La diffusion de la 24ème saison de la série télévisée Air Crash (ou Dangers dans le Ciel en France) vient de débuter sur la chaîne National Geographic et tout dans ce programme tient du symptôme insigne de notre temps.
Vous êtes certainement déjà tombé sur ces récits d’incidents ou d’accidents d’avions, menés chronologiquement et scientifiquement, fort bien mis en place narrativement à coup de voix off, de détails techniques, de témoignages poignants. Les passagers – dont tout spectateur pense en secret qu’il aurait pu être du même voyage ou de la même famille, faisant au passage grimper l’audience – montent nonchalamment dans un avion car ils rejoignent des proches pour les fêtes, vont à des congrès importants, partent en vacances à l’autre bout de la planète sur un coup de tête, volent d’un point à un autre sans se poser de question. Cependant tous ou presque s’apprêtent à mourir, parce qu’un engrenage se met en place au-dessus de leurs têtes au moment de grimper dans l’appareil. Les titres des épisodes, diffusés depuis 2003, ne sont pas sans intérêt : « La porte de l’enfer, L’oiseau blessé, Attaque en plein ciel, Un enfant dans le cockpit, Danger caché, Glissade miraculeuse, Le poids du sort, Au cœur de l’orage, Neige sanglante, Le drame de l’incompétence, Colère noire, Limites fatales »…

Autant de séries B modernes à base de voyeurisme ? Pas uniquement. Car en creux – il faut le voir pour le croire et ne pas s’empêcher de penser – Dangers dans le ciel dit le destin dans lequel nous sommes engagés collectivement. On sait qu’un accident d’avion est une suite d’erreurs, qu’une toute petite de ces erreurs s’allie à la suivante pour provoquer une terrible, tragique grande erreur sœur. Donc, petit problème technique et baisse de vigilance, météo corsée et hasard topographique s’attirent les uns aux autres jusqu’au drame. Mais le programme vise à chaque fois l’explication scientifique la plus précise possible et en reste uniquement aux faits techniques, démontrant l’appétence générale et jamais démentie pour la Raison universelle. L’animal raisonnable est déterminé à aller jusqu’au bout de ses certitudes. La catastrophe que suit le spectateur médusé ne vaut que dans le dispositif qui la lie à son explication scientifique et ainsi rien ne doit échapper au BEA (Bureau enquête et analyse pour la sécurité de l’aviation civile) en France ou au NTSB américain (The National Transportation Safety Board) par exemple. Il semblerait que l’accumulation d’initiales appose un sceau sérieux sur le drame, qu’elle est à même de rassurer, et qu’elle pourra prendre en charge jusqu’au bout.

Mais c’est bien le défilé humain lui-même qui se déploie ici, en pixels, devant nos yeux. Nous avons fait le choix d’arpenter le ciel dans des carcasses métalliques et électroniques car nous pensons depuis bien longtemps que nous pouvons faire absolument ce que nous voulons et nous frémissons d’un grand plaisir lorsque se présente le récit de notre inéluctable chute à grande échelle. Le danger ne se tient ainsi pas uniquement au sein d’un avion qui vacille dans le ciel, mais au cœur de l’oubli aujourd’hui scellé de notre être et de son humilité.
Dangers dans le ciel, Saison 24, en diffusion sur National Geographic.