Résister : Croire (encore) au Merveilleux !

© Laëtitia Baltz

Guerres, conflits et révoltes, attentats, répressions et atrocités, manifestations, contestations et dissensions, crises en tous genres, exaspération généralisée et aggravée, absence ou perte d’êtres chers et cœurs brisés de maintes façons… ça gronde et pas uniquement du côté des êtres humains, mais également dans les entrailles de la terre. Ça tremble et ça chauffe dans le monde. Le constat alarmant et désespérant planétairement révèle une époque accablée et accablante. Nous vivons des temps troublés, sombres et violents. Chaque jour connaît son lot de drames à plus ou moins grande échelle, qui interpellent nos yeux, nos oreilles, nos cœurs, nos esprits, finalement nos consciences.

Coller et se borner au réalisme porte à un pessimisme certain et à un avenir promis au Néant digne de celui du roman L’Histoire sans fin de Michael Ende. Impossible d’en rester là, insensibles et indifférents, sans rien faire.

La période des fêtes de fin d’année est toujours délicate en ce sens que les maux y sont amplifiés et même exacerbés… ce qui n’est pas facile ni évident à vivre devient alors encore plus fragile. De plus, Noël n’échappant pas ou plus à ce qui, il y a quelques années encore, représentait une sorte de trêve, de petite parenthèse lumineuse, la magie de Noël désormais poussive, se cherche à tâtons, se sent par notes fragmentées et touches fragmentaires, se déniche par petites bribes colorées, se respire par de parcimonieuses bouffées chocolatées et en de rares bulles à l’étincellement tendant à se ternir. Malgré le faste qui peut s’étaler par endroits et avec plus ou moins de bon goût, il faut bien reconnaître que l’entrain et le cœur de la majorité des personnes n’y sont pas, enlisées dans la dure et pesante réalité et préoccupées plus ou moins consciemment par le désastre permanent de ce « monde mourant » pour reprendre l’expression de la lauréate du prix Nobel de Littérature Olga Tokarczuk. L’espoir est en berne dans la vastitude d’une perte de sens, même en ce moment des fêtes.

Face au climat général ambiant, il convient de forger un rempart qui puisse faire voler en éclat les barrières et frontières réelles qui réduisent notre monde, qui tendent à asservir nos esprits et à dessécher nos cœurs. Difficile en cet Avent aux jours noirs de trouver – encore – des motifs de se réjouir et d’espérer.

Et si nous faisions un pari, un pari pascalien, de revendiquer un élan en faveur du Merveilleux ?

© Laëtitia Baltz

Poussons la porte du Merveilleux et entrons dans son univers frémissant, fourmillant et chatoyant de magie qui nous entoure et dont beaucoup ignorent ou ne soupçonnent même pas l’existence.

Découvrons, ou redécouvrons, l’éditorial de Francis P. Church, en date du 21 septembre 1897 paru dans The (New York) Sun sous le titre: « Is There a Santa Claus ? » que je vous retranscris in extenso et dans sa traduction française la plus littérale possible.

« Le Père Noël existe-t-il ?    

Nous avons le plaisir et l’honneur de répondre dans les plus brefs délais à la question qu’une petite lectrice nous adresse. C’est la preuve que nous sommes extrêmement sensibles à l’honneur qu’elle nous fait en se comptant au nombre des amis de notre journal.

« Cher Rédacteur – J’ai huit ans.
Certains de mes petits amis disent que le père Noël n’existe pas.
Papa dit, « Si tu le lis dans le Sun, c’est que c’est vrai » .
S’il vous plaît, dites-moi la vérité, le père Noël existe-t-il ?
Virginia O’Hanlon
115 Ouest 95e Rue »

VIRGINIA, tes petits amis ont tort. Ils sont les victimes d’une époque sceptique où personne ne croit plus en rien. Ils ont perdu la capacité de croire sans voir. Ce que leur esprit étroit est incapable de concevoir, ils pensent pouvoir l’ignorer. Notre esprit, Virginia, celui des hommes comme celui des enfants est trop petit. Dans notre immense univers, l’homme n’est qu’un insecte minuscule, une fourmi, et son intelligence bornée ne peut pas comprendre ce qui est extraordinaire et incommensurable. Seul l’Esprit est susceptible de réunifier la vérité et la connaissance.

Oui, Virginia, le Père Noël existe. Il existe aussi surement que l’amour, aussi sûrement que la générosité et le dévouement et tu sais qu’ils abondent et qu’ils illuminent ta vie de leur plus grande beauté et joie. Hélas, comme le monde serait morne si le Père Noël n’existait pas. Il serait aussi triste que s’il n’y avait pas de petites Virginia. Il n’y aurait alors plus de foi enfantine, plus de poésie, plus d’amour pour rendre cette existence supportable. Nous n’aurions plus de plaisir que dans les choses que nous pouvons saisir avec nos sens. La lumière éternelle que les enfants répandent sur le monde serait à tout jamais éteinte.

Ne pas croire au Père Noël! Autant ne pas croire aux contes de fées. Tu peux demander à ton papa d’engager des gens pour surveiller toutes les cheminées pendant la nuit de Noël pour attraper le Père Noël, mais même s’ils n’arrivaient pas à voir descendre le Père Noël, qu’est-ce que ça prouverait? Personne ne peut voir le Père Noël, mais cela ne signifie pas que le Père Noël n’existe pas. Les choses les plus réelles de ce monde sont celles que ni les enfants ni les grandes personnes ne sont capables de voir. As-tu déjà surpris des fées dansant dans le jardin ? Bien sûr que non, mais ça ne prouve pas qu’elles n’y sont pas. Personne ne peut concevoir ou imaginer toutes les merveilles existantes insaisissables et invisibles aux yeux du monde.

Tu peux casser le hochet d’un bébé pour voir ce qui fait du bruit à l’intérieur, mais un voile recouvre le monde de l’invisible, un voile que ni l’homme le plus fort ni même les efforts conjugués de tous les hommes les plus robustes ayant jamais vécu ne sauraient déchirer. Seule la foi, l’imagination, la poésie, l’amour, le romantisme parviennent à soulever un pan de ce voile et révéler la beauté surnaturelle et la gloire dont il regorge. Tout cela est-il réel ? Ah, Virginia, il n’est rien au monde de plus réel et de plus persistant.

Le Père Noël n’existe pas ? Dieu merci ! Il existe et il existera toujours. Dans un millier d’années, Virginia, non, dans dix fois dix mille ans dans le futur, il continuera à réjouir le cœur des enfants. »

© Laëtitia Baltz

Le contenu de cet article ayant profondément touché des milliers de gens et des lettres parvenant en grand nombre à la rédaction du Sun la priant de le publier à nouveau à l’époque de Noël, le journal accéda à leur requête et instaura la tradition de publier chaque année son « Oui, Virginia, le père Noël existe ! » jusqu’à sa cessation d’activité en 1949. Depuis lors, cet article est devenu l’éditorial le plus réimprimé de l’histoire du journalisme en langue anglaise et a par ailleurs fait l’objet de téléfilms. Qui plus est, Francis P. Church et Virginia O’Hanlon étant tous deux passés par Columbia (New York), l’université fait une lecture de la question et de sa réponse à chaque Noël lors de la cérémonie Yule Log succédant à l’illumination du sapin.

La pertinence de cet écrit d’un homme qui, initialement correspondant pendant la guerre de Sécession, fut confronté à la souffrance, au manque d’espoir et de foi parvient à faire porter son écho jusqu’à notre époque où il peut trouver une certaine résonance. En effet, si lointains mais semblant simultanément si actuels, ces mots à la portée et au sens universels révèlent et illustrent la puissance du Merveilleux qui constitue encore et toujours une réponse et un recours au scepticisme de sociétés de plus en plus matérialistes, consuméristes à grande vitesse et subséquemment vidées de profondeur.

© Laëtitia Baltz

À la lumière dudit éditorial, poursuivons notre exploration… Nous pouvons et devons nous rappeler que le Merveilleux, dans sa définition même, renvoie à tout ce qui, étonnant, admirable ou enchanteur, est exceptionnel, fabuleux ou fantastique. Ayant trait à la magie, au prodige et au miracle, ce merveilleux relève de l’extraordinaire, du surnaturel. Quant aux merveilles, magnifiques phénomènes inexplicables et enchanteurs, elles inspirent un sentiment positif d’admiration, de l’ordre de l’éblouissement.

Le mot merveilleux comme une cassette à trésor, renferme autant de précieux bijoux que sont le bon et l’adorable, le beau et le joli, le charmant et le délicieux, l’élégant et l’exquis, l’étourdissant et l’euphorique, l’excellent et l’impressionnant, l’excentrique et l’inouï, le fantastique et le romanesque, le fabuleux et le fantasmagorique, la féérie et le magique, le saisissant et le mirifique, le rare et le génial, le prodigieux et l’incroyable, le splendide et le sublime, le surprenant et le sensationnel, le thaumaturgique et le miraculeux, le divin et le souverain.

Le merveilleux, de l’ordre du ressenti, renvoie tout d’abord à l’Invisible. Quelles que soient nos croyances et le nom que nous lui attribuons – Dieu, Vie, Destin, Esprit(s) etc. -, tout ce qui relève de l’ineffable et de l’indicible, de l’inexplicable et du mystérieux nous transcende et ne peut être complètement saisi par l’esprit humain et de ce fait ni réduit ni rationalisé. C’est une autre réalité bien réelle qui nous échappe partiellement, que nous pouvons sentir, deviner, percevoir et dont nous n’entrevoyons qu’à peine quelques bribes. Aussi tous les beaux et nobles sentiments participent pleinement de tout ce merveilleux et nous confèrent notre Humanité.

Le merveilleux, ensuite, est primordialement rattaché à un monde de l’enfance normalement associé à l’innocence, à l’insouciance, aux amusements et aux jeux. L’enfant, pour qui tout est nouveau, voyant avec des yeux curieux, avides de découvertes et ne faisant pas encore de distinction, de séparation entre les univers, est réceptif à la magie environnante et ouvert à tout ce qui se présente, sans préjuger. Ce qu’il perçoit comme normal est devenu inhabituel, extraordinaire pour les adultes. C’est ainsi que sont aisément convoquées l’imagination et la rêverie qui développent l’esprit d’inventivité et de créativité invoquant ou donnant naissance à des mondes féeriques et fantastiques. Cette capacité de croire et de voir, que nous tendons à perdre lorsque nous grandissons, est synonyme de la faculté à s’émerveiller et à s’étonner, même et surtout de petites et simples choses qui causent les plus grandes joies. Devenus adultes, cette disposition se retrouve sous le nom de contemplation, cette attention portée aux détails qui requiert de prendre le temps de regarder, de s’attarder et de s’émouvoir.

Le merveilleux par ailleurs s’exprime à travers les histoires, contes et légendes (allant jusqu’à créer un genre littéraire à part entière), vivier faisant la part belle au surnaturel, aux mondes imaginaires, aux contes de fées, à la fantaisie et à la magie, favorisant et encourageant le maintien de cette flamme; inattendus et imprévus surgissent alors dans l’ordinaire, déviant et éloignant ainsi le cours réel des choses, nous plongeant dans un univers régi par des lois qui ne sont pas celles de notre monde. Ces récits païens ou religieux – grandement initiatiques et allégoriques – symbolisent la plupart du temps un combat contre un mal au cours duquel la gageure est de continuer à imaginer et à rêver, à espérer et à croire afin que la lumière ne disparaisse pas au profit des ténèbres qui avancent et menacent l’équilibre de l’univers.

© Laëtitia Baltz

Le merveilleux se transmet, en partie du moins, par l’ensemble de la Culture et à travers tous les Arts – jusqu’à l’art culinaire et en incluant la mode – qui constituent de puissants vecteurs et ponts entre les êtres, entre les mondes. Récemment, Robert Redford, se voyant remettre, le 6 décembre 2019, un prix d’honneur au Festival du film de Marrakech, prononçait ces mots: « Je viens d’une famille de conteurs, et, enfant, j’étais émerveillé d’entendre « il était une fois », car « les histoires nous captivent, nous provoquent, nous inspirent, et peuvent enfin nous connecter les uns aux autres ».

Qui, au plus fort du désespoir ou des difficultés, n’a jamais été encouragé, réconforté, consolé ou n’a retrouvé l’espoir grâce à un poème, une lettre, un livre, une pièce de théâtre ou un opéra, une photographie, un film, une mélodie ou une chanson, un dessin ou un tableau, une danse, un élément de la nature, une présence amicale d’un animal, un regard aimant et bienveillant ou un sourire, un geste, un mot gentil etc. ? Les supports du merveilleux sont autant de forces et de leviers nous soutenant et nous assistant, nous aidant indéniablement à continuer. Ils sont tant de manières de raconter l’existence, de conter ce qui relève de la grâce et de l’admirable et de nous rappeler que si nous sommes attentifs, en regardant et en écoutant vraiment, tout nous parle et tout peut être susceptible de nous révéler une part de fantastique, de susciter l’étonnement et de nous émerveiller.

En effet, le merveilleux n’est pas toujours nécessairement transcendant, surnaturel et spectaculaire ni extérieur à nous: les sentiments que nous éprouvons, contempler la nature et la vie alentours et trouver des beautés au creux de la quotidienneté, tout cela est aussi empreint de merveilles, il suffit parfois seulement de le réaliser et de l’avoir en conscience. Faire une dichotomie entre un monde merveilleux – qui serait inaccessible ainsi que relevant uniquement de la fiction, des histoires – et la réalité serait une erreur.

Le Merveilleux, c’est la Lumière, la Poésie et la Magie de la Vie, ce qui en constitue sa Beauté intrinsèque. C’est ce « supplément d’âme », ce qui fait toute la différence dans une vie, dans nos vies. Comme le clamait André Breton dans le Manifeste du surréalisme, « le merveilleux est toujours beau, n’importe quel merveilleux est beau, il n’y a même que le merveilleux qui soit beau ». Ces aspects formidables et incroyables, éparpillés et répartis un peu partout, nous invitent et nous incitent à cultiver et à chérir ce merveilleux, à ne pas l’oublier ni à le reléguer dans un coin, comme une perte de temps dont il conviendrait de faire l’impasse, comme du superflu ou de l’inutile. Et quoi de plus inutile – de plus désintéressé aussi – que d’imaginer et de rêver? Victor Cherbuliez disait bien que « Mes rêves ne me rapportent rien, et c’est pour cela qu’ils me sont chers ».

Nous avons un besoin nécessaire voire vital – encore plus viscéral lorsque les temps sont difficiles – de cette transcendance, oxygène, essentiel, source intarissable d’émerveillement qui nous pousse, nous soulève et nous incite à poursuivre notre voyage : « Il faut garder en mémoire nos rêves, avec la rigueur du marin qui garde l’œil rivé sur les étoiles », telle est l’invite à laquelle nous convie Gilbert Sinoué.

Ces énergies, invisibles ou incarnées, nous sont donc philosophiquement des supports, des clés pour conserver ou retrouver notre cœur d’enfant afin de nous (ré)ouvrir des horizons dépassant notre propre compréhension et aptes à faire s’engouffrer l’espoir – ne serait-ce même que d’en laisser filtrer une infime étincelle – pour faire entrer la vie de plein fouet, l’affirmer et l’affermir au plus profond du noir. Il nous incombe d’appuyer l’univers du Merveilleux, de le transmettre, de le partager et de le développer toujours davantage en étant ou en devenant partie prenante et en nous attelant à agir dans son sens. « L’obscurité ne chasse pas l’obscurité, seule la lumière le peut. La haine ne peut pas chasser la haine, seul l’amour le peut » (Martin Luther King Jr.).

Ainsi, le chemin que le Merveilleux nous fait remprunter va bien au-delà de la figure du père Noël et de la croyance en l’esprit de Noël : ce qui est en jeu, de façon encore plus profonde, c’est la capacité à nous émerveiller, à garder notre regard éveillé, parés à percevoir – encore, envers et contre tout – les merveilles qui nous entourent chaque jour, à les préserver et à les déployer. La magie de Noël n’est alors en cela qu’un rappel, un moment pour se souvenir intensément que le merveilleux existe en nous replongeant dans nos réminiscences enfantines mais aussi dans la magie qui se fait sentir à ce moment précis de l’année, belle et bien là, réelle et présente si nous lui prêtons ne serait-ce qu’un peu d’attention.

Célébrer Noël signifie (re)placer le merveilleux au cœur de nos vies et les irriguer d’une lueur d’insouciance à défaut d’innocence, se rappeler que tout ne dépend pas de nous mais que nous pouvons y contribuer en puisant dans les abondantes richesses de l’invisible et dans celles de notre intériorité, en apportant amour, joie et généreux gestes à poursuivre en conscience – maintenue éveillée – tout au long de l’année.

Se prononcer en faveur du merveilleux et y adhérer, y participer, c’est choisir un monde et un mode d’être empreint d’humanisme, bien plus, d’altruisme où chaque main tendue, chaque pas vers toute altérité quelle qu’elle soit ou puisse être, servira à contrer des barrières, à faire vaciller des frontières, à franchir des obstacles et à dépasser des peurs au lieu d’ajouter du terreau à l’ignorance et au repli.

Il est donc toujours possible, grâce au Merveilleux, de trouver des motifs et des prétextes pour se réjouir et espérer, parfois même tout simples, tout petits; il y en aura toujours et pour cela, nul besoin de pouvoir ou de richesses matérielles particuliers. Source immense d’enchantements, la nature – non exploitée et à respecter -, nous offre sa magnificence et sa munificence à travers sa majesté, jusque dans son microcosme. Sans ne serait-ce qu’un soupçon de magie qui illumine notre vie, nous pouvons survivre, mais nous ne pouvons pas vivre. L’urgence est de réaliser et de replacer cette priorité à sa place qui lui revient.

Je n’écris là rien de nouveau: d’autres ont plus que pavé la voie. À l’image de l’éditorial du Sun des voix se sont toujours élevées et faites entendre, tout comme présentement certaines abondent dans ce même sens, et il est fort à parier qu’il y en aura encore, toujours, immanquablement. L’expression – sous formes variées – de ces voix s’engage souvent dans une résistance à l’ère du temps en proie aux crises variées, même s’il est vrai que la crise actuelle est plus profonde, exacerbée, inédite et sans précédents. Revendiquer et préserver le merveilleux, dans les conditions actuelles, en effet équivaut à un acte de résistance, revient à refuser de se soumettre à la destruction, à choisir sciemment l’espoir qui, lui seul, peut nous guider vers quelque chose de constructif.  Comme le disait Martin Luther King Jr., « Chaque homme doit décider s’il marchera dans la lumière de l’altruisme créatif ou dans les ténèbres de l’égoïsme destructeur ».

Se raccrocher au merveilleux, c’est porter l’attention sur tout le positif que nous pouvons sentir, voir et faire, un socle solide: c’est s’appuyer sur une force incommensurable afin de trouver l’énergie nécessaire pour continuer. Et cela n’est en rien béat, sirupeux ou mièvre: s’atteler à percevoir la magie qui nous entoure, c’est adopter une autre vision, libre, qui puisse s’élever au-dessus d’une réalité morne ou atroce en s’attachant à l’essentiel. Que nous soyons croyants ou non, rien ne nous empêche de croire au merveilleux, de choisir d’y croire, de s’atteler à le percevoir, de faire ce pari.

Croire au merveilleux, c’est se déprendre et se soustraire du marasme et de la morosité dans lesquels nous sommes englués et qui nous minent, c’est s’autoriser à rêver, c’est imaginer l’humanité comme une possibilité non dépassée et non dépourvue de sens, c’est relever un plat fade d’une note salée ou sucrée, c’est observer autour de soi et remarquer la beauté, c’est s’arrêter et respirer, contempler afin de puiser un peu de silence et de sérénité dans un monde désormais dépossédé de paix. Croire au merveilleux, encore et malgré tout, c’est faire le choix de l’inspiration et du panache quitte, tel un Ruy Blas hugolien, à n’être qu’un « ver de terre amoureux d’une étoile ».

© Laëtitia Baltz

Ne pas croire au merveilleux ?

« Non, merci! non, merci! non, merci ! Mais… chanter
Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, à la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, – ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
A tel voyage, auquel on pense, dans la lune ! » (Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac)

Tout simplement, la présence bienveillante du merveilleux – bien plus vaste que nos vies – cause un intense sentiment où nous prenons conscience que nous sommes vivants, source de joie en elle-même et à laquelle nous pouvons abondamment puiser des forces afin d’apporter et de partager un peu de liesse. La joie représentant cette étincelle ravivant la flamme de l’espoir qui elle-même permet d’attiser le feu de la Vie.

Résister, c’est avoir le courage d’une voix autre et différente: désobéir et affirmer que la gentillesse n’est pas une faiblesse, mais la hardiesse de la délicatesse. Rechercher et suivre ce merveilleux, c’est avoir le courage d’avoir la liberté de l’optimisme et de la joie alors que tout pousse au désespoir et que le pessimisme semble de mise. Il est possible de s’extirper de la chape de plomb mondiale en désobéissant à l’injonction au fatalisme et à la tristesse. Sans capacité à s’émerveiller, plus de rêve, plus d’espoir !

Dans les temps troublés, sombres et durs, dans les moments difficiles et de peine, il est de prime importance de s’accrocher – encore et toujours davantage – à la Vie : suivre et favoriser ce flot à la puissante énergie, ineffable et infinie, ainsi que sa déclinaison variée de beautés de simples et petites choses pêle-mêle et inattendues, de fleurs perlées et de lueurs colorées, de papillons de douceur, de cafés fumants tutoyant des thés glacés ou des glaces en cornet, de passants ayant un rendez-vous avec l’inconnu, de lignes architecturales élancées, de bulles de poésie gorgées de vie, de bitume imbibé de pluie qui se mue en piste de glace bleutée mouchetée de reflets multicolores, de brume se levant dans un champ en s’enroulant aux troncs noirs, frêles esprits se dressant fièrement pour veiller sur leur royaume, de vol pépiant d’une nuée d’oiseaux indiquant le couchant, de bruissement agitant le ciel mué en tissu froissé et ondulant, de rayons dansant dans un nuage d’océan, de chants de ruisseaux berçant les montagnes, de glaçons nimbés de soleil sur une eau givrée, de silence de la neige crissant sous le pas blanc, de chats ronronnants de tendresse alanguis sur des livres écornés, de gâteaux de Noël accompagnés de vin chaud ou de confiseries aux chocolat et à la noix lançant des clins d’œil aux guirlandes, de jazz velouté s’enroulant aux effluves d’une pizza au fromage, d’étoffes aux drapés diaprés faisant voyager d’un simple toucher en des contrées reculées, de rêveries étoilées se balançant au soupir de la lune, d’étincelles de féérie, de sapins scintillants de souvenirs d’enfance, de reflets silencieux subsumant le sacré, de notes de saveurs et de senteurs, de mélodies chamarrées d’humaine chaleur, de récits aux mots éveillant et faisant tourbillonner l’imagination pour la faire s’envoler en des horizons décloisonnés, de gouttes de sourires venant abreuver, faire éclore ou renforcer d’autres sourires et de caresses de yeux étreignant jusqu’à l’âme, tout cet essentiel qui nous aide et nous encourage à garder le regard d’un cœur d’enfant et à préserver ainsi la Magie. Percevoir, envers et contre tout, le Merveilleux, c’est oser la Joie, protéger l’Espérance et ainsi entretenir le foyer de l’Amour, ce grand carrousel qui mue de tout son sens l’existence.

Osons la formulation d’un vœu: puisse le carrousel de l’humanité dans le grand espace de l’univers et de la vie toujours tourner en faisant valser les souvenirs d’enfance dans sa musicalité pour les prolonger et les emporter en les élevant dans son tourbillon merveilleux vers l’avenir.

En cette fin d’année éprouvante, je souhaitais offrir ces mots pour guérir, du moins soulager, les yeux épuisés et abîmés témoins de tant de maux et de chagrins. Imaginer, rêver, espérer, c’est le cœur au bord des yeux, laisser une lueur scintiller et la faire valser dans une mélodie bleutée pour rejoindre le voile des cieux paré de souhaits.

Je laisse révérencieusement le mot de la fin à notre cher père du Petit Prince pour qui « On ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux » et qui rejoint ainsi la matrice féérique d’Un songe d’une nuit d’été « L’amour ne voit pas avec les yeux, mais avec l’âme ; (…) l’âme de l’amour n’a aucune idée de jugement: des ailes, et point d’yeux, (…) on dit que l’Amour est un enfant », tous deux, en fin de compte, ne faisant que noblement perdurer le merveilleux message qui nous a été transmis il y a fort longtemps, il y a de cela plus de deux mille ans, par celui même dont nous célébrons l’anniversaire de la naissance en ce moment de l’année, qui nous exhortait à redevenir des enfants et qui donne sens à ces réjouissances ainsi que, plus largement, à l’existence, à l’infini…