Bois-le-Roi et les oiseaux: Alessandro Pignocchi (La Cosmogonie du futur)

Après son Petit traité d’écologie sauvage où l’animisme des Jivaros d’Amazonie, adopté comme pensée dominante, pousse les membres du G20 à se réincarner en grèbes huppés (vous non plus vous ne savez pas ce que c’est?) et finir leurs jours barbotant dans une lagune, Alessandro Pignocchi vient investir notre jardin. La Cosmologie du futur tacle notre conception du monde environnant, de celui qu’on cherche à rejoindre les week-ends d’automne, et qu’on remarque fièrement sous nos pieds lorsque tombe de nos chaussures tapant le trottoir bitumé un pétale de boue sèche : la nature.

La prochaine fois que votre ami poète, le regard au loin, faisant crisser la petite cuillère sur les rebords de sa tasse de café et soulevant du coin des lèvres les prémisses d’un sourire nostalgique vous murmurera « J’ai emmené les enfants en Ardèche la semaine dernière, c’est fou ce que ça leur a fait du bien. Mais à moi aussi ! La nature tout ça… »… mis à part le fait de lui lancer au visage la petite boule de papier que vous auriez préalablement formée avec le sachet de sucre, vous pourrez simplement rétorquer : « Tu vois Gustave, ce qui lie pas les saucisses dans ton raisonnement, et là tu me diras « Oui mais j’ai pas réfléchi » oui mais laisse-moi finir avant de me couper la parole tu seras gentil, je disais donc, ce qui fait clopiner ton canard, c’est pas ton envie de rejoindre la nature, ce qui chiffonne sincèrement mon petit cœur c’est qu’en conceptualisant la nature comme un ailleurs, un espace ponctuel à rejoindre à plaisir dans lequel tu intègres tout ce qui vit sans te ressembler, de la tige à la baleine, tu construis le corollaire intrinsèquement lié à ton propos percutant « tout ça… », qui est celui de ta position dominante sur une altérité sans voix et donc propre à accueillir tes projections de dépendance et de supériorité. Attention tu baves un peu ».

Trêve de condescendance bon marché et d’affront écologique (on ne jette décemment pas ses papiers dans la rue, et encore moins au visage des gens, si poètes soient-ils), Alessandra Pignocchi marche dans les pas de l’anthropologue Philippe Descola chez les Indiens d’Amazonie et crée à la suite de son voyage une France hypothétique où notre « chef de l’État » est en pleine crise existentielle, car son titre même a perdu toute résonance. Les mésanges font des sabotages politiques et Trump se réinvente ornithologue. Sous les effluves du gaz (si non hilarant du moins fraîchement drôle) de ces situations improbables, bout le constat d’un monde coincé dans sa propre conception.

On veut sauver la nature, soit, mais si nos intentions sont louables, elles ne pourront que patauger là où il faudrait un bon coup de rame : tant que nature persistera, culture dominera. Lisez plutôt :  « Un concept n’existe pleinement que lorsqu’on est capable de se représenter son contraire. Sans « nature » bien identifiable, plus de « culture », sans sauvagerie à conquérir, plus d’humanité à faire progresser. En perdant son meilleur ennemi, l’homme moderne perd le repère fondamental qui lui permettait de se définir lui-même, cet « autre » qui lui renvoie son image, cet « ailleurs » où s’est toujours réfugiée son imagination et qui lui permet de stabiliser le monde tel qu’il l’a composé ». Bim.

Il ne s’agit donc pas d’éradiquer la nature, simplement d’en changer le concept. La Cosmologie du futur, en nous mettant face à ces situations presque impensables, nous prend aussi par la main pour nous amener à les envisager. Un anthropologue Jivaro « fait  son terrain » dans la commune de Bois-le-Roi. Les piliers de comptoir du Café de la Gare sont les prêtres d’un culte voué au soleil (« Il fait beau aujourd’hui »), et la pêche au gardon se révèle être la quintessence de notre rapport au monde. En quatre chapitres dessinés, Pignocchi nous place tantôt dans un arbre, tantôt à l’Élysée. Nous sommes oiseau qui pense militant, nous sommes présidents qui pensent indien. Les miroirs sont renversés. L’entremise du dessin permet. Elle permet de fabriquer des images inédites, jusque là rien de nouveau, mais elle permet aussi de recevoir, doucement. Parce que l’on reçoit un dessin comme on reçoit une idée, on l’observe, on l’apprivoise. On ne cherche pas à croire en un dessin, l’enjeu est de voir, et réfléchir. Miroir. Et de page en page, on n’y croit même de moins en moins. C’est trop. Quand Marcel Proust clôt l’illustration en « leader charismatique et belliqueux » prêt à faire venir des armes de Colombie pour lutter contre la prospection pétrolière en Amazonie, on a cessé depuis longtemps de penser au plausible. Pourtant. Quelque chose titille. Une petite faim a trouvé sa place en nous, une faim un peu spéciale, une faim de tête, vous savez, celle qu’on nourrit après minuit et qui fait pulluler les points d’interrogation sur le dos de nos convictions. Alors l’auteur finit avec des mots. Lire pour redescendre dans le croyable et cette fois, envisager vraiment le renversement.

Dans un article d’Usbek & Rica, Vincent Lucchese apporte une aide précieuse à cette reconception : la fameuse croyance. Il faut croire pour agir, ici, il faut être persuadé, convaincu, sûr, certaine d’une chose : l’unité du vivant. Tant qu’il y aura des côtés à choisir, être ou ne pas être en Ardèche, ne flotteront bientôt que des fantômes. La vieille dichotomie nature/culture nous retient de ses cheveux blancs dans un monde de poussières. Lucchese le dit, et se fait en passant l’écho du manifeste du muséum Quel futur sans nature ? publié en 2017 par le Comité d’histoire naturelle : il nous faut trouver et chérir la complexité.

C’est un peu comme les enfants et leur doudou. Regardez, récemment j’ai fait la connaissance de Baveux. Baveux est, comme son nom le laisse entendre, un conglomérat de pilou-pilou rêche, d’une couleur pâlement indéfinissable, et de nombreuses étreintes consolatrices plus qu’un ours en peluche. Et bien le petit garçon qui a nommé l’animal à l’image de leur relation, sait que c’est un ours en peluche, mais il voit Baveux. Il n’est ni maître, ni régulateur, il est l’ami, le coéquipier. Relisons Calvin & Hobbes et parlons de l’analogisme selon Philippe Descola. L’idée est d’arriver à une tectonique de nos rapports à l’altérité pour déplacer notre raisonnement. Dans une cosmologie analogique, l’humain (Calvin) et le non-humain (Hobbes) sont liés par la mosaïque de leur intégrité singulière. L’intérieur et l’extérieur, l’âme et le corps sont en tous points différents, et c’est par la fragmentation de chaque être que chaque pièce trouve sa résonance en toutes autres.

Calvin and Hobbes, Weirdos from another planet ! par Bill Watterson

Pour citer Pignocchi : « Dans une cosmologie de ce type, les questions écologiques ne sont plus des chiffres mais des expériences vécues et, surtout, elles sont indissociables des questions sociales ». L’enfant et le tigre, au-delà de leurs particularités (re)connues (l’un va à l’école, l’autre fait de plus grands bonds), façonnent leur monde en admettant que tout peut donner et tout peut recevoir ; humain, animal, plante, coexistent dès lors dans le bal de leurs rencontres. En changeant notre perception du monde par le passage à une vision d’extrême fragmentation, la différence devient l’unique approche de l’altérité. Mais loin de cantonner les rapports à une sombre démarcation à double sens unique, cette même approche redessine les liens qui nous unissent à notre environnement, humain ou non, en créant des connexions à un tout autre niveau. Pour reprendre la citation utilisée par Pignocchi et tirée de Maintenant, texte publié par le Comité invisible, les nouvelles relations seront « de fragment d’être à fragment d’être, de fragment d’être à fragment de monde, de fragment de monde à fragment de monde ».

« Le pilier central qui maintient l’édifice se fissure : nous sommes en train de vivre les premiers moments de ce qu’on pourrait appeler un « effondrement cosmologique », une transformation des structures fondamentales qui organisent notre rapport au monde ». Cela peut paraître contraignant, encore du changement… Mais contrairement au sentiment d’impuissance qui nous habite et semble retentir de cœur à cœur face aux bouleversements qui nous embarquent ou nous parquent de force, notre philosophe-bédéiste nous rappelle un point essentiel : nous savons. Car d’autres peuples ont connu des effondrements cosmologiques, Pignochi le rappelle, ce n’est rien d’agréable : « Même avec un intense effort, il est sans doute impossible d’imaginer ce que vit un Aborigène australien lorsqu’il voit pousser un centre commercial sur un site totémique». Ils ont subi. Quant à nous, nous avons la possibilité d’être dans l’action, non dans la réaction. Et c’est ici que se trouve notre force.

Une force qui doit s’exercer. Et l’exercice ? Changer de point de vue. Un peu de perspective dans nos rues verticales, marcher sur les mains pour voir si le monde tient dans un sens qui n’est pas le mien, mais qui peut être le nôtre.

Alessandro Pignocchi, La Cosmologie du futur, éditions Steinkis, mai 2018