La vidéo a déjà commencé

Exposition Bacon en toutes lettres, Centre Pompidou (affiche)

Cet hiver 2020, la rétrospective consacrée à Francis Bacon au Centre Georges Pompidou suscite une polémique au sujet de l’absence de cartels. Seules des vidéos projetées en fin de parcours constituent de la documentation en appui des œuvres exposées. L’art du vingtième siècle nous a plutôt habitués à maintenir de l’écriture, quand bien même la toile perdait son statut premier : les cimaises, les cadres et les coups de pinceaux se sont vues éclatés, réagencés dans un sans dessus-dessous. L’écriture s’est glissée comme fragment de journal ici, comme mots colorés par des néons, là. Les peintres abstraits ont pensé leurs gestes comme des écritures inédites, comme une super-calligraphie. Les Lettristes ont tenu la matérialité des signes au pied de la lettre. Quant au musée, il nous a d’abord saturé l’espace de textes informatifs et documentaires, de plaquettes mais également de recommandations pour guider notre visite, réfréner nos tentations de toucher les œuvres, ou d’utiliser nos portables. Ses avertissements ont cédé la place à des expériences immersives où le spectateur a lui-même été intégré pour faire des choses, participer. Le texte matériel a été prié de se faire plus discret, considéré comme un obstacle à la présence.

Pour autant, si le texte n’est pas directement visible, il circule en flux permanents sur les téléphones des visiteurs qui accèdent à des informations, reproduisent et diffusent les images et les commentent aussitôt, tout en échangeant des messages. Nous visitons ces lieux en images et en textes.

L’exposition Bacon a généré à elle seule un hashtag #cartelgate pour contribuer aux commentaires de textes sur l’absence de textes. Car on s’offusque lorsque l’écrit manque à sa place, comme on s’émerveille dès qu’il nous surprend en un lieu inattendu. Les façades de nos immeubles et murs se voient en une nuit recouverts de bandeaux blancs rendant visible un décompte de féminicides. Des formules politiques ramassées en lettres cursives noires côtoient des tags plus ou moins énigmatiques.

Alors que les uns regrettaient les cartels au musée, d’autres ont commencé à réagir à l’apparition d’écritures sur Tiktok, espace jusqu’en juillet textuellement déserté. Depuis l’émergence des plateformes comme YouTube, nous nous étions habitués à la vidéo comme complément au monde de l’écrit, voire comme alternative en images parlées. On résumait en trois minutes les 600 pages d’une thèse ou La Critique de la raison pure. On abandonnait les manifestes ou les pamphlets cinglants pour publier en deux clics son coup de gueule. Mais en quelques mois, l’application chinoise, réputée haut lieu du divertissement et de mimétismes adolescents voit une proportion majoritaire de ses vidéos se couvrir de mots, phrases et dialogues que l’on pointe du doigt en maintenant son regard plus ou moins imperturbable face caméra. Pendant que la musique sélectionnée tourne, une main se lève et désigne au-dessus de la tête un « être célib, c’est…« , puis pointe à gauche un « avoir du temps« , le ponctue à droite de « manger épicé« , et ajoute un peu en dessous « de la place dans le lit « . Une moue, une parole enfin prononcée avec grimace apportent une chute aux vingt secondes : « pas de Valentin”. D’autres usent de textes intercalaires, nous jouant des saynètes de films muets alternants entre « ELLE, la fille seule » et « LUI, son crush ». Le répertoire de mèmes rythmés par l’écrit s’étoffe et s’enrichit d’effets techniques.

Le degré de saturation par l’écriture est parfois tel que l’image du protagoniste est envahie des phrases maladroitement juxtaposées. N’ont plus cours les commentaires amassés au pied des écrans, qui nous laissaient l’image encore dominante.

Le tiktokeur/la tiktotrice devient ainsi un(e) faire-valoir pour un texte qui mène sa propre logique parallèle. Une sorte de couple inédit se forme entre le médium qui fait parler les écritures et les écritures elles-mêmes : l’un valorise l’autre et inversement. Ma petite histoire est drôle et c’est bien ce petit minois qui vous la conte. Reste à savoir si les regards extérieurs dérogeront d’un coup de majeur au plaisir de mon texte, ou au contraire généreront un surplus de commentaires.

En citant Angelus Silésius pour signaler que le lecteur n’est pas plus passif que le texte, Roland Barthes disait l’essentiel : « L’œil par où je vois Dieu est le même œil par où il me voit”.

Le Textok comme accès à une certaine jouissance démocratique.