On se méfie toujours des livres posthumes : que va-t-on fouiller dans les tiroirs des morts – pour y dénicher quoi ? Alors nous regardons les œuvres posthumes qui prennent place dans nos bibliothèques : presque tout Kafka, Bouvard et Pécuchet, La Conjuration des imbéciles, l’Art de la joie, 2666. Est-ce que la littéraire serait moindre sans eux ? c’est certain. Mais les livres-sommes qui viennent conclure une œuvre sont moins nombreux que les récits de jeunesse, ouvrages inachevés, nouvelles non recueillies. Face à ces publications que le monde éditorial aime à remettre au goût du jour, deux sentiments sont possibles et souvent cohabitent : la réticence à l’idée de tirer sur la corde, la joie de revoir un instant un vieil ami.
Nous nous verrons en août était une vieille antienne du monde littéraire : après Mémoires de mes putains tristes en 2004, García Márquez n’avait plus publié de fiction et le premier tome de ses Mémoires, Vivre pour la raconter (2002), s’est avéré bien vite le seul tome qui nous serait donné. L’écrivain colombien avait la mémoire grignotée par la maladie, ce qui l’empêchait d’exercer ses talents de vieux magicien – jusqu’à sa mort en 2014. Mais l’on savait qu’il existait un récit, commencé justement comme un rempart contre l’oubli, un récit qui s’appelait En agosto nos vemos. On avait lu ici et là (El País, en 1999, puis en 2003) le premier et le troisième chapitre, mais sans jamais voir arriver la totalité. Avec la question qui toujours se pose en pareil cas : que valait ce petit récit, était-il lisible et seulement achevé ?
On pourrait lever un sourcil circonspect et se demander pourquoi tant d’affairements pour un si petit récit certainement anecdotique. Cet intérêt se comprend si on se souvient qui est García Márquez : certes un prix Nobel, le deuxième Nobel du boom latino-américain (après Miguel Angel Asturias et avant Mario Vargas Llosa), mais un écrivain dont l’art particulier le distingue de ses autres confrères tout aussi talentueux. García Márquez avait trouvé une manière de raconter des histoires qui le rendait lisible par ce que nous nommons toujours « le grand public » – sans jamais bien savoir qui nous désignons ainsi, si ce n’est cet autre qui est en réalité quantitativement ceux qui font vivre la littérature, bien loin de nos petites arguties de lettrés – tout en se signalant, par l’extrême qualité de son art, comme un écrivain d’importance majuscule pour ceux qui guettent les esquisses du renouveau. La conjonction du succès public (conséquent) et du succès critique (indéniable) est suffisamment rare pour être noté : il arrive qu’en effet le grand public et les initiés se mettent d’accord, sans s’être au préalablement concertés, sur une œuvre. La Route, de Cormac McCarthy en est un exemple ; Cent Ans de Solitude aussi. Ce ne sont pas les chiffres de vente faramineux qui signalent ces livres – chiffres qui les rendent suspects à certains yeux lettrés, qui, dès lors, sans négliger l’auteur, privilégieront un autre roman pour signaler leur différence – mais cette étrange conjonction qui parfois s’opère et qui montre une chose dont nous devrions toujours nous souvenir : on peut écrire un très grand livre de littérature tout en plaisant à la masse immense et anonyme des lecteurs. Toute révolution n’est pas souterraine, et il existe des œuvres qui sont des aubades et qui éclatent au grand jour. García Márquez était de cette trempe-là ; de cette catégorie très rare d’écrivain capable de faire plusieurs chefs d’œuvres.
Car il y a Cent Ans de Solitude, magistrale et luxuriante leçon d’émerveillement et de sagacité permise par la fiction ; il y a L’Amour aux temps du Choléra, qui est le récit de la parfaite ligne claire ; il y a L’Automne du Patriarche, livre torrentiel et dément, aussi beau qu’un flambement de soleil, livre définitif qui suffirait à propulser un auteur dans l’éternité des lettres ; il y a Le Général dans son labyrinthe, peut-être son dernier chant de signe, crépusculaire, mais combatif. García Márquez est ainsi le grand romancier d’une œuvre que l’on peut alourdir, sans craindre de la plomber, de l’étiquette que donne le mot génial. Car à l’invention fabuleuse de ses fictions, à la rhétorique nouvelle d’une poésie des récits, à ses sentiments d’embrasement et de mélancolies mêlés, à la création de ces motifs merveilleux qui subjuguent et renouvellent le regard, vient s’ajouter une qualité rare en littérature, qui était celle d’un Balzac, d’un Dumas, qui est celle d’un Tolkien, d’un Lovecraft ou d’un King : c’est la générosité, la sensation que l’œuvre que nous arpentons, que les récits que nous écoutons, viennent d’une conception de la littérature où le plaisir audible et lisible du texte est premier. Certes on crée, certes on veut casser la baraque, tout retourner et chercher le nouveau baudelairien, ozmasôme de toute révolution esthétique, mais on le fait avec le plaisir du sacrilège, le sourire de l’enchantement, avec le rire contagieux du partage et l’étincelle-malice de la poésie. Nous cherchons avec eux le souvenir de ce sentiment qui nous a saisi, dans l’enfance de l’âge, à la lecture d’une histoire, à l’écoute d’un récit : cherchant à nous souvenir la puissance de ce qui nous a un instant écarté du monde pour voir ce que des petites lettres imprimées sur feuille blanche avaient à nous dire sur nous, notre vie, et les sensations et les sentiments et les choses incompréhensibles qui nous saisissent et nous soulèvent. Voilà pourquoi on avait attendu le récit posthume de García Márquez, de la même manière qu’on avait attendu le dernier Cormac McCarthy. De la même façon qu’on avait attendu les inédits de Bolaño : parce qu’il existe en littérature des bons écrivains, des grands écrivains, des œuvres intéressantes, exigeantes, novatrices, des œuvres stimulantes, mais qu’il existe finalement assez peu de maîtres. Il n’y a pas à rougir à l’idée d’avoir des maîtres, car les bons maîtres ne nous écrasent pas de leur supériorité mais nous élèvent, nous rendent meilleurs, partagent avec ceux qui les écoutent les secrets étranges de leur vieille magie. Et les maîtres sont là pour élever et être dépassés, et ils sourient et se félicitent d’être dépassés, car ainsi va la saine émulation de l’art, son ancienne et immémoriale capacité de partage. Et même si les vieux magiciens sont parfois fatigués, même si tout n’est pas or, même si l’art admet la possibilité de rater une œuvre et de la rendre néanmoins stimulante, on guette quand même, avec l’œil vif et attentif et suprêmement aigu, parce qu’à tout moment quelque chose peut apparaître – et tant pis si ça n’est pas parfait, si c’est secondaire, anecdotique, et tant pis si ça n’est que le souvenir d’un vieux compagnonnage, car pour trouver le nouveau nous savons bien, bons élèves baudelairiens, qu’il faut plonger dans l’inconnu.
Nous nous verrons en août arrive donc en nos mains quand on ne l’espérait même pas – car légion sont ces livres annoncés comme soleil à l’horizon qu’on ne voit jamais, pourtant il est là. Que raconte cette histoire ? Une femme se rend chaque année à la même date sur une île, pour recouvrir la tombe de sa mère un bouquet de glaïeuls. Au cours d’un de ses pèlerinages, elle, Anna Magdalena Bach, femme mariée, deux enfants, quarante-six ans, fera l’expérience inédite de l’adultère et de l’infidélité, dans les bras d’un homme de passage ; et troublée de cette aventure passagère, une fois en elle distillée le poison conjugal du doute, elle sera amenée à réitérer l’expérience – avec les résultats qu’apprendra le lecteur qui lira ce livre, car il ne faudrait pas trop lui en dévoiler.
Voilà pour l’histoire, mais l’histoire ne dit finalement qu’un aspect du texte, qu’il faut renseigner pour faire s’envoler les nuées qui planent toujours sur les livres posthumes. C’est un livre achevé, visiblement en 2004, date à laquelle García Márquez finalisa la version V du livre en y apposant ses mots : « Grand OK final ». C’est le García Márquez des contes plutôt que des romans : limpidité de l’écriture, clarté de l’intrigue, abandon de la luxuriance des grands romans. Il ne s’agit donc pas, visiblement, d’un fond de tiroir arraché par les mains sans scrupules des héritiers avides d’argent, mais d’un livre presque achevé et non publié, mais tout à fait lisible et qui contient bien le dernier effort achevé par un vieux conteur pour raconter une histoire. On ne s’attend donc pas à un nouveau Cent Ans de Solitude – mais qui aurait l’ingénuité de l’imaginer ? – et on redécouvre le ton du dernier García Márquez, cette veine où l’économie des moyens et la simplicité donnent une patine certaine aux récits racontés.
Alors on flâne dans cette histoire comme on retrouve le parfum d’un ancien amour ; on guette les senteurs qui nous rappellent cette fragrance discrète, cependant capiteuse, bouffant aux entournures des phrases, « cette triste odeur de lavande dans l’air purifié par la bourrasque », « les pots de fleurs amazoniennes, les fougères retombantes, les guirlandes de volubilis », la fille d’Ana Magdalena qui « s’entêtait à rentrer dans les ordres tout en poursuivant ses amours avec un virtuose de jazz » ; tous ces détails qui nous remettent en mémoire ce territoire si particulier dans lequel nous avons la chance d’évoluer. Malgré la simplicité de la ligne du récit, il y a toujours une vieille magie qui traîne sur ces pages ; qui nous rappelle que García Márquez n’a jamais été sa caricature ni ses propres émules, mais qu’il a toujours creusé au fond le même sillon : cette attention aux personnages, aux sentiments, aux discrets détails qui déréalisent un monde pour mieux le ressaisir, dans sa féerie, mais aussi dans sa dureté. Car García Márquez n’a jamais été mièvre, et a toujours su se saisir des outils habituellement utilisés par le mélodrame, pour mettre en première ligne, dans l’architecture arborescente, aimable, mais piquante, de ces Jeux Floraux poétiques qu’il cite tant, les émotions complexes, défiantes, rusées, fuyantes, qui décident d’une vie humaine, de ses remous, ses revers et ses grandes marées.
Pourtant il manque quelque chose en ce livre, et c’est en cela qu’il est troublant. Car quand on va mourir, quand on sent venir la morsure de l’oubli et les assauts du dernier au revoir, on ne raconte pas n’importe quoi ; on ne raconte pas la première histoire qui nous passe par la tête, on ne peut que dire ce qui suprêmement compte. Un manque qui n’existait pas dans De l’Amour et
autres démons, l’avant-dernier roman publié, dernier grand feu de sa magie nonpareille, mais un manque déjà à l’œuvre dans le dernier roman publié, Mémoires de mes putains tristes. Un manque non pas au sens où il manquerait une idée, une intrigue, un dénouement, ou la magie du vieux magicien ; plutôt au sens où quelque chose du texte nous était dérobé. On voit le manque, sans savoir ce qui a manqué ; comme si une clef avait volontairement été cachée ; comme si on avait retiré une pierre d’une architecture soigneusement préparée. Et ce manque intrigue, et trouble, et fait s’interroger : car la clarté de la ligne et la rondeur de l’histoire n’en rendent pas sa signification simpliste pour autant. Qu’on laisse donc reposer cette puissance du trouble, permise par la ligne exquise de sa simplicité ; que ce trouble nous infuse, et nous interroge, et nous creuse, et nous fasse retenir ce petit récit, et un jour y revenir ; et alors le vieux magicien n’aura pas perdu, finalement, le charme de son sacré sort – ni le jardin de son éclat.
Gabriel Garcia Marquez, Nous nous verrons en août, traduit de l’espagnol par Gabriel Iaculli, Grasset, 16,90€