Kafka interieur/extérieur : 3. Reiner Stach (Kafka. Le Temps de la connaissance)

Détail de couverture, Reiner Stach, Kafka Le temps de la connaissance

2024 est l’année du centenaire de la mort de Franz Kafka, le 3 juin 1924. Logiquement, les publications et rééditions s’empilent, au risque de la saturation : fin de la trilogie de Reiner Stach au Cherche-Midi et parution au Livre de poche du tome 1, rééditions d’œuvres, dont le Milena de Margarete Buber-Neumann chez « Fiction & Cie » (Seuil), parution de La Vie après Kafka de Magdaléna Platzová (Agullo), J’irai chercher Kafka. Une enquête littéraire de Léa Veinstein (Flammarion) etc. Parmi tous ces livres, retour sur le tome 2 de la trilogie de Reiner Stach, Kafka. Le Temps de la connaissance, paru en novembre 2023.

Après Le temps des décisions (tome I) et avant Les années de jeunesse (tome III), Reiner Stach consacre le volume 2 de sa monumentale biographie de Kafka au temps de la connaissance, donc aux années 1916-1924 de la vie de l’écrivain pragois. L’ordre de la trilogie n’est pas celui de la vie de l’écrivain. Le tome 1 revenait sur les années les plus documentées. Le tome 2 est celui de la connaissance mais aussi des années sombres, après la tourmente de la Première Guerre mondiale, la perte de tout espoir de libération de l’étau de Prague ou de ses fiançailles avec Felice Bauer et l’abandon de l’écriture du Château. Le tome III, à paraître fin mai 2024, reviendra sur les années de jeunesse. La structure de la trilogie est celle d’un Kafka fragmenté, énigmatique et sombre dont la mort signe la renaissance à jamais dans l’histoire littéraire mondiale.

S’il se sait depuis 1917 atteint par la tuberculose, l’écrivain trouve une sérénité paradoxale dans la maladie qui le condamne pourtant : elle est le prétexte de l’annulation de son mariage avec Felice Bauer, d’un long séjour à la campagne avec sa sœur. Kafka rencontre Julie, puis Milena (une relation à distance qui signe le sommet de son œuvre amoureuse par lettres). Chaque fois il rompt, s’interdisant tout amour, considéré comme un enfermement confortable (pourtant fantasmé, aussi) et une forme de renoncement à l’écriture.

Ces années sombres sont celles de l’avancée vers la mort comme vers la maturité de l’œuvre, toujours en partie empêchée, puisque cette fois c’est Le Procès que Kafka ne parvient pas à terminer, étoilant en parallèle ses obsessions et tropismes dans une série de courts récits magistraux, considérés comme des paraboles de la marche du monde et de la place incertaine de l’homme dans cette dernière. Reiner Stach est fidèle dans ce volume II aux fils rouges qui trament son entreprise biographique : creuser la psychologie tourmentée et radicale de l’écrivain dans les liens avec son œuvre et lier de manière à la fois souple et profondément pertinente la crise collective des années 20 à la crise intérieure de Kafka, (in)conscient que son échec sera la réussite fondamentale de son œuvre, la signature de sa singularité absolue.

Le tome II s’ouvre donc sur une double crise, prouvant que Kafka, certes à distance du monde, n’est pas un pur intellectuel imperméable au chaos du monde mais bien nourri par lui : trois semaines après la « gifle » de la rupture des fiançailles, le conflit mondial éclate, matérialisation collective historique de son conflit intérieur. « Il faut comprendre, écrit le biographe, — et Kafka n’eut lui-même besoin que de quelques jours pour s’en apercevoir — que la fin des fiançailles et le début de la guerre, le désastre privé et le désastre collectif, ne coïncidaient pas uniquement sur le plan temporel : ils enfonçaient un même clou, retournaient le couteau dans une seule et même plaie ».

Kafka était un homme de combat, mais s’il a espéré participer à la guerre mondiale et s’engager (il avait même acheté des bottes militaires), il se voit « dispensé jusqu’à nouvel ordre ». Nulle échappatoire dès lors au conflit qui sera celui de sa (courte) existence : un combat à mort contre lui-même, contre les résistances de l’écriture, ou plutôt d’ailleurs la résistance des formes d’écriture à traduire l’intense paradoxe d’une pensée tout autant tragique qu’ironique. Kafka l’écrivait à Felice (lettre citée dès les premières pages du volume de Stach) : « Je n’ai pas changé (hélas), la balance dont je représente l’oscillation est demeurée la même (…) ». C’était aussi, le biographe le rappelle, une formule de Cynthia Ozick publié le New Yorker, « the Impossibility of Being Kafka », L’impossibilité d’être Kafka, à laquelle Kafka a été confronté toute sa vie. Kafka n’est jamais passif dans son échec et ses apories, son incapacité à se traduire lui-même : il combat, lutte contre ses scrupules, tente de ne plus viser la perfection, pour finir par produire l’impossible, en se situant au cœur même de cet impossible. Ainsi danss Le Terrier, récit « discrètement abyssal, saisissant de par la densification inouïe de son imagerie et de sa logique » ou Le Procès, auquel s’attèle Kafka durant ces années, roman inachevé, certes, mais comment trouver un dénouement au conflit à la fois moteur de l’existence et creuset de l’écriture ?

Quoi qu’il lui en coûte (insomnies, hypersensibilité, douleurs cardiaques, migraines puis lutte contre la tuberculose, l’étouffement), Kafka sait désormais ce qu’il ne veut pas. Il s’enfouit, écrit Reiner Stach, il creuse, s’installe dans son Terrier, soit cette observation sans concession du monde et de lui-même, dans une distance qui peut sembler un absentement mais qui est la radicalité même (aux racines du mal). En épigraphe de l’un des chapitres de ce tome II, la citation d’une lettre de Karl Kraus, « il faut tout sacrifier à l’art, sauf l’art lui-même ».

C’est ce sacrifice que déploie le deuxième volume de la trilogie, masse impressionnante de documents et de lectures de l’œuvre de Kafka, roman vrai d’une existence sidérante de lucidité, jusqu’à la mort terrifiante de l’auteur au sanatorium de Kierling, le 3 juin 1924. Mais dans la biographie de Stach, Kafka ne meurt que pour renaître, avec les Années de jeunesse annoncées en tome III, le 30 mai prochain.

Reiner Stach, Kafka. Le temps de la connaissance, tome II, traduit de l’allemand par Régis Quatresous, Le Cherche-Midi, novembre 2023, 959 p., 29 € 90