Nouveau Front Populaire : dernières nouvelles de la taupe avant la lumière

Voici ce qu’un songe ardent, derrière le front, m’incita à écrire.

Plutôt que des « barrages » contre les idées et les pratiques d’extrême-droite, ce sont des passoires que les social-démocraties du 21ème siècle ont délibérément construites. Une manière de trier dans la panoplie du pire, non de l’empêcher. Comment voir autre chose que la prolifération du pire et ne plus indexer à ce dernier notre rapport à la politique parlementaire ? Qu’y peut ledit Nouveau Front Populaire ?

En France, Macron et ses complices auront su prendre à l’extrême-droite sa rhétorique anti-immigration, anti-woke, anti-écologie (tous des « éco-terroristes »), anti-droits de l’homme (des terroristes aussi, parfaitement), anti-« séparatisme », pro-limitation du droit du sol (à Mayotte), pro-colonial (en Nouvelle-Calédonie), pro-« réarmement démographique » et (donc) pro-Depardieu, déchiquetant le corps social à coups de police et de slogans réactionnaires.

Dans ce contexte délétère, je ne crois pas que le Nouveau Front Populaire cherche simplement à faire barrage : il réactive et donne corps, baroud d’honneur, au fantôme de la gauche – celle de 1936. C’est – hors son opportunisme évident – (mais j’ai dit que c’était un songe) – ce que le ralliement de François Hollande à ce Front Populaire signifie, psycho-politiquement : un nerf anesthésié se serait réveillé, lui rappelant, virtualité définitivement étouffée par son projet de déchéance de nationalité de 2016, ce que le signifiant « socialisme » portait malgré lui. Au pied de la lettre donc, le Nouveau Front Populaire est le populaire qui – à la faveur de quelques vaisseaux sanguins ranimés – remonte au front. Une couleur ravivée.

Mais en-deçà de ce front parlementaire, il y tout ce que la société compte de formes de vie récalcitrantes, écologistes, queer, artistiques, non-coloniales, rebelles, et qui abréagissent dans un moment panique – un moment de souci qui en vérité concerne la totalité du monde, celle qui se joue maintenant, ici mais aussi en Palestine, en Nouvelle-Calédonie.

Car se ressent qu’un projet d’extinction est en jeu avec le Rassemblement National. Comme ses homologues ailleurs en Europe, en Russie, aux USA, en Inde, ce parti cherche à éteindre ce qui désire le temps commun, la fin de l’armement capitaliste, les joies des corps désarrimés des paramètres de genre, l’esthétique sans cire, la société sans classe, la racialisation défaite. Et conjurer cette extinction par tout moyen, y compris un vote, s’impose.

On ne saurait pourtant demander au fantôme de la gauche de résoudre les causes de cette extinction – puisque la gauche elle-même, expression réformiste de la politique révolutionnaire une fois celle-ci restreinte (pensons aux analyses de Dionys Mascolo à ce sujet), n’en aura pas eu le dessein. Mais on peut, à l’occasion d’une lueur spectrale appelée aux urnes, en profiter pour seconder d’autres fantômes, plus aigus, plus prometteurs, révolutionnaires jusque dans la plus grande obscurité des temps, comme celui de Rosa Luxemburg qui, du fond d’une prison en 1917, nous dit :

Aujourd’hui, nous devons avoir de la patience envers l’histoire – je veux dire, non pas une patience inactive, trop commode, fataliste, mais celle qui engage toutes les énergies et ne se laisse pas abattre lorsqu’elle paraît mordre sur du granit, et qui n’oublie jamais que la brave taupe de l’histoire creuse sans cesse, jour et nuit, jusqu’à ce qu’elle perce à la lumière.

Quelque part en Bretagne, dimanche 16 juin 2024

Frédéric Neyrat est philosophe. Dernier ouvrage paru: Impossessions primitives / L’Anti-Terre (avec Amandine André).