Sara Garbagnoli et Massimo Prearo : La croisade « anti-genre »

A cause des hésitations, des lenteurs et oppositions plus ou moins larvées de la part du gouvernement actuel – mais déjà du précédent –, la PMA pour toutes les femmes n’est toujours pas autorisée en France. L’éventualité très vague de sa mise à l’ordre du jour législatif voit revenir sur la scène médiatico-politique les agités de la mal nommée Manif pour tous. Celle-ci, tentant de réactiver les stratégies qui ont fait son succès lors de l’épisode de l’égalité des droits, envahit à nouveau l’espace public de ses affiches, de sa présence bruyante et nauséabonde, de ses discours absurdes et mensongers. La Manif pour tous a surtout retrouvé la voie des plateaux de télévision, complices euphoriques des discours pour le moins LGBTphobes que ce groupe communautariste déverse impunément depuis plusieurs années.

C’est dans ce climat de revival violent et délirant que paraît La croisade « anti-genre » – Du Vatican aux manifs pour tous, écrit par Sara Garbagnoli et Massimo Prearo. Ce livre nous rappelle que la Manif pour tous n’a rien d’un mouvement spontané de citoyens inquiets, qu’il s’agit au contraire de l’expression orchestrée et visible d’une volonté actuelle de catholicisation du politique et du social, d’une volonté de réduire les existences de tous aux seules normes de l’institution catholique la plus étriquée, volonté qui mobilise des réseaux, des stratégies, qui élabore un discours dont la Manif pour tous mais aussi certains hommes et femmes politiques – comme le très réactionnaire Wauquiez – et médiatiques sont les porte-voix.

Le livre de Sara Garbagnoli et Massimo Prearo ne verse pas dans le complotisme et ne relève pas de l’enquête journalistique. La croisade « anti-genre » analyse les stratégies discursives qui, du Vatican à la Manif pour tous en France ou à son clône italien, ont permis de fabriquer la cause « anti-genre », ainsi que la forme de mobilisation qui a jeté dans les rues des milliers d’individus supposés combattre une réalité qui pourtant n’existe pas.

Les deux auteurs soulignent que le combat contre « le genre » s’enracine dans la reformulation par le Vatican de Pie XII de son discours sur l’Homme et la nature, et ce dès 1945 : on passe alors de l’idée d’une soumission naturelle de la femme à l’homme à celle, supposément plus audible pour les contemporains, d’une complémentarité. Si le vocabulaire et la représentation semblent s’adoucir, la hiérarchie et l’inégalité entre les sexes sont maintenues ainsi que l’idée d’un fondement naturel, immuable, de celles-ci. C’est cette idée d’une nature impliquant la différence, la hiérarchie et l’inégalité entre les sexes qui se heurte aux travaux de la sociologie du travail puis de la réflexion féministe mettant en évidence que la différence sociale, la hiérarchie et l’inégalité relèvent d’une histoire, de constructions sociales et mentales, existent au sein de rapports de pouvoir sans lien avec une quelconque nature. Les rapports entre hommes et femmes au sein de la société apparaissent dès lors comme des rapports sociaux de domination, relevant d’une approche sociologique et critique mais aussi politique : si ces rapports sont conditionnés par l’histoire et le social – et non déterminés par la nature ­–, ils peuvent être transformés, revus et corrigés en fonction, par exemple, d’un idéal de justice.

La notion de « genre » acquiert une pertinence non comme l’objet d’une théorie mais comme un outil d’analyse et de compréhension de certains rapports sociaux, économiques et processus de subjectivation, et comme instrument critique à l’intérieur de la production du savoir. Cette notion ainsi utilisée n’est d’ailleurs pas une exception aberrante mais prend place dans une logique générale mettant en avant le rôle fondamental de l’histoire, de la culture, du social dans les formes de relations au sein des groupes humains, logique qui se développe depuis longtemps dans le champ de l’anthropologie, de l’ethnologie, de la sociologie, du politique, etc. Faire du « genre » l’invention récente de « lobbies » malfaisants et d’universitaires idéologues revient à ignorer ou à nier ce que l’histoire des sciences humaines a établi depuis plus d’un siècle, c’est-à-dire à nier la valeur de la remise en cause profonde et objectivement menée d’un fondement exclusivement naturel de l’ordre humain.

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Cette remise en cause semble insupportable pour le Vatican, institution partisane d’une nature humaine issue d’un plan divin, se trouvant dans l’obligation de reformuler ses dogmes sur la question. C’est cette obligation qui conduit le Vatican à revoir son discours sur les rapports sociaux entre hommes et femmes non pour prendre en compte ce que les études menées à partir de la notion de genre mettent en évidence mais pour le nier en mettant d’abord en place une stratégie discursive apte à combattre le nouvel ennemi que l’Eglise se donne. C’est cette stratégie qui conduit le Vatican à modifier son vocabulaire et son appareil théorique et qui l’amène surtout à jeter ses troupes dans la bataille contre « le genre » – bataille chimérique que le Vatican et ses relais français et italiens créent de toutes pièces mais dont les effets sont bien réels.

Il s’agit en premier lieu pour le Vatican de produire un discours dans lequel il ne questionne en rien ses positions fondamentales mais par lequel il cherche à rendre celles-ci audibles à l’intérieur des représentations contemporaines. Si cette adaptation passe par une traduction dans le langage de l’anthropologie et du social d’un discours qui relève avant tout de la théologie, ce n’est pas uniquement pour le masquer ou le rendre acceptable aujourd’hui, c’est aussi parce que déplacer ainsi les termes du discours permet d’en déplacer les enjeux et effets, de mobiliser des représentations grâce auxquelles un tel discours peut fonctionner. En écrivant un récit paraissant reposer sur des évidences, faisant appel à la nature comme principe d’ordre, condition de l’intelligibilité et fondement normatif, le Vatican de Pie XII, mais aussi de Jean-Paul II et jusqu’au Pape François, peut jouer la carte du « bon sens » contre « les intellectuels » comme celle de l’hétérosexisme contre les « déviants » et féministes-qui-exagèrent. Ne pas reproduire le discours du Vatican revient à se démarquer d’un discours commun auquel le Vatican fait écho et par le moyen duquel il croit trouver des alliés en plus grand nombre que s’il s’en tenait explicitement à son catéchisme traditionnel concernant la femme, la sexualité ou la famille. D’un point de vue plus « savant », le Vatican peut faire passer sa théologie particulière et relative, non partagée par tous, pour le discours indépassable sur l’être humain, et avancer sans cesse dans les batailles qu’il produit de faux enjeux anthropologiques concernant l’humanité entière et non les seuls catholiques.

La nouvelle stratégie du Vatican implique la production d’un « savoir » pastichant les requisits de la science même si celui-ci repose essentiellement sur des présupposés théologiques, relevant de la croyance religieuse, non de l’approche scientifique et prudente du monde. Ce « savoir » catholique se caractérise par la production d’une représentation de la femme complémentaire de l’homme, dotée d’une nature féminine qui la destine à une certaine fonction et à une certaine place, qui la définit comme épouse et mère, qui la réduit au statut de complément de l’homme. Cette représentation de la femme exclut le principe d’une égalité réelle mais affirme celui d’une « égalité dans la différence » (naturelle) qui revient à nier l’égalité des droits, l’identité des possibles sociaux, à poser que le lieu naturel de la femme est le foyer, la relation hétérosexuelle, la maternité. Si cette image de la femme appelle une image complémentaire de l’homme, faisant donc du couple homme-femme ainsi compris le destin naturel de chacun, elle renvoie par là-même à une exclusion violente – mais, bien sûr, avec « compassion » – hors de la nature et de l’humanité de tous ceux et toutes celles qui n’entrent pas dans ce cadre ou ne le revendiquent pas pour eux et elles-mêmes : les LGBT, les féministes, etc.

La stratégie du Vatican consiste à attribuer artificiellement à la notion de genre un contenu qu’elle n’a pas originellement afin de fonder un « féminisme » prétendument naturel, écologiste, reposant sur une « valorisation » de la femme, de ses « qualités » qui par nature lui imposent pourtant un chemin tout tracé incompatible avec la possibilité d’une autonomie, d’une maîtrise de son corps, de son existence, l’affirmation d’autres possibles. Ce n’est pas un hasard si les mouvements contre l’égalité des droits sont homophobes et transphobes, sont contre l’avortement, contre la PMA, contre de nouvelles façons de penser la filiation, la famille, etc. Et ce n’est pas un hasard si les discours des personnalités politiques et médiatiques qui reprennent et diffusent ce pseudo-féminisme nagent dans les eaux politiquement et idéologiquement troubles, aux côtés de l’extrême-droite et des intégristes catholiques eux-mêmes néo-fascistes, de l’antiféminisme historique et matérialiste, comme par exemple la « journaliste » Eugénie Bastié qui sur ces questions a non seulement commis un livre d’une rare indigence – édité aux très catholiques éditions du Cerf – mais persiste à faire la preuve de ses limites intellectuelles soit dans les pages du Figaro, soit à travers la bien nommée revue Limite dont elle est corédactrice en chef et qui accueille la fine fleur de ce « féminisme » naturaliste transfusé à l’eau bénite.

Au sein de la stratégie discursive élaborée par le Vatican, Sara Garbagnoli et Massimo Prearo insistent évidemment sur l’invention de la « théorie du genre », théorie fameuse mais qui pourtant n’existe que dans la tête de ceux et celles qui la combattent. Si s’attaquer à la « théorie du genre » permet de s’assurer, même de manière médiocre, une place médiatique (Frigide Barjot), une certaine reconnaissance et valorisation (Ludovine de La Rochère), de se voir offrir la possibilité d’une carrière (Bastié), une certaine existence au sein de l’échiquier politique (Boutin), voire de profiter d’une manne financière manifeste bien qu’opaque (la Manif pour tous), cela permet surtout d’inventer un ennemi et un combat fédérateurs. Le gain n’est pas uniquement symbolique ou matériel pour quelques individus : il permet la diffusion d’un discours dont la répétition incessante et irrationnelle imprègne les imaginations et suscite l’adhésion au niveau des consciences individuelles, des médias, des politiques. On se demande comment un individu jouissant d’au moins deux neurones interconnectés parvient à prendre au sérieux ce que racontent Ludovine de La Rochère, Christine Boutin ou Christian Vanneste – mais on ne peut que constater que ce discours a pourtant eu les effets escomptés. Délirant en lui-même, inculte et bête sur le fond, déformant systématiquement les recherches qu’il prétend remettre en cause, ce discours a néanmoins imposé un « débat » et les termes de ce « débat » dans l’opinion commune, dans le discours politique, au sein de rédactions de presse manifestement peu enclines à étudier un minimum leur sujet. Ce discours a « légitimé » une contestation décomplexée des droits des homosexuels et des lesbiennes – ce qui revient à une contestation de leurs existences –, une remise en cause tout aussi décomplexée des droits des femmes, une euphémisation et naturalisation de la violence symbolique et matérielle envers les LGBT et les femmes, l’installation dans le discours commun et public de prises de position réactionnaires et liberticides, la stigmatisation de certaines catégories de la population, etc. A travers l’ennemi qu’est « le genre », le Vatican et ses affidés peuvent faire exister avec une certaine force et efficacité une vision du monde et des humains ancrée dans la théologie chrétienne, garantissant à l’Eglise de pouvoir s’assurer d’une certaine façon la conduite des esprits, des corps, du social, du politique.

En produisant ce « savoir », en créant un ennemi apocalyptique, le Vatican ne se contente pas de nier la valeur d’une multitude de travaux universitaires et de terrain – on attend encore, du côté des « anti-genre », l’ombre d’un début d’un travail équivalent –, de rejeter la valeur du savoir produit par les féministes et minorités sexuelles et de genre : il se donne les moyens d’un pouvoir effectif tout en s’efforçant de fédérer les fidèles autour d’une nouvelle pensée commune et d’un nouvelle finalité (et l’on ne peut que constater – et regretter –, de ce point de vue, sauf de très rares exceptions, le silence des catholiques qui ne se reconnaissent pas dans cette entreprise idéologique du Vatican comme dans les pitreries sinistres de la Manif pour tous). C’est ce que relèvent les deux auteurs : derrière la croisade anti-genre existent une crise de l’identité catholique et une tentative de créer une nouvelle identité répondant à la remise en question du dogme par les recherches contemporaines dans le champ du savoir et par les nouvelles orientations des cultures, à la mise en doute des partis-pris de l’Eglise par nombre de croyants, à l’athéisme, à la laïcité, au développement pérenne d’autres religions, etc. Le Vatican sent sa puissance diminuer – le problème étant qu’il désire assurer sa survie en produisant de la violence, en massacrant des existences, en infestant le débat et la pensée d’un poison venimeux, en se confondant avec les discours de l’extrême-droite sur l’identité européenne, etc.

Sara Garbagnoli et Massimo Prearo analysent également comment la mobilisation « anti-genre » n’a pu et ne peut fonctionner que par celle de réseaux et la mise en place de stratégies permettant l’action active contre « le genre ». Si les groupuscules « anti-genre » ont pu mobiliser un nombre non négligeable de personnes et les amener à être dans la rue, c’est en s’appuyant sur les structures de fidèles déjà existantes comme sur un nombre conséquent de prêtres disposés à réciter un discours portant sur des sujets pour lesquels ils n’ont aucune connaissance ou aucune curiosité. L’efficacité de la mobilisation repose de même sur l’organisation de centaines de conférences qui se sont multipliées au sein des églises et dans des salles de réunions partout à travers le territoire français ou italien (dans les deux cas, les stratégies sont similaires). Les deux auteurs, analysant le mode de fonctionnement de ces réunions, montrent comment là encore règnent la désinformation et l’irrationalité au profit de passions primaires et de l’exhibition de menaces d’autant plus efficaces qu’elles sont énoncées dans un langage sur lequel la raison n’a pas de prise et pour lequel les auditeurs ne sont pas formés – l’inverse, donc, d’une pédagogie, d’une entreprise de conviction. L’efficacité de l’activisme « anti-genre » repose enfin, en grande partie, sur l’exploitation de formes de rassemblement déjà connues des croyants – processions, kermesses, JMJ, etc. – plus que sur le modèle habituel des manifestations politiques.

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Si les deux auteurs peuvent parler d’une « revanche identitaire des catholiques », c’est pour insister sur les enjeux de cet activisme « anti-genre » : celui-ci n’est que le symptôme d’une croisade d’un style nouveau visant à restaurer le pouvoir catholique et à fonder une identité catholique au sein d’un monde contemporain dans lequel le catholicisme perd ses monopoles et son influence forte. Prenant conscience que le monde est de moins en moins façonné par elle, l’institution catholique actuelle ne peut qu’essayer de combattre sa dégénérescence mais ne semble pouvoir le faire que par les moyens, certes réactualisés, dont elle est coutumière : de nouvelles formes de violence, de nouvelles formes de manipulation des esprits, de nouvelles formes de mensonges, de nouveaux ennemis – créant ainsi les conditions d’une identité triste et réactive qui ne peut que produire des subjectivités tristes et réactives, promises sans doute à une plus profonde dégénérescence.

Il est regrettable qu’en France comme en Italie, le pouvoir politique et les entreprises médiatiques fassent une place de choix aux petits soldats de ce programme de contrôle des existences, c’est-à-dire à cette entreprise de domination, place d’autant plus facile à obtenir que les partis politiques de gauche comme de droite ne prennent pas au sérieux les questions liées au genre ou celles relatives aux « minorités sexuelles », les considérant comme des questions subalternes non véritablement politiques.

 

Sara Garbagnoli et Massimo Prearo, La croisade « anti-genre » – Du Vatican aux manifs pour tous, éditions Textuel, 2017, 128 p., 13 € 90