Les médias, le corps et la démocratie

© Brieuc Le Meur

En 2018 la question des médias est centrale. Mais comment réfléchir à cette partie majeure de notre système social ? Télés allumées en permanence dans les foyers, radios dans les autos, presse écrite qui se dresse en autorité intellectuelle, et des réseaux dits sociaux… Ils sont sociaux, certes, mais ils sont surtout mentaux.Car c’est bien du mental qu’il s’agit. Alors cette matière, ces médias, est-ce qu’ils représentent une hyper information ou de l’hyper mensonge ? Au sein de notre corps, que se passe-t-il lorsque cette information, ce substrat de vérité, se répercute sur nos comportements ?

Lorsque ça s’installe littéralement en nous ? Est-ce que ça respecte le contrat républicain ? On peut alors se demander si une force plus profonde ne régit pas à la fois notre conscience et la société, ou pour reformuler, si une force commune ne régirait pas notre opinion (c’est-à-dire nos émotions) et la façon dont les médias sont gérés aujourd’hui.

Juridiquement, la conscience individuelle (le corps), la presse (le média) et la démocratie (une gestion commune) doivent être mises en lumière de façon nouvelle.

Ce n’est pas de la science-fiction ; il s’agit bien de notre histoire. On est en droit de se demander qui a l’ascendant sur notre corps ? Qui en a la responsabilité ? Cette intrusion d’images et d’opinions dans nos systèmes personnels est une question absolument prioritaire. Il s’agit de notre identité, comme des images que nous façonnons en nous, toutes droites venues de la production mondiale. Il s’agit du plus profond de notre être (image entendue en tant qu’opinion, vidéos, texte, émotion, photo). C’est quelque chose qui est comme un sanctuaire, mais qu’on nous prend morceau par morceau.

Permettons-nous deux lignes d’anthropologie médiatique : le premier média, c’est la transmission orale. Puis, vient la religion, l’intercession mystique. Puis vient la démocratie, qui est liée à l’imprimerie. En vérité, la démocratie est elle-même un média, une production de contenu qui coexiste avec les premiers journaux, les premiers tracts, les premières productions personnelles de fiction. Le futur de la démocratie sera d’autant plus un média, qu’il ne se fera pas sans les échanges instantanés au sein d’assemblées citoyennes, qu’elles soient locales ou via internet.

Nous les trentenaires, les quadras, et nos parents les baby-boomers, ne sommes pas en théorie responsables de ce que sont devenus les médias. En théorie… Nous sommes passés par tous les stades de l’évolution : Au milieu du vingtième siècle, une période de conservatisme moral succède à l’apocalypse, puis c’est la guerre froide, les hippies, l’art et la pensée, mais aussi, la gagne et la finance avec la figure de l’hyper riche et du jeune moderne en costume, en parallèle des fronts armés colonialistes, des pillages énergétiques, qui somme toute sont liés, et vont de pair avec les délires idéologiques qui arbitrairement créent deux pôles, libéralisme et communisme (dont s’aperçoit qu’ils sont assez identiques), puis, récemment avec la paresse numérique. Celle-ci est camouflée en hyper activité mais c’est bien d’une paresse qu’il s’agit. Pire, c’est un affaissement, une déconstruction. (L’internet apporte une culture générale, une lecture perpétuelle qui n’est pas un acte paresseux, mais avec cette paresse, est entendu le fait de ne pas devenir ou de rester soi, d’être ce qu’ils veulent bien qu’on devienne). Quel final !

Ces cataclysmes, ces irruptions émotionnelles, ont-ils un lien ? Oui, ce sont les médias, ce sont les annonces officielles des gouvernements, ou plutôt leur « explications ». Voilà le catalyseur de ces faits historiques. Sommes-nous habitués ou écœurés par une propagande ou par une voix chaude et paternaliste, quotidienne, officielle. C’est fou car elles sont identiques, mais selon l’endroit et le camp où l’on se trouve, elles paraissent opposées. Mais on ne se demande jamais ce qu’est exactement le média qui les véhicule, tant celui-ci lui semble coulé dans le bloc. Il est invisible, inaudible de présence. Il estnotre société. C’est une production magique, un lieu mental de plaisir, d’indignation, de loisir ou de haine. Cela ressemble à une zone de combat, à un lieu de travail fébrile jamais en paix, mais aussi, à une entité qui reflète la production d’une nation dans son ensemble, avec son industrie, son histoire morale, religieuse, militaire.

L’histoire nous dit donc qu’un média, c’est un modèle de pensée, mais il lui faut, à cette pensée, un modèle à imiter : soi. Au fond un média c’est comme un être à part entière.

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La question récurrente tourne autour de l’objectivité des journalistes. Mais la question démocratique, dans ses travers révélés, tourne autour de l’objectivité des citoyens. Les deux entités, citoyens et journalistes, réunissent-elles les conditions de leur liberté, de leur objectivité ? Ont-ils accès aux bonnes informations ? Qu’acceptent-t-ils de croire ? A propos des citoyens et de leur « voix », de quelle représentativité s’agit-il, lorsque les élections sont passées ? On dirait que la démocratie, c’est une minute tous les cinq ans…

A propos de ces journalistes, on a oublié qu’ils puissent jamais avoir été libres de publier sans être relus au préalable. C’est d’autant plus vrai que le citoyen accepte de prendre part à l’auto censure. On le fait tous les jours en travaillant. C’est vrai, concrètement au quotidien, il n’est pas souhaitable de contre produire, de remettre en question tout ce que fait l’entreprise dans laquelle on travaille, sinon quelle vie aurions-nous ?  … Si le travailleur, comme le journaliste, n’a pas d’alternatives, qu’il ne peut aller à l’encontre du corps social, à l’encontre de leur surmoi, de pulsions régulatrices, c’est qu’ils ne peuvent simplement pas s’exprimer. Le problème n’est pas cette liberté de s’exprimer, mais c’est que les conditions ne sont pas réunies pour s’exprimer (et d’obtenir toutes les informations). Alors la démocratie n’en est qu’à ses balbutiements. On a envie de dire, la presse, aussi, en est à ses balbutiements.

Donc cette impression de plus en plus désagréable que ce bâillonnement démocratique nous est imposé (comme l’auto censure), se reflète dans la production d’opinions, d’objets mentaux, sociaux, eux-mêmes anti-démocratiques. On aime tel produit ou tel rôle, ou au contraire, on déteste des personnes, des lieux qui ne sont pas en conformité avec nos rêves. En somme, on rend coup pour coup. Ces projections vers autrui, cette toute puissance autocratique qui n’est pas voulue, entretiennent la consolidation perpétuelle de féodalités désormais globalisés, mondialisées, inatteignables. On croit faire le bien, être « dans le rang », dans le vrai, et tout à coup, la trahison se révèle, puissante, scandaleuse. On nous a pris pour des pommes, et c’est, un instant, à soi qu’on en veut. Cette sensation de trahison, cet effondrement de la vérité est absolument insupportable. Puis effectivement, la colère éclate (voir : le mouvement intergénérationnel des citoyennes et citoyens, dit mouvement « gilets jaunes », et l’exergue en fin de texte).

La relation continuelle des pouvoirs médiatiques et exécutifs, nous fait passer de voix concrète (celle de votant), à voix discrète (celle de diffracté, d’humilié). Cette autorité suinte par tous les pores du web et des journaux, des contenus télévisés. Plus l’aura de ces médias augmente, plus cette impression bizarre de fausseté, de trahison se déploie, fantomatique, en nous, et plus notre psyché se contrit, implose. Ça produit l’opposé d’un acte de choix, d’une unité de choix. C’est ça la paresse. On mute en contraire de notre identité voulue, en contraire de nos identités possibles. Cela produit l’opposé d’une unité de pensée qui serait la nôtre, une pensée démocratique immédiate, qu’on appelle maladroitement nommée démocratie participative, ou démocratie directe. Il n’y a pas de mot encore pour dire : « être ensemble, instantanément ». Les autorités intellectuelles et morales empêchent d’exister dans un corps en paix. La voilà la réalité. Il est impossible d’aller à l’encontre de sa boite et de ses intérêts. Les médias ne peuvent aller contre ces entités, en l’état actuel des choses. C’est de survie qu’il s’agit, de survie sociale. Pour le journaliste, comme pour le citoyen. Pour le média, comme pour le corps. C’est la réalité des grands groupes de presse, mais aussi, et ça on le sait moins, des plus petits projets. Un mini journal urbain est soumis à la même loi du rédacteur ou de la rédactrice en chef, qui tient à faire ressembler sa ligne éditoriale à quelque chose, voyons. Elle, s’occupera des pages danse contemporaine, puisqu’elle aime ça. Et les autres. Oh les autres…

Le modèle de l’entreprise doit être questionné. Aujourd’hui une société appartient à quelqu’un ou à quelque chose. Mais son harmonie est de plus en plus suspecte. 99 % de ses acteurs ne font que se restreindre, se révolter sans bruit. Une rédaction, elle, à chaque malversation, ressemble à une entreprise, qui ressemble à une guerre, qui ressemble à une marche forcée. Ainsi l’avenir du corps social, du corps médiatique, comme de nos consciences personnelles, ne seront ni capitalistes, ni communistes. Elles seront une fusion d’information avec les autres, et non, un filtrage perpétuel.

C’est la participation effective qui est l’idée génératrice nouvelle. S’il y avait le capitalisme, le communisme, pour rester dans « ismes », ça ferait un participatisme. Voilà la tendance politique 2.O.

Le désir, c’est l’harmonie.

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Réfléchissons au concept de majorité. Avec l’avantage d’être semblables dans le spectre social, on ne réfléchit pas aux conséquences que la majorité influe sur le déroulement des choses comme sur l’appauvrissement des variétés, des richesses, dites aussi, dans d’autres domaines : biodiversité. Pas un programme politique aujourd’hui ne va contre ce problème antidémocratique de la démocratie elle-même. On ne réfléchit pas au-delà. Des gens le font, mais dans le débat commun. La majorité est absoute de toute malversation, mais aussi, la majorité/minoritaire n’est pas remise en question (voire les 23 % de Macron, peu représentatifs de la conscience politique du pays). Chaque question politique devrait être un cas par cas, et devrait présenter une identité.

Ainsi l’on renouvelle, par désinvolture, sa confiance en la bonne réputation, en la modération, en tant que forteresse aux remparts si hauts que la géopolitique n’a plus de prise sur notre quotidien. La géopolitique ne vous gêne pas. On rase gratis. On exploite en silence. On bombe là-bas, là-haut, en couleur. Les mots ne portent plus.

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L’objectivité, c’est-à-dire, l’unité de conscience, c’est-à-dire, le contraire d’idées venues d’ailleurs, est liée à l’indépendance des rédactions vis-à-vis du pouvoir politique, mais aussi du pouvoir actionnaire, du pouvoir des riches industriels propriétaires, financés par l’argent du contribuable.

On a l’impression qu’avec ces oligarques, c’est par provocation, besoin d’attention qu’ils se mettent ainsi en porte à faux au milieu des articles, un peu comme pour s’attacher au journal, pour s’attacher au quotidien. C’est en définitive un jeu masochiste. Une sorte de BDSM médiatique. « Je m’attache à l’actualité. J’attache le contexte. Je ferme la porte. Et puis : battez-moi ! » Il est violent de constater que les français acceptent de prendre part à cette obscénité sénile ou juvénile, on ne sait plus. De tels achats de journaux devraient être impossibles. On se demande ce que fait le législateur.

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La « presse ». Alors. Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi ne pas envisager son sens propre, originel : Appuyer, presser la fine tranche qui disparaît sous le poids des choses, sous le poids humain, sous le poids de sa démocratie encore parcellaire, irrégulière. La presse, toute humaniste qu’elle soit, est déjà l’outil qui va accélérer l’emprise de la pensée humaine sur le vivant, mais aussi, accélérer l’emprise brutale des uns sur les autres ; des emprises culturelles, raciales, sociales, industrielles, militaires. Quelque chose s’extrait de cette entreprise de compression : le langage. On presse, et on extraie le jus qui exploite le monde. Ainsi la planète, comme notre corps, ont le même tuteur, et quasiment, le même ennemi commun, qui nous joue les tours qu’il veut, puisqu’à l’utiliser, on ne voit plus ce qui est juste et vrai.

Si un organe de presse ou une technique artistique utilisent des sourcespour construire la pensée, notre pensée, ceux-là sont synonymes d’opinions que l’on puise en soi. C’est très souvent une projection d’éléments déjà digérés. On voit que ce que nous voulons bien voir. On fabrique des choses déjà existantes.  Si cet argument est un lieu commun, c’est normal. Ce lieu, c’est notre corps.

Comment se fait-il qu’avec les mêmes informations, les traitements varient ? La question, elle aussi, a l’air banale. Les internautes, les chroniqueurs, les philosophes, disposent des mêmes informations, mais leur traitement varie. Le discours est contraint par les mêmes forces de la représentation, par la production et l’assimilation d’images, par les mêmes projections de soi qui valent pour plus puissantes et plus englobantes, que l’information elle-même, information qui n’agit que comme un renfort partisan. Pour le journaliste et l’internaute, puisque l’internaute a l’air plus puissant que le citoyen aujourd’hui : Si quelqu’un s’émancipe de ses vieilles valeurs et découvre de nouveaux horizons, c’est qu’il s’est méfié en tout premier lieu de lui-même.

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Il est toujours demandé quels médias ou médiumson utilise.  Mais en vérité, c’est l’information elle-même, qui nous utilise.  L’information elle-même est un objet, une matière concrète, une tension.

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Ma théorie est que, s’agissant de cette émotion, de cette information, on transmet quelque chose qui est déjà un média en soi.

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Une œuvre artistique, elle, se réalise au-delà de l’expérience des autres. C’est quelque chose qui se passe en nous, mais aussi, qui se dépasse en nous.

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L’image.

L’organisme est un lieu de production d’images, de territoires intérieurs, de gestes imagés. Les neurosciences apportent de nouveaux éléments sur le traitement cognitif et électro chimique des impulsions, des flashs, de la façon dont le cerveau traite et produit consécutivement les images, les idées, les souvenirs. Plus ces découvertes avancent, plus notre production idéologique, administrative, politique et médiatique, peuvent être analysée et réajusté. Elles permettent de mettre en lumière notre compréhension des médias, comme le futur de l’échange en réseau, c’est-à-dire, le futur de la démocratie

Si un média, c’est le corps – si le corps est un média, (les deux sont des centres de projection) et qu’au sein de ces deux-là, d’autres médias les parcourent, les transforment, et se transforment, cela revient à dire qu’il n’y a pas de hiérarchie possible entre ces médias. Il n’y a pas non plus de hiérarchie possible entre ces informations. On ne signale jamais qu’il ne se passe rien, et pourtant, c’est une information. Le silence a une puissance d’information bien supérieure. « Méfiez-vous de l’eau qui dort ». En effet, si parfois, il ne s’est rien passé, ici, ou là, et que l’information est pauvre et creuse, c’est peut-être justement la bonne information.

Si des médias parcourent d’autres médias (des infos, des émotions parcourent le corps) … en somme, la façon de traiter l’information (d’une rédaction ou d’une personne) est comme un jeu de poupée russe qui se découvre ou se referme sur son modèle. Chaque poupée renferme potentiellement d’autres poupées. Chacune est à situer au même niveau qu’une autre, qu’elle soit unique, modèle d’autres ensembles, ou l’arche d’un nombre infini de sous modèles. Il s’agit de respecter chacune des diversités, des altérités, plutôt que d’unir de façon brutale et d’estomper les qualités de chacun par le prisme de sa propre représentation.

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Notre modèle à nous, c’est le corps.

On peut se demander ce qu’est le modèle du corps.

Quoi qu’il en soit, tout ce qui passe là-dedans ne peut qu’être du langage, et ne peut qu’en ressortir, langage.

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Ces choses qui pèsent sur le monde de façon tout à fait concrète, sont donc à considérer comme des objets. D’ailleurs, le poids de la presse sur l’ordre des choses est concret, mesurable. La nature de cette année 2018, avec ses blogs parodiques qui distordent l’information comme le font les vrais médias, comme les politiques, est à redéfinir à l’aune d’une production névrotique. Une affabulation. Un symptôme. Une psychose. Une violence. La peur de tout perdre, la peur de tout gagner.

Le poids de la presse, avec sa toute-puissance intellectuelle, se camoufle en bienfaisance. Bienveillants sont les dictateurs qui veulent pacifier le monde et envoient des soldats…

D’abord reconnu par les politiques en tant qu’outil (ou en tant que danger), ce pouvoir médiatique, ce pouvoir-ci n’est pas inscrit dans la constitution. Seule la liberté d’expression l’est. La constitution française, comme la déclaration des droits de l’homme, stipulent certains faits mais en omettent d’autres. Elle n’encadre pas précisément le pouvoir médiatique, ni sa relation avec la démocratie, ni sa relation avec la conscience humaine. Ces trois-là représentent une triade complète, le cercle le plus effectif de notre système social et politique. C’est un contexte juridique : Ce qui est expression dans une démocratie, c’est aussi sa loi. Mais elle ne s’est déployée qu’à minima, et n’empêche pas la démocratie et la presse d’être soumises à des intérêts économiques occultes. Ce qui est omis dans cette constitution comme dans la déclaration des droits de l’homme, est donc, malheureusement depuis trois siècles, potentiellement augmenté. Cette liberté d’expression devrait exister à condition d’une séparation nette et encadrée de la politique et des médias. Elle pourrait aussi une fusion encadrée des deux, dans un contexte démocratique véritablement adulte et déployé, mais on est si loin d’une véritable démocratie !

La presse, comme le politique, ne sont pas tenus responsables de leurs actes. Un mensonge caractérisé, une omission létale, une manipulation, devraient être hautement répréhensibles, et ce sans prescription. Relayer une information d’entreprises ou d’états qui manipulent des faits militaires devrait être passible de prison, sur le champ. Les faits engagés devraient être vérifiés de façon publique, avec une énergie sans précédent. Prendre des décisions sanitaires ou commerciales polluantes, pour des raisons économiques (les raisons d’une minorité d’initiés), devrait là aussi être passible de peines dures. Une responsabilité à postériori devrait être imposée à la presse et l’état, et sa nature gravée dans le marbre des institutions. Leur accointance est d’une toxicité incommensurable. C’est un pouvoir partagé. Un pouvoir fusionné. Et il ne prend pas en compte le troisième pouvoir, qui à priori devrait être le premier : le pouvoir individuel des citoyens, leur conscience. La conscience individuelle, véritablement mise en jeu.

C’est le sujet principal de toute la presse depuis la fin de la seconde guerre mondiale : des mensonges à propos des guerres faites pour l’accès aux ressources, puis contre l’émancipation des pays du sud, pour faire court. On refuse d’emblée que ces nations lointaines puissent être des concurrentes. On leur refuse tout bonnement le même pied d’égalité. Ces mensonges pèsent sur l’inconscient collectif du corps social, sur notre psyché déjà dissociée, laissée en morceaux, à force d’interventions à la fois des médias comme de l’état sur notre autonomie de conscience.

L’état comme ces médias produisent des images que nous faisons notre. Et lorsqu’elles s’avèrent fausses, c’est destructeur. C’est hyper violent cette trahison des faits, qui produit aujourd’hui cette révolte des citoyens, le mouvement des gilets jaunes. Il y en a eu d’autres et il y en aura de nouvelles. Nous vivons encore à l’ère d’une démocratie juvénile. Cette démocratie est parcellaire, et c’est ce qu’il faut répondre à tout ceux qui s’en servent pour prolonger l’injustice et l’impérialisme industriel.

« Ils » ne nous laisseront pas gagner, disait une députée dernièrement (Corinne Morel Darleux), et ce n’est pas qu’une question électorale ou politique. C’est une réalité intime, familiale, sub-étatique, des choses et des affaires. « Ils » ne nous laisseront pas être des femmes et des hommes libres. Si, allant de concert, la presse maquille sa parole en vertu d’intérêts identiques, quelque chose de profondément néfaste se passe en nous. Puisque les images et les opinions fabriquées des médias deviennent nos images et nos opinions à nous, ce rejet d’une partie intime de sa personnalité devient une destruction de soi, une trahison, une implosion. Une partie de soi si intime qu’elle est dans notre tête. Cette confiance qu’on avait accordé aux autorités intellectuelles devient tout à coup défectueuse, pourrie. C’est d’autant plus grave que cela passe des biais institutionnels, des contenus culturels qui ont le label « officiel ». On le prend de plein fouet. Cela fait partie de notre culture collective, profondément ancrée dans notre système biologique. Et ils sont en train de jouer avec ça. C’est une attaque de notre « liberté de penser, une intrusion dans notre tête. C’est notre tragédie moderne. Cela relègue les tragédies grecques au passé, définitivement. Celle-ci est bien plus puissante. Nous avons découvert notre véritable dramaturgie. Homère, Platon et Aristote peuvent aller se rhabiller.

Le parallèle entre les médias et le corps, est la seule façon de faire comprendre que la tragédie moderne est la chose fusionnée de la presse et de la démocratie.

(Mais nous partageons ces dégâts collatéraux avec tout le monde : les pauvres, les riches. Les puissants, les faibles. Les nations comme les individus).

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La frontière entre l’omission et le mensonge n’a peut-être jamais existé. Au milieu des deux oscille la liberté d’expression, c’est-à-dire, la liberté de ne pas dire, ou surtout, la liberté de la corrompre (cette liberté et cette expression). Les possibilités d’exactions de cette liberté d’expression ne sont pas encadrées par la loi. Parfois elle empiète sur la liberté d’être, carrément, ou sur l’importance d’être responsable de ses actes, politiquement, individuellement, journalistiquement. Car l’expression est un acte ! Sa production est matière. C’est une infrastructure sociale. Qui dirait aujourd’hui que la pensée n’est qu’une chose éthérée, qui ne compte pas ?  Personne. Alors il faut la propulser à sa juste valeur, à son juste niveau démocratique, et il faut commencer à parler des choses sensibles. La liberté d’expression, c’est-à-dire la pensée, est le point de ralliement de la démocratie, de la presse et de notre liberté de conscience.

Dès que l’on commence à parler du futur politique de nos sociétés, et qu’on révèle cette accointance particulière et scandaleuse des forces et des pouvoirs entre eux, certains érigent la liberté d’expression ou la démocratie comme valeur ultime, on nous dit « ne touchez pas à la démocratie, ne touchez pas à la liberté d’expression », sous-entendu, vous allez instaurer l’anarchie ou le chaos. Mais non … « Ils », « Vous » ne nous laissez pas de la vivre à plein rendement !

Voilà le problème, avec cette liberté d’expression, est qu’elle n’est pas une obligation d’expression, totale, entière. Elle propose littéralement, de ne pas dire 99% du réel. Cette liberté enfantine, cette omission permanente, est désormais le linceul de notre système politique. Elle devrait être une obligation d’être expressif, avec les outils adaptés, au quotidien, sans filtre, et égalitaire, sans pression sur l’environnement.

C’est-à-dire que dans liberté, égalité, fraternité, il y a la liberté de ne pas respecter l’égalité et la fraternité.

La démocratie, la presse et la liberté d’expression sont depuis toujours prises en otage.

Les trois entités phares du monde nouveau doivent sortir enfin de l’adolescence.

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Exergue :Les gilets jaunes

(Je corrige ce texte, vendredi 14 décembre 2018, juste après le quatrième week-end de mobilisation dans toutes les villes de France, et un dernier week-end hautement réprimé, le samedi 8 décembre à Paris).

Le déclencheur de ce mouvement fut l’action conjuguée de chercheurs, d’artistes, d’intellectuels, qui ont posé une urgence écologique impérative. Puis est venu la démission de Nicolas Hulot. Il avait posé lui aussi des ultimatums, mais le déni de Macron a scellé son départ. Il ne resta finalement que le contenu de l’ultimatum, une phrase très précise et facilement compréhensible car elle en appelait au corps, à l’émotion : « le gouvernement doit prendre des mesures contraignantes pour le peuple, des mesures impopulaires ». Puis il est parti.

Prenant acte de cet échec, Macron n’a conservé, dans son cerveau limité et inexpérimenté, que le mot « impopulaire ». Puisque des écologistes sont prêts à abandonner leur poste de ministre, pourquoi ne pas respecter leur action, en porter le crédit, tout en leur faisant porter la culotte : augmentons les taxes sur les carburants. La maladresse, l’inexactitude, se doublaient d’hypocrisie et de cynisme. Le mouvement des gilets jaunes remonte à des décennies de souffrance… mais soudain ce fut le trop plein.

La dissociation mentale des libres arbitres ne fonctionne plus. La révolte éclate. C’est une révolte contre un soi qui acceptait tout : la mauvaise gestion de l’état, les différences entre le discours et les faits, entre le train de vie des initiés et ceux des personnes normales. Le projet démocratique ancien devient l’arnaque ultime.

L’absurde est si grand, la précarité si évidente, que le corps social et le corps individuel ne font plus qu’un à nouveau. Le média est oublié. D’ailleurs, avec cette nouvelle et vraie démocratie, une démocratie étendue, il n’y aura plus besoin de média.

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Brieuc Le Meur est auteur et artiste de 44 ans, résident berlinois. Il délivre ici une partie de ses recherches.
 « Mon but est de rendre le plus accessible possible une « aventure » intime. Il s’agit d’harmoniser anthropologie et quotidien. Ce parallèle permet de révéler ce qui ne peut être vu, puisque nous sommes ce corps ; puisque nous ne doutons pas de la nature de nos émotions.  Cela se passe dans un contexte où la liberté est sans cesse discutée, et où la véracité des propos est le catalyseur des énergies modernes. Travaux issus d’un essai non paru à ce jour, découpé en articles: « la théorie des plusieurs ».