Entretien avec Anne Roche : D’où vient ce que je sais ? (Terrhistoire)

Tandis qu’il se trouvait ce jour-là au café, dans l’attente d’on ne sait qui, Walter Benjamin raconte, dans Chronique berlinoise, qu’une idée s’imposa à lui avec « une violence irrésistible ». De quoi s’agissait-il ? Qu’est-ce qui se laissa soudain entrevoir ? Rien de moins que le tracé d’« un graphique qui schématiserait sa vie ». Cette idée, on le sait, Benjamin allait la retrouver plus d’une fois, la méditer, sans jamais lui donner une vraie forme.

D’emblée reprise ici — l’épigraphe l’atteste —, elle est clairement à l’origine du nouveau livre d’Anne Roche que les excellentes éditions Chemin de ronde viennent de publier. On ne s’en étonnera pas. Voici en effet longtemps qu’Anne Roche admire, étudie et commente l’œuvre de Benjamin. Longtemps qu’elle y trouve sans doute aussi de quoi orienter son propre parcours intellectuel, souvenons-nous de ses Exercices sur le tracé des ombres, son précédent ouvrage publié chez le même éditeur et qui reçut en 2018 le prix Walter-Benjamin.

Terrhistoire, ce nouveau livre, s’inscrit donc tout naturellement dans cette perspective qu’on dira benjaminienne : « organiser graphiquement sur une carte l’espace de la vie — bios ». Et c’est bel et bien à une écriture de type autobiographique qu’on a affaire, à ceci près qu’elle fut initialement conçue avec le désir de prêter à la narration de l’expérience, comme à son anamnèse, la vivacité et la justesse d’un relevé quasi cartographique, lequel trouverait sa ressource dans la survivance en soi des lieux, des êtres et des événements. De ce point de vue, englobant sa construction, sa puissance d’évocation et l’audace de ses agencements, ce livre est passionnant.

Reste que pour s’actualiser ainsi, l’écriture dut également, précise Anne Roche, composer avec les attendus de trois élans aussi forts que distincts. Le premier intéressait le récit d’une vie envisagée essentiellement sous le rapport des villes traversées, visitées, quelquefois habitées. Le deuxième entendait restituer le processus d’élaboration — espace et temps mêlés — de « l’imaginaire occidental » des années 1940-1950. Le troisième enveloppait quant à lui un bien embarrassant « secret de famille » qui serait tout à la fois décisif et, pour finir, d’importance relative.

Parvenue au terme de son développement — « et maintenant ? » —, toute cette mise en intrigue aura finalement mis au jour ce qui, dès le début, fut son motif, sinon son mobile essentiel, à savoir l’acte de re-poser la question suivante : « d’où vient ce que je sais ? ». Question qui n’a rien d’innocent, on s’en doute, et qui résonne sans surprise, une fois le livre refermé, avec une autre que posait Walter Benjamin dans Images de pensée : « alors se pose la question de savoir si le récit ne crée pas le bon climat et les conditions favorables pour bien des guérisons ».

Avant de répondre trop vite, notons d’ores et déjà que l’éditeur annonce la parution prochaine d’un autre ouvrage d’Anne Roche, Habiter l’utopie. Walter Benjamin architecte, lequel fera diptyque avec celui qu’on vient d’évoquer. On ne peut que s’en réjouir.

Votre livre, Terrhistoire, se présente comme un dispositif singulier qui invite à suivre tantôt le chemin du récit autobiographique ou généalogique, tantôt celui de la réflexion à partir d’événements ou d’engagements politiques, sans oublier les mille et une bifurcations que suggèrent les souvenirs des livres lus, des villes visitées, fréquentées ou aimées. Si bien qu’en vous lisant, au fil des pages, c’est moins l’ordre d’une construction linéaire qui s’impose que celui de la mise en espace d’une méditation. Dès lors, tout se passe comme si on avait affaire à une cartographie subjective — voire une partition — dont les plis et les légendes renverraient aux différentes parties, aux différents chapitres du livre. Se pose ici la question de la composition du livre. Comment s’est-elle effectuée ?

Le mot de « partition » que vous suggérez me convient : sur l’espace d’une page se donnent à lire différentes voix, chantées, instrumentales, voire « bruits » dans certaines musiques contemporaines, mais ces différences se résolvent, de façon plus ou moins harmonique, en un seul son éphémère – la musique, art du temps. C’est une représentation de ce que j’ai cherché à faire.

J’ai travaillé sur un montage de textes qui appartiennent à des registres différents – surtout des proses, mais aussi des poèmes, si tant est que l’on puisse aujourd’hui maintenir la distinction. Qui appartiennent aussi à des temporalités différentes : j’insère, et le dis, des fragments de conversations passées, des choses vues à divers moments du temps, des descriptions de photographies ou de tableaux dont certains relèvent de la grande Histoire et d’autres de l’enfance, de la petite histoire. Quelques-uns de ces textes sont anciens, la plupart sont récents comme le montage lui-même. Et j’en donne une sorte de clef, à la fin de la partie sur « Berlin », en utilisant l’image de la mosaïque pour matérialiser ce que j’ai cherché à faire : rassembler, ajointer, coller ensemble ces éléments hétérogènes, sans les lisser, en laissant subsister les arêtes, mais en donnant à voir malgré tout une unité.

Dans l’Avant-propos de Exercices sur le tracé des ombres, l’ouvrage que vous avez consacré à Walter Benjamin, vous écrivez que chez lui, tout au long de son aventure intellectuelle et sensible, « le déchiffrement de l’histoire est l’occasion d’explorer sa propre vie, mais loin de l’étroitesse commune à tant d’autobiographies ». Diriez-vous de votre nouveau livre qu’il peut se ranger lui aussi sous cet horizon benjaminien ?

Je m’approprie à nouveau dans vos questions le terme de « cartographie subjective », qui est éminemment benjaminien. Walter Benjamin avait rêvé d’écrire sa vie en l’«organisant graphiquement sur une carte », comme je le cite en épigraphe. Il ne l’a pas fait, et s’était donné pour règle de ne jamais utiliser le mot « Je » sauf dans les lettres… Dans Terrhistoire, j’utilise tout le temps le mot « Je », mais j’espère avoir échappé à certains travers du genre autobiographique.

En premier lieu, j’ai réfléchi au déroulement du texte. Aucune autobiographie aujourd’hui ne suit exactement un plan chronologique, les retours en arrière sont bien admis par le lecteur, mais souvent, le texte autobiographique comporte une sorte de modèle initiatique sous-jacent, comme si l’auteur en se racontant allait vers un accomplissement personnel, l’accès à une sagesse. Je crois avoir cassé cette possibilité, en introduisant une dissonance toutes les fois qu’il me semblait courir ce risque. La dissonance peut prendre la forme d’une interrogation, d’une ironie discrète, parfois de l’effet d’une découverte : sous le nom d’une rue, apparemment anodin, surgit l’écho d’une histoire tragique, sous une figure familière, une inquiétante étrangeté. Ou des surprises : « je mentais », énoncé que l’on ne peut pas faire au présent. Bref, un texte « accidenté », comme on dit qu’un terrain est accidenté, ce qui oblige à une certaine vigilance.

Autre élément pour sortir de « l’étroitesse commune à tant d’autobiographies», c’est la composante générationnelle : Terrhistoire est moins le récit de « ma » vie qu’une histoire (partielle, certes) de ma génération, un peu comme avait fait Perec avec Je me souviens ou Annie Ernaux avec Les Années. Les éléments du quotidien le plus banal (les chansons, les affiches, les publicités) jouent à double détente : les gens de ma génération s’y retrouveront d’emblée, mais dans une saisie à la fois immédiate et passée, peut-être nostalgique, tandis que pour les plus jeunes ce seront essentiellement des vestiges d’un passé historique, celui de leurs parents ou grands-parents.

Joue enfin la scansion de l’histoire. Sur ce dernier point encore, Benjamin est pour moi une référence constante, même si son vécu n’est pas le mien, si son histoire n’est pas la nôtre. Il ne cesse de mettre en garde l’historien – mais finalement chacun de nous – contre une tentation qui prend de multiples formes : oublier le passé, croire qu’on peut le saisir « comme si » rien n’avait eu lieu entre l’événement passé et nous, simplifier les stratifications temporelles, vectoriser les flux du temps. Il nous rappelle que l’histoire est écrite par les vainqueurs, ce que je « traduis » en imaginant l’erreur qui consisterait à compter sur les Dominicains pour raconter la croisade des Albigeois ou compter sur les Athéniens pour raconter le massacre des Méliens, heureusement il y avait Thucydide. De façon générale, le montage que j’ai décrit plus haut, en télescopant les époques, en jouant systématiquement sur les ruptures et les anachronismes, tente de répondre aux injonctions et aux mises en garde de Benjamin. Par exemple, il arrive que le texte pivote d’une réalité à une autre, par le biais d’une association qui se situe hors causalité et hors proximité temporelle : ainsi l’histoire de la noyée anonyme de Londres coïncide avec l’évocation très elliptique des Algériens noyés d’octobre 1961. J’ai souvent procédé par un feuilletage d’images donnant lieu à des glissements de sens. Suivant en cela les intuitions de Georges Didi-Huberman, grand lecteur de Benjamin, je pense que l’anachronisme a une valeur heuristique, et que c’est au lecteur de s’en emparer pour en tirer parti.

Même si, finalement, il sera qualifié de « leurre », le point aveugle et l’opérateur sensible de Terrhistoire est un secret de famille que vous n’hésitez pas à dévoiler d’entrée de jeu et dont l’énoncé revient de façon lancinante. S’il s’agit bel et bien d’un « leurre », ce que l’on comprend peu à peu, quelle aura été cependant la fonction réelle de ce secret — certes révélé, mais à l’effet redoutable — au cours de l’écriture du livre ?

On ne mesure jamais tout à fait l’impact que peut avoir un livre, que ce soit sur celui qui l’écrit ou sur son entourage – les exemples ne manquent pas des ravages possibles d’un dévoilement qui n’est jamais maîtrisé. Mais il faut ajouter que le texte bouge en cours d’écriture.

Progressivement en effet, j’ai senti que le livre changeait de focale. J’étais bien partie sur le secret de famille, et n’étais pas décidée d’emblée à ce que soit une fausse piste. Cela d’autant plus qu’évoquer ce secret a eu une conséquence que je n’attendais pas : le simple fait de l’écrire a réactivé des expériences de perte et de séparation très anciennes, « oubliées » ou plutôt enfouies sous des strates de temps. Expériences dont je n’ai peut-être pas fini de mesurer les effets. Mais l’affichage du secret, même si j’affirme à la fin qu’il n’a que peu d’importance, a drainé avec lui à la fois d’autres souvenirs « personnels » beaucoup plus récents et un souvenir qui ne m’est pas personnel, mais qui n’a pas fini de nous hanter : la destruction des juifs d’Europe.

Quand j’étais enfant, l’Allemagne, c’était « le pays qui faisait peur », le pays de la guerre, le pays où mon père était prisonnier. Rien de plus, tout d’abord. Mais je raconte comment une bande dessinée dans un journal pour enfants m’a appris l’histoire des chambres à gaz – premier contact, mais indirect, avec une réalité qui d’une certaine façon n’a jamais cessé d’être présente. En grandissant, j’ai appris à apprivoiser ma peur de l’Allemagne, grâce d’abord à mon père qui n’avait gardé aucune rancoeur de ses années d’Oflag et m’a très tôt fait lire Thomas Mann, Hermann Hesse… Mais je n’ai jamais apprivoisé ce qui avait été le destin des autres, et là intervient le souvenir de mon amie Dora, qui avait toujours peur quand on venait frapper à sa porte.

Quant aux effets sur l’entourage… Quand, il y a bien des années, j’ai envoyé mon manuscrit de La Relative aux Éditions des Femmes, Antoinette Fouque, qui l’a aussitôt accepté, m’a tout de même demandé si cela ne risquait pas d’avoir des retombées sur ma famille. Le livre mettait déjà en jeu l’oncle traducteur, mais je n’avais pas dit le titre du livre qu’il avait traduit… Pour Terrhistoire, j’attends avec une certaine impatience quelques retours, en particulier des quelques personnes les plus proches du secret en question, même si ce secret n’en est plus un depuis longtemps. Mais, pour l’une d’entre elles au moins, il est au coeur d’un projet différent du mien, que je respecte dans sa différence. J’espère que Terrhistoire ne va pas l’enrayer ou le différer.

Anne-Roche – Le bas filé

Vous évoquez plus d’une fois votre terreur des bombardements lorsque vous étiez enfant. Pourtant, dites-vous aussi, personne ne vous en avait parlé et vous étiez à l’époque une toute petite fille. Étrange phénomène, qui vous conduit à constater également que « le propre de cette histoire, c’est qu’elle me (re)donne des souvenirs d’avant ma naissance ». On pense ici à Derrida affirmant qu’« être hanté par un fantôme, c’est avoir la mémoire de ce qu’on n’a jamais vécu au présent », d’autant plus que Terrhistoire est à maints égards un livre de hantises. D’où, peut-être, cette interrogation qui vous vient : « Cette histoire me concerne, mais comment ? » Une fois terminé, le livre vous a-t-il permis de répondre à cette question ?

Votre question me touche d’autant plus qu’elle rapproche deux phénomènes que je n’avais pas songé à associer : le souvenir corporel, vivace, de la prime enfance, et les souvenirs ou plutôt les « hantises » de ce que l’on n’a pas vécu mais qui n’en existe pas moins. Ces mémoires impersonnelles, je ne veux pas les appeler simplement culturelles. Certes, elles passent par les livres, par les récits ou les images des autres, mais peut-être aussi par des fils plus mystérieux et pas encore explorés.

On avait assuré à la petite fille qui avait peur des bombardements que la maison qu’elle aimait résisterait aux bombes. C’était faux, bien sûr, et en le racontant, en plusieurs lieux du texte, je mets à distance l’illusion et la détruis. Pourtant, est-ce bien sûr ? A la dernière page, on apprend que la maison a résisté au temps, à la spéculation immobilière, que son premier propriétaire était « chiffonnier » — encore un emprunt à Benjamin – et que son petit-fils a été tué au maquis. Cette dernière page, je l’ai écrite comme une strette – le moment de la fugue où tous les motifs reviennent, mais raccourcis, fragmentés.

Le lecteur n’a pas les mêmes souvenirs que moi, même si certains souvenirs d’enfance sont d’une grande banalité et, à ce titre, appartiennent à tout le monde. Il n’a pas les mêmes expériences, les mêmes références. J’ai pourtant imaginé pouvoir partager ce mouvement du texte, qui va du passé d’une histoire privée au futur d’une histoire collective – et retour.

Anne Roche, Terrhistoire, éditions chemin de ronde, octobre 2023, 254 p. 22 €