OK GÉNIE (Ulysse est un con)

Wojack on a desert island

Des loups rodent autour du camp. Ulysse, le héros aux mille ruses suggère de prendre aussitôt arcs et javelots pour s’en débarrasser.

Palamède, le héros méconnu, y voit plutôt un présage annonciateur de la peste. Sa réponse est pacifique et raisonnée : changeons au plus vite l’alimentation des troupes et occupons-les à faire de l’exercice en mer pour respirer un air sain. L’épidémie frappe les villes alentour et épargne alors les Grecs.

Peut-être que si Palamède s’était trompé, il eût figuré en bonne place dans l’Iliade ou l’Odyssée. Mais le diagnostic et le remède étaient appropriés et pas une ligne ne lui est consacrée chez Homère. Il faut dire que ce n’est pas la seule mise en déroute des ruses d’Ulysse qui lui sont prêtées. Dans L’Héroïque, Philostrate en rapporte deux autres, dont la plus connue est celle du recrutement pour la guerre de Troie. Face à ce général Palamède venu l’enrôler, le héros d’Homère feint la maladie mentale en labourant n’importe comment. Mais le stratagème est déjoué par le malin recruteur : il place sur le chemin le jeune Télémaque que le roi d’Ithaque se voit alors contraint de sauver in extremis. Encore une fois, les mille ruses rencontrent un esprit plus avisé. Dès lors, ce Palamède est l’homme à abattre et plusieurs versions de textes ultérieurs évoquent un épisode de mise à mort initiée par Ulysse, voire à une noyade directement provoquée de ses mains. Eschyle, Sophocle et Euripide lui ont chacun consacré une tragédie dont nous n’avons plus que des fragments. Qui mérite un tel oubli ? Le Palamède qui aurait inventé le jeu de dés pour remédier à l’ennui des soldats ? Celui qui serait également à l’origine du phare et de l’écriture ? Il est bien impossible de parler de lui sans superlatifs et Xénophon fait dire à Socrate avant sa propre mort : “ il inspire des chants bien plus beaux qu’Ulysse qui le fit mettre à mort injustement”. Autant de superlatifs pour célébrer un personnage qui n’est pas un dieu ; autant de comparaisons systématiques et dévalorisantes avec celui qui était pourtant vanté comme le meilleur porteur de l’intelligence rusée, la fameuse mètis.

Dans notre monde post post-homérique, aux nombreuses publications éditoriales consacrées à des relectures de l’Odyssée et de ses protagonistes, peu de monde pour dire qu’Ulysse est un con (et un assassin jaloux de surcroît). Nous sommes tellement sur nos gardes que nous avons besoin de cet Ulysse : les machines et les algorithmes sont perçus comme des menaces et une concurrence à nos capacités. La défiance est de mise envers ce qui non seulement serait plus intelligent que nous, voire “trop intelligent”. Nous sommes en mal de bonne intelligence, de celle qui nous permettrait de garder encore un peu la face. La mètis des Grecs est ainsi souvent convoquée avec pour espoir d’ouvrir une porte de sortie honorable à nos capacités humaines qui le valent bien. Ulysse, malin et jaloux à la fois est parfait pour nous.

Au quotidien, la condamnation du trop d’intelligence se porte bien et elle ne vise pas que les machines concurrentes. Elle a cours sous la forme du dénigrement jaloux des succès des uns, de commentaires ironiques qui tentent d’annuler l’intelligence de l’ennemi, si ce n’est de l’ami(e).

Ainsi, l’expression montante “OK Génie” figure en bonne place dans les termes employés lors des joutes numériques. L’un tweete ou poste son explication par a+b au sujet des virus, de la guerre ou du réchauffement climatique. On lui répond en un contrepoint peut-être plus informé. Le premier intervenant surenchérit dans ses affirmations jusqu’à ce qu’on le gratifie d’un “Ok génie” qui ferme le ban. On espère alors avoir produit le même effet de charge définitive que si l’on avait employé le fameux Ok boomer. Le génie étant celui qui voit ce que les autres ne voient pas, rien de plus redoutable que de se voir révéler brutalement sa propre cécité.

La période de pandémie est bien celle des chasseurs de loups, favorable aux demi-savants, à l’homme de savoir persuadé que sa maîtrise épistémique lui permet de s’aventurer au-delà de son champ de compétences. On a ainsi vu émerger l’accusation moqueuse et savante d’ultracrépidarianisme, héritée d’une so chic expression latine (sutor, ne supra crepidam­­) que l’on rencontre chez Pline l’Ancien. Ce dernier raconte dans l’Histoire naturelle que le peintre Apelle se serait vu reprocher par un cordonnier un défaut de réalisation de la sandale. L’artisan s’en serait ensuite pris à un détail concernant la jambe. Les commentateurs contemporains se sont empressés de relier ce reproche d’aller se mêler de ce qui est au-delà de la chaussure (littéralement ce que dit cette expression) à une étude controversée de psychologie publiée en 1999. Celle-ci montrerait que les plus nuls seraient sujets à un excès de confiance proportionnel à leur méconnaissance. En réalité, la référence n’est pas si heureuse, car cet “effet Dunning-Kruger” comme on aime à le citer, porte uniquement sur la tendance à surestimer ses résultats dans les domaines pour lesquels on n’est pas bien qualifié. Et rien d’autre…

Le besoin de jouer avec son sentiment d’intelligence, de le comparer est impossible à rassasier. Si l’on pense avoir trouvé un génie sur pattes, ses laudateurs se bousculent pour le couronner de lauriers, et pensent tirer un peu de cette intelligence pour en avoir correctement identifié le porteur (il est formidable, il comprend tous les articles scientifiques). De l’autre côté, le ridicule de l’ultracrépidarien et de sa bande procure à ses dénonciateurs une satisfaction moqueuse, matinée du soulagement de ne pas être la victime (ah ! ah !  Épidémiologiste Ier a encore frappé…).

Pour ce qui concerne le ok génie sur les réseaux, tout comme le recours régulier à d’autres expression du type « gros cerveau« , il est possible qu’elles doivent beaucoup à la diffusion depuis 2015 de mèmes qui jonglent entre autres avec les organes cérébraux démesurés et leur associent des ”tfw too intelligent to”, expression tout droit sortie du site 4chan. Côté texte, il s’agit d’une des nombreuses déclinaisons des “That Feel When”, des phrases qui expriment toujours au départ un sentiment de mélancolie dans le monde (quelque chose comme ça te fait ça quand t’es trop intelligent pouraller te baigner). Ce qui assure bien la continuité avec le génie romantique perdu et incompris sur cette planète (et à l’autodérision appliquée à sa propre situation dans le cas du génie contemporain). Côté image, on retrouve le fameux personnage du Wojak mais cette fois systématiquement dessiné avec une excroissance d’un cerveau aux circonvolutions apparentes et foisonnantes, au point qu’elles envahissent toute l’image.

Ainsi, dans l’une de ses représentations la plus fréquente, le personnage est assis sur son propre cerveau dégoulinant sur une île, lunettes de soleil vissées sur le nez et cocktail à la main – en toute sérénité. Dans une autre, le Wojak joue aux échecs avec sa masse cérébrale en partie métamorphosée en sorte de Penseur de Rodin paisiblement absorbé dans la réflexion. D’autres images insistent encore plus sur l’incommensurable intelligence : une grue devient nécessaire pour porter l’encombrant organe. Ou ce dernier n’est que partie d’une baleine circonvolutionnante.

Ces Wojak-ci sont ceux de l’extension infinie, ceux que rien ne retient plus. Ils sont l’appropriation totale par l’esprit, l’extase et la sortie de soi ; l’hybris. Seulement, loin d’être en proie à la panique en raison de toutes ces circonvolutions invasives, les Wojak apparaissent souvent en situation de grande quiétude. La sagesse comme il se doit s’accomplit dans l’ataraxie, et c’est bien ce que voulaient valoriser les écoles stoïciennes, meilleures ambassadrices de la figure de Palamède, souvent réhabilitée par leurs soins.

Aussi, le mème du trop d’intelligence nous montre cette dernière juste avant qu’elle ne se gâte. Lorsque l’on se trouve encore dans l’illusion de la sagesse. On le poste et le partage par auto-ironie contemporaine, pour montrer que si l’on est bien dans son quart d’heure d’intelligence, on n’en ignore pas moins sa précarité et ses propres limites. Mais on le convoque bien souvent pour alimenter les sarcasmes, déminer les prétentions de l’autre et priver de légitimité celui à qui l’on veut faire savoir que sa ruse de poulpe va bientôt le faire se prendre dans ses propres tentacules.

Le trop d’intelligence est toujours un trop, un territoire provisoire, risqué et dangereux qu’il est socialement déconseillé d’aller occuper sans licence. Il ne peut qu’échapper aux représentations courantes de synapses, veines bleutées et effets lumineux qui illustrent les “pouvoirs du cerveau” et autres naturalismes du cérébral. Il mérite bien l’extrapolation en tous sens, peut-être même en allant encore plus loin dans le délire, pour aller là où ne vont pas les loups. Sinon, ce n’est jamais qu’Ulysse sans Palamède.

Wojacks Playing Chess With His Own Brain