Start-up family : François Bégaudeau, Un enlèvement

Illustration de couverture, signée Philippe Bretelle, pour Un enlèvement de François Bégaudeau

Emmanuel a Édouard pour ami, Brune pour épouse (et Amélie en guise de maîtresse). Il croise aussi à l’occasion Marlène, Muriel, Cédric ou Benjamin, ainsi qu’un certain monsieur Denormandie, directeur d’école, ou une madame Parly, neuropsychologue de son état. Sans compter un dénommé François aux apparitions aussi fugaces qu’inopinées, avec lequel semble s’établir une sorte d’étrange télépathie.

Pour Emmanuel et sa famille, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Possible seulement, car il est parfois un peu compliqué d’avoir à la fois une femme et une maîtresse, surtout quand sa futée de fille se fait un peu trop maline. Et parce que surtout, contrairement à cette dernière, performante à souhait, son fils se montre légèrement récalcitrant. Par exemple, lorsqu’il s’agit de se décider à apprendre à lire, comme il aurait dû normalement le faire durant son CP. Quelque chose comme un « I would prefer not to » qui met parfois les nerfs d’Emmanuel à vif.

Mais bon… Pour l’heure, il convient de se concentrer sur les vacances à Royan en général et sur son footing quotidien en particulier.

Un jeu de massacre jubilatoire

Il y a, comme souvent chez François Bégaudeau, une tentation potache qui souligne, parfois exagérément, le projet de l’auteur et les effets recherchés. Mais la drôlerie du propos et sa charge critique n’en sont pas moins terriblement dévastatrices, d’autant que le personnage du père (Emmanuel, donc) est aussi le narrateur du récit. Ainsi véhicule-t-il directement et sans filtre les pratiques, croyances, rites et préjugés de la famille moderne et parfaite qu’il est censé incarner avec les siens : connexion permanente à l’univers 2.0, valorisation systématique de la performance (professionnelle, sociale ou sportive), conformité servile à toutes les injonctions diététiques et écologiques, surinvestissement éducatif tant familial que scolaire, idéologie de la transparence communicationnelle. Et ce n’est certes pas un hasard que sa femme tant admirée (et donc aussi trompée) soit conseillère en communication de crise pour de grandes entreprises internationales et sache utiliser à la perfection ses compétences professionnelles pour « gérer » les tensions familiales du quotidien.

Ce qui contribue aussi à donner au livre toute sa force décapante, c’est que le récit a pour narrateur un personnage éminemment antipathique, voire parfaitement odieux, qui tend au lecteur un miroir dans lequel ce dernier a bien des chances de retrouver, à peine caricaturées, certaines de ces fausses évidences du moment auxquelles on souscrit souvent par inadvertance et par paresse. Odieux, le personnage ne l’est jamais autant que lorsqu’il croise incidemment des gens « d’en bas » : roms rencontrés à proximité d’une poubelle, famille d’origine populaire sur la plage, livreur d’Amazon, baby-sitter noire payée au noir et plus ou moins corvéable à merci. C’est ici que la verve de François Bégaudeau se déploie avec le plus de cruauté jubilatoire à travers des situations et des dialogues qui frisent volontiers le burlesque. Préjugés, racisme et mépris social émergent très vite d’attitudes politiquement correctes truffées de mauvaise foi et qui peinent à masquer les bons vieux réflexes de classe.

Le personnage s’avère tout aussi détestable quand son monde si lisse menace de se fissurer et de se défaire, au moment par exemple où sa femme disparaît de façon incompréhensible et que, culpabilité aidant, il l’imagine aussitôt kidnappée. L’énervement, l’impatience et la colère qui s’emparent de lui font voler en éclats le double vernis d’un comportement et d’un langage qui apparaissent dès lors aussi superficiels que contraints (avec toutefois ce gain non négligeable que l’irrationalité totale et la panique irrépressible qui s’emparent du personnage laissent enfin émerger en lui, même si c’est pour le pire, quelque chose de vaguement vivant et de vaguement humain).

La reconquête d’une langue

Le livre a également le mérite d’aller au delà du projet explicite qui est le sien, dans la mesure où sous les dehors de la farce, il prend aussi, à travers le personnage du fils, Louis, la dimension d’une sorte de fable. Calamiteux pour ses parents en raison de ce qui relève à leurs yeux d’un échec social intolérable (ne pas avoir appris à lire), il fait l’objet de toutes sortes de tentatives de « remédiation » en elles mêmes tout à fait désopilantes. Mais il apparaît assez vite que son incapacité apparente et sa profonde apathie relèvent bien plutôt d’un refus catégorique d’entrer dans le monde et le système de valeurs que cherchent à lui inculquer famille et école. Car, en fait, Louis saurait peut-être lire mais refuserait de le faire, au moins en présence de ses parents, réduisant qui plus est au minimum les échanges verbaux qu’il peut avoir avec eux.

Par là revient autrement la question de la langue, et de cette langue fossilisée dont François Bégaudeau propose la transcription hors-sol et la parodie via le récit du père et à travers laquelle se dévide le discours stérile et intarissable de la conformité et du conformisme. De cette langue, il faut absolument sortir : tel est l’impératif politique.

D’où, sans doute, la place, d’abord mystérieuse, faite dans le récit au fait divers qui donne son titre au roman : l’enlèvement supposé de Théo, le fils d’un riche entrepreneur local, dont les médias rendent compte en le feuilletonnant et en le dramatisant. Faux enlèvement et vraie fugue qui s’avéreront relever d’un refus en tout point similaire à celui de Louis, comme le confirme la fin du roman.

Une fin qui, choisissant très librement d’assumer une rupture énonciative par rapport au reste du texte, produit un effet très réussi d’échappée belle et de libération euphorique : Louis, enfermé dans sa chambre, loin de jouer à un jeu vidéo comme le croit son père, communique en cachette par textos avec Théo. Des textos qui, en l’espace de quelques pages, opèrent une traversée et une réappropriation de la langue en même temps qu’ils permettent l’émergence d’une communauté : de l’écrit SMS pratiqué par les adolescents, on passe à des énoncés soudain grammaticalement corrects mais convenus pour mieux réinventer aussitôt après une langue aux échos volontiers poétiques qui, par sa dynamique même et sa soudaine intensité, coupe définitivement les amarres d’avec la langue technocratique et l’univers fossilisé des parents.

Au point que, pour Louis, Théo et leurs potentiels amis, emportés et libérés par cet élan, « [t]out verdict issu des géniteurs [a désormais] sur [leur] vie aussi peu d’effet que le craquement d’un meuble sur le sens du vent ».

François Bégaudeau, Un enlèvement, éditions Verticales, août 2020, 192 p., 18 € — Lire un extrait