Billet proustien (2)

Marcel Proust

La scène est étrange qu’observe depuis un talus le jeune Marcel. On y voit Mlle Vinteuil accueillant une tendre amie. C’est alors qu’elle vient de déposer sur un meuble un portrait de son père, le musicien récemment décédé. On y voit encore les deux jeunes femmes se livrant à une gestuelle érotique qui, tour à tour, les assied ou les couche l’une sur l’autre.

Mais que fait là cette scène d’amour lesbien si peu intégrée à « Combray » ? Que peut y comprendre Marcel ? Pourquoi cette photo exhibée du père ? La scène semble aussi déplacée en récit que l’est la photo à cet endroit :

« Ce portrait leur servait sans doute habituellement pour des profanations rituelles, car son amie lui répondit par ces paroles qui devaient faire partie de ses réponses liturgiques : “Mais laisse-le donc où il est. Il n’est plus là pour nous embêter. ” (« Combray », Folio, p. 246).

Comme il arrive chez Proust, le lexique religieux s’introduit ici dans le discours. Il dit ainsi une profanation honteuse qui ferait presque croire que Proust a entraîné le jeune Marcel dans un conte galant. D’un côté, l’innocence qu’incarne la demoiselle Vinteuil (voir ses « Voyons, voyons » si apaisants , si dignes de la fibre morale du père) ; de l’autre une « scélératesse » que l’on serait tenté d’attribuer à sa compagne mais qui revient à « la Vinteuil ». Car cette dernière n’aspire qu’à se hausser dans l’ignoble jusqu’à son modèle.

Il est toutefois un autre échange des rôles qui attire davantage l’attention de l’observateur. C’est lorsque sa « maîtresse » attire la fille du musicien sur ses genoux et suggère une douloureuse comparaison s’agissant de la relation familiale :

« Mais elle ne put résister à l’attrait du plaisir qu’elle éprouverait à être traitée avec douceur par une personne si implacable envers un mort sans défense ; elle sauta sur les genoux de son amie, et lui tendit chastement on front à baiser comme elle aurait pu faire si elle avait été sa fille, sentant avec délices qu’elle allaient ainsi toutes deux au bout de la cruauté en ravissant à M. Vinteuil, jusque dans le tombeau, sa paternité. (« Combray », Folio, p. 147)

Sadique ou sadienne, fenêtre et scène vont se fermer. Elles ne reviendront que bien plus tarddans La Prisonnière. Les deux lesbiennes y seront alors pardonnées, l’une parce qu’elle n’a jamais cessé d’aimer son père, l’autre parce qu’elle s’est acharnée à déchiffrer les partitions illisibles du grand musicien. Comme quoi vice et génie peuvent se conjoindre dans les mêmes personnes.  

Marcel Proust