Les éditions Arbitraire préparaient un livre rassemblant une grande partie de l’œuvre plastique de Gwendoline Desnoyers lorsque celle-ci s’est suicidée, le 31 juillet 2020, à l’âge de vingt-neuf ans. Trois ans plus tard, Une vie de regrets nous permet de découvrir l’univers puissamment singulier, à l’esthétique très maîtrisée, d’une jeune artiste trop tôt disparue.
L’objet se présente comme un livre d’art relié de toile bleue, à lettres et illustration dorées en couverture. Après la page de titre, une photo de sa palette vient en regard d’un texte calligraphié de l’artiste, qui dit entre autres : « Comment dissocier l’artiste de son art, alors que celui-ci est son essence ? » Cette interrogation, qui pose l’impossibilité de couper la personne de son expression artistique, fait primer l’expression personnelle brute, l’intériorité subjective, sur la représentation objective et extérieure.

Ce qui frappe d’abord dans Une vie de regrets, c’est la multiplicité des techniques : huile, pastel gras, plume, pointe sèche, gouache, collage… La richesse des sujets étourdit aussi dans un premier temps. Mais bien vite, c’est la cohérence esthétique des visions qui s’impose. Paysages nocturnes, portraits, scènes énigmatiques, figures masculines raides et quadrangulaires, images ésotériques, créatures imaginaires où dominent les hommes ailés et les manticores… Tout forme un monde onirique ou visionnaire. Les images les plus réalistes relèvent d’une vision personnelle qui recourt à l’art naïf pour transcender le réel en épurant les formes et en faisant flamboyer les couleurs. La bidimensionnalité règne dans une représentation qui renoue avec l’art égyptien antique ou les icônes précédant la généralisation de la perspective, créant des espaces fortement symboliques, en accord avec des références récurrentes à Dieu. Des dessins à la plume en noir et blanc semblent travailler la représentation la plus brute, avec des silhouettes qui rappellent aussi bien l’art grec de la céramique à figures que le David Hockney des années 1960. Malgré une stylisation extrême, les hommes portent leur part de sexualité, dont le dessin Phal[l]us dei donne une perception emblématique. Les ongles se révèlent être des visages, quand ces derniers n’essaiment pas sur toute la main ou sur le dos d’un personnage, la polydactylie affecte la main géante qui cache un visage. L’ensemble est chargé d’une puissante poésie, d’un mystère hiératique, d’un symbolisme dense.
En raison de sa disparition prématurée, on sait peu de choses de l’artiste. Sa mort nous prive désormais du retour personnel sur son propre travail, comme du développement de son œuvre, et bien sûr d’une présence chère à ses proches. Née le 14 octobre 1990, Gwendoline Desnoyers entre à l’École supérieure des arts décoratifs de Strasbourg, puis aux Beaux-Arts de Paris en 2013. Les dessins de son compte Flickr sont repérés dès 2011 par Sretan Bor sur le site Doodlers Anonymous. Elle alterne ses études avec des séjours au centre hospitalier Sainte-Anne – André Breton dénonçait déjà, en 1928, dans Nadja, les vues caricaturales d’un de ses médecin – par où sont passés entre autres Camille Claudel, Antonin Artaud, Unica Zürn, et dont la salle de garde s’est ornée de fresques surréalistes et cubistes en 1936 et 1945.
Ses problèmes de santé n’empêchent pas Gwendoline Desnoyers de s’intégrer à la scène artistique qui lui correspond, celle d’un art contemporain proche de l’underground. Elle publie des dessins dans quelques publications proches du fanzine : dans Headache aux éditions du livre (120 portraits par 120 artistes) en 2011, et dans le catalogue 2013 de Super-structure. En 2014, elle participe à une grande exposition organisée par United Dead Artists à la galerie Central à Liège, et l’année suivante elle expose à Paris aux côtés de Blanquet, Tom de Pékin ou encore Anne Van der Linden. Elle illustre la pochette du CD Live Strasbourg de Zad Kokar sorti en 2016. La même année, ses dessins apparaissent dans La Tranchée Racine n°08 des éditions United Dead Artists. En novembre 2017, elle participe à une exposition collective à l’Annexe, à Paris, puis à la grande exposition « Danse mort & Veuves joyeuses » toujours organisée par United Dead Artists en 2018. Elle publie encore des dessins dans Realms II (préparé par John Vaughn, Ecstasy Editions, 2018). En plus de ses dessins, tableaux et gravures, elle réalisait des figurines, pendentifs et masques de céramique.

Ses goûts la portaient vers les images de courants multiples, l’art religieux européen de Giotto au Greco, le symboliste finlandais Hugo Simberg, les peintres américains naïfs comme Morris Hirshfield, autodidactes comme Gertrude Abercrombie, les peintres vaudous haïtiens, les tatouages de bagnards… On peut aussi penser à l’art brut d’Adolf Wölfli, Augustin Lesage ou Séraphine de Senlis, aux espaces géométriques et aux couleurs de Paul Klee, ou à l’œuvre des surréalistes Unica Zürn et Max Walter Svanberg. Ce déluge de références visuelles ne doit pas donner une fausse idée de son œuvre : malgré cette multiplicité, l’art de Gwendoline Desnoyers dépasse les réminiscences, offre une synthèse tout à fait originale et s’avère unique et singulier. Ce riche monde intérieur, certes nourri de nombreuses traditions, possède une grande unité, reflète une vérité interne aux thèmes privilégiés, aux visions récurrentes énigmatiques et parfois perturbantes. « Tous les matins piétiner la beauté / et tous les soirs faire trembler les enfers / G.D. » La citation donnée sur le bandeau de l’ouvrage semble affirmer le mépris de tout esthétisme, au profit d’un appel aux forces de la souffrance, pour aboutir à un art visionnaire, libéré des conventions du beau et apte à conjurer toutes les dimensions de la psyché.
L’inscription de l’art de Gwendoline Desnoyers dans toutes ces traditions n’est pour autant en rien un hasard mais une nécessité évidente. Tous ces arts communiquent et possèdent des passerelles entre eux. Comme l’écrivait Jérôme Dutel : « Art naïf, art populaire, art hors-normes, art singulier, neuve invention, art asilaire, art des fous, art médiumnique, art chamanique, arts modestes, création franche, sont des espaces qui se superposent, se frottent, s’écartent suivant les moments et les classements ». La difficulté de vivre ouvre à des formes d’expression autres, que les critiques et historiens d’art ont tenté de dénommer parfois sous l’appellation d’« art des fous », en particulier à partir de la parution en 1907 du livre de Marcel Réja L’Art chez les fous (réédité par Fabienne Hulak en 1994 puis par Marc Décimo en 2017), expression qui ne se voulait pas stigmatisante mais reste problématique. Dans un texte intitulé « L’art des fous, la clé des champs », André Breton disait son adhésion à la proclamation de l’« art brut » par Jean Dubuffet en 1948, l’art « des gens considérés comme malades mentaux et internés dans des établissements psychiatriques », mais qui témoigne d’une liberté absolue. Sans qu’on sache si Gwendoline Desnoyers reprenait ce terme à son compte, elle n’éludait pas son propre rapport à la maladie. Plusieurs citations reproduites dans l’ouvrage le manifestent sans détour : « Bonjour psychose / comment ça va / alors on en est où [….] Construire pour détruire / partir n’importe où / et jamais retrouver / le point de départ. » ; « si tu lis ce livre c’est que tu es fou / si tu es fou tu seras capable / par ton esprit / de transcender la réalité […] certainement tu seras témoin ou tu vivras / la descente aux enfers ». Dans ces lignes la psychose est vertige, perte des repères ; elle est aussi contagieuse, ou tout au moins elle attire et rassemble les personnes qu’elle touche.

De toutes les manières, l’art que nous révèle Une vie de regrets transcende les distinctions entre art naïf, art brut, art « asilaire » et art savant : étudiante en art, en pleine connaissance d’expressions artistiques multiples, en pleine maîtrise technique comme en prise avec son univers intérieur, Gwendoline Desnoyers s’affirme comme créatrice pleine et entière. Les éditeurs racontent la difficulté à rassembler avec l’artiste les œuvres à reproduire, dans un amoncellement de dessins sur différents supports, dans des états plus ou moins présentables, et aux techniques les plus inhabituelles, y compris « une peinture au jus d’orange ». Face à la tâche de scanner les originaux, ils ont pu compter sur le prêt de matériel de numérisation par l’illustratrice Alexandra Huard, sur l’aide de l’auteur de bande dessinée Pascal Pierrey, de la dessinatrice Fanny Dalle-Rive (à qui l’ont doit les restaurations soignées de bandes dessinées patrimoniales pour L’Association). La mise en page est due à la graveuse Diane Malatesta. L’ampleur des remerciements finaux montre combien cette publication fut un travail collectif au service d’une œuvre estimée et d’une artiste brutalement disparue.

Gwendoline Desnoyers avait choisi d’intituler cette monographie en désignant son existence comme « une vie de regrets ». Sa vie trop courte se révèle pourtant riche d’images éclatantes, de rêves somnambuliques, d’énigmes insondables, propres à susciter une fascination étrange. Les regrets désormais, ce sont ceux de ne pas la voir vivre plus longtemps, et ne de pas pouvoir l’accompagner davantage dans son propre cheminement, indissociablement personnel et artistique.
Gwendoline Desnoyers, Une vie de regrets, éditions Arbitraire, novembre 2023, 224 p., 30 €