Max Porter, Corbeau et autres voix (la douleur porte un costume de plumes)

Max Porter
Max Porter

Le corbeau est par excellence un oiseau littéraire, métaphore et analogon, représentation de la voix créatrice, parfois objet de peur, toujours de projection fantasmatique : sans remonter aux frères Grimm ou à Edgar Allan Poe, on se souvient de Vie d’un corbeau blanc de Carlos Liscano (Belfond, 2011). Son volatile immaculé, étrangement blanc et non noir, était un infatigable et mythomane conteur, s’appropriant les aventures des plus grands personnages de la littérature, tissant le récit de citations et mises à distance ludiques, entre moquerie et hommage. L’oiseau du tombeau. On y croisait Balzac et Tarzan, Moby Dick et Homère, Kafka et Céline, narrés à un public médusé, faisant de cette fable un palimpseste ou une bibliothèque borgésienne, en tout cas un hommage vibrant à la littérature et ses effets.
Le premier roman de Max Porter, La Douleur porte un costume de plumes, peut également se lire comme une fable, avec pour personnage central un corbeau. Il est noir cette fois mais lui aussi prépare des « mémoires littéraires de haut vol » et comme le corbeau blanc de Liscano, il raconte beaucoup d’histoires.

Max Porter la douleur porte un costume de plumes

Une mère est morte, laissant derrière elle ses deux petits garçons et leur père, pris dans un deuil impossible, ou plutôt, puisque deuil, manque et perte sont infigurables, dans ce « chagrin » que commente Barthes dans son posthume Journal de deuil. Le « chagrin » est un terme que Barthes emprunte à Proust (« cette incompréhensible contradiction du souvenir et du néant »), une forme impossible de paradoxe : « mon chagrin est inexprimable mais tout de même dicible ». Le chagrin est un défi au langage, or comme l’écrit Barthes dans ses Essais critiques (1963), « on entend souvent dire que l’art a pour charge d’exprimer l’inexprimable. C’est le contraire qu’il faut dire : toute tâche de l’art est d’inexprimer l’exprimable ».

Là est le défi de Max Porter dans son livre, inexprimer l’exprimable, telle est plus précisément la fonction du corbeau dans La Douleur porte un costume de plumes : figurer la « mince » « frontière » entre « l’imaginaire et le réel », dire le chagrin, donner forme aux douleurs et souvenirs, faire advenir quelque chose (un mot, une émotion) chez ces êtres que la mort a privé de tout dans un appartement londonien devenu « une encyclopédie physique d’elle sans elle ».

Max Porter, La douleur porte un costume de plumes« J’étais seul dans le salon à me demander que faire. A tourner en rond en attendant que le choc se résorbe, à attendre qu’une émotion structurée, n’importe laquelle, émerge de l’imposture organisée qu’étaient mes journées. J’étais aussi vidé qu’un pendu. Les enfants dormaient. Je buvais. Je fumais des roulées à la fenêtre. Je me disais que peut-être la conséquence principale de son départ serait que j’allais devenir ce coordinateur, ce vendeur méthodique de gratitude cliché, cet automate architecte de routines pour petits enfants sans mère. La douleur me semblait quadridimensionnelle, abstraite, vaguement familière. J’avais froid ». Les enfants, eux, ne comprennent pas mais ils devinent, « on savait qu’on nous répondait pas la vérité quand on demandait « elle est où maman », quelque chose n’était plus pareil ».

Surgit un corbeau, le mot qui peut tout dire, le costume de plumes (noires) de la douleur, comme le montre l’épigraphe, citation d’un poème d’Emily Dickinson, dans laquelle les mots clés sont raturés et remplacés, à la main, par « corbeau ». Le corbeau entre dans la vie de ces trois êtres, il est « docteur ou fantôme », « excuse, ami, deus ex machina, blague, symptôme, fiction, spectre, béquille, jouet, revenant, bâillon, psychanalyste et baby-sitter ». Le corbeau, omnipotent et omnivore, est fable, d’abord, fabula soit récit, conte et apologue, il est aussi, très consciemment, personnage mais lui peut « faire ce que les autres personnages ne peuvent pas, manger la tristesse, ou renfouir les secrets, ou mener des batailles homériques contre le langage et Dieu ».

La voix du corbeau ponctue, comme celle d’un chœur (parfois contrepoint, parfois commentaire) les deux autres voix qui composent le récit, celle des deux enfants (ensemble), celle du père. Le texte est ce tissu polyphonique et bigarré, qui mêle tous les genres (poème, récit, rêve, conte) et les registres possibles, dans un constant décrochage, proprement sidérant. Aucun personnage n’a de nom, tout est absence et manque, en attente d’une langue pour dire. Là est le rôle de ce compagnon de deuil, ce corbeau « écœuré d’être réputé oiseau de malheur », soudain désespérément drôle.

La Douleur porte un costume de plumes est un conte pour adultes, une allégorie de tout récit, du rôle du langage face à la mort. Qui est-il ? Une image, un souvenir, un espoir ? La vision et consolation d’un père et ses enfants perdus ? Le lointain cousin de l’aigle noir de Barbara, reconnu parce que, surgissant du passé, il était revenu ?

Le texte multiplie clins d’œil et mises en abyme : les illustrations du livre sont signées Eleanor Crow, le père est écrivain, spécialiste de Ted Hughes, sur lequel il a « des opinions super branchées »… Ted Hughes, auteur, en 1970, d’un fameux Crow, (corbeau), dont il rapporte la vie et les chants, un corbeau, « plus fort que la mort », possible de la parole. Chez Max Porter, ce corbeau indécidable est l’autre nom de la fiction, celui qui, comme son auteur, nous donne l’« autorisation de décoller ». Après tout, « ce n’est pas si bizarre ».

Max Porter, La douleur porte un costume de plumes, traduit de l’anglais (G.-B.) par Charles Recoursé, Points, 192 p., 6 € 50