qui scande que « les Français doivent passer en premier » ; qui professe que « c’est l’extrême gauche qui met de l’huile sur le feu » ; que « dans nazis, il y avait aussi « socialistes » »…

Après les résultats d’un test de personnalité que l’on pourrait croire sorti d’un magazine inconséquent, mais qui indiquera au lecteur sa position sur l’échelle du fascisme, Michela Murgia conclut « à toutes fins utiles » :

« Ceux qui construisent des murs, ceux qui n’offrent leur solidarité qu’aux leurs, ceux qui dressent les gens les uns contre les autres pour mieux les contrôler, ceux qui limitent les droits civiques et les libertés, ceux qui nient le droit à la migration en brandissant la menaces des lois et des responsabilités, ce sont eux les fascistes d’aujourd’hui. »

Michela Murgia, Devenir fasciste mode d’emploi, traduit de l’italien par Angela Calaprice, préface de Ludivine Bantigny, éditions Plon, 160 p., 15 €.
Parution le 19 septembre 2024,