Armen Avanessian et Suhail Malik : «Le Temps-complexe : sur le postcontemporain»

Armen Avanessian
Armen Avanessian

Le 3 novembre prochain aura lieu au Centre Pompidou à 19h, en partenariat avec Diacritik, une conversation entre le philosophe Armen Avanessian et le théoricien de la littérature Lionel Ruffel, animée par Jean-Max Colard et Johan Faerber dans la Petite Salle sur la question du « post-contemporain » et sur ce que recouvre ce terme qui entend refonder notre rapport au temps, au futur et au présent. En préambule à cette rencontre qui sera retransmise en livestreaming sur notre site, Diacritik publie aujourd’hui, présentée par Lionel Ruffel, l’introduction à The Time-Complex. Postcontemporary, texte majeur co-écrit avec le théoricien de l’art Suhail Malik et traduit de l’anglais par Johan Faerber.

Présentation par Lionel Ruffel

Le philosophe autrichien basé à Berlin Armen Avanessian sera au mois de novembre professeur invité à l’Université Paris 8. C’est l’occasion de présenter au lectorat français une œuvre théorique qui compte dans les mondes germanophone et anglophone et même au-delà puisque dernièrement des traductions de ses textes en néerlandais et en espagnol ont paru. Le travail d’Armen Avanessian n’est pas strictement académique ou universitaire, il a des répercussions fortes dans le monde de l’art et dans le débat d’idées en Allemagne. Pas simplement au sens de la figure d’intellectuel public qu’il occupe parfois, puisqu’il intervient fréquemment dans la presse généraliste, mais parce que depuis une dizaine d’années Armen Avanessian a fondé ou cofondé des plateformes théoriques qui se sont exprimées sous diverses formes : expositions, académies, écoles temporaires, site web contributif, livres d’art etc. Dernièrement, dans le cadre de la Biennale de Berlin, il a proposé une agence de renseignements alternative, Discreet. Les deux mouvements les plus importants auxquels son nom est rattaché sont le « réalisme spéculatif » et « l’accélérationnisme » qui ont eu un impact majeur, notamment dans le monde de l’art et ceci sur un plan international. Le premier est peut-être le plus connu en France puisqu’un de ses auteurs phare est français, Quentin Meillassoux. Comme on pouvait le lire dernièrement dans une interview qu’Avanessian donna à la revue 02, « cette pensée se propose de rompre avec le modèle kantien de la corrélation indépassable entre le monde et la pensée, entre les choses en soi et la manière dont nous les appréhendons au travers des catégories du temps et de l’espace. Contrairement à la ligne directrice du post-structuralisme, il n’est plus uniquement question du langage, du social et du psychique : la philosophie amorce un retour aux choses. » De son côté, Armen Avanessian a fondé à Berlin le groupe Spekulativ Poetik, plateforme de travail rassemblant philosophes et artistes et qui a organisé des manifestations hybrides théorie-création dans de grandes institutions culturelles comme la Haus der Kulturen der Welt (Berlin). Il s’agissait en l’occurrence d’une summer school de deux semaines intitulée Emancipation as Navigation qui a donné lieu à un film passionnant, Hyperstition, coréalisé avec Christopher Roth. Comme il le dit dans cette même interview, « les philosophes devraient travailler avec les artistes, et non écrire sur eux », ce qu’il a personnellement fait avec le dessinateur Andreas Töpfer dans le livre Speculative Drawings. Dernièrement, Armen Avanessian a édité et préfacé l’ouvrage Genealogies of Speculation (New York : Bloomsbury, 2016) qui se présente comme la première anthologie d’ampleur de ce mouvement philosophique international.

Speculative Drawings
Speculative Drawings

Pour un auteur encore jeune, sa production est impressionnante. Il est l’auteur de quatre ouvrages en nom propre et co-auteurs de dix-sept livres. La plupart de ses ouvrages ont été publiés par Merve Verlag, le grand éditeur de théorie en Allemagne, maison où il est devenu éditeur principal et à laquelle il a apporté de nouveaux corpus théoriques. Son programme à Paris est riche. Il sera le 3 novembre au Centre Pompidou pour une discussion intitulée « Tous post-contemporains ? » avec Lionel Ruffel, Jean-Max Colard et Johan Faerber (Petite salle, 19 h). Le 15 novembre, il interviendra dans le cadre de l’équipe de recherche « Littérature, histoires, esthétique » pour présenter son parcours théorique (Université Paris 8, salle D143, 10 h). Il sera enfin très engagé dans la manifestation Theory Now qui aura lieu à La colonie du 16 au 19 novembre pour un atelier « Drawing Theory » de deux après-midis qu’il donnera avec Andreas Töpfer les 17 et 18 novembre et pour une conférence «  Speculative Theory as Practice » le 18 novembre. Enfin, ce même 18 novembre, et toujours à La colonie, le film Hyperstition sera diffusé. En préambule à ce riche programme, nous avons souhaité présenter au public français un texte écrit à quatre mains avec le théoricien de l’art Suhail Malik et qui constitue l’introduction à The Time-Complex. Postcontemporary publié en anglais par Dis Magazine et en allemand chez Merve Verlag. Ce texte, postulant que la courbe du temps a changé et que désormais le présent est préempté par le futur a été largement discuté sur la scène théorique et artistique internationale. Au public français de s’en emparer désormais :

Introduction au « Temps-complexe : sur le postcontemporain » par Armen Avanessian et Suhail Malik

Le temps change. L’action et l’expérience humaines ont perdu aujourd’hui de leur primauté dans l’élaboration aussi bien qu’à tous les niveaux de l’organisation sociale. Désormais, les premiers rôles sont tenus par les systèmes complexes, les infrastructures et les réseaux au cœur desquels le futur remplace le présent comme condition structurante du temps. Alors que la gauche et la droite s’affrontent pour tenter de faire face à cette nouvelle situation, nous nous retrouvons de plus en plus intégralement confrontés à tout ce qui relève de l’anticipation et de la logique du post.

Le temps arrive du futur

Armen Avanessian : La thèse première du post-contemporain est que le temps change. Nous ne vivons pas uniquement dans un temps nouveau ou un temps accéléré, mais le temps lui-même – la direction du temps – a changé. Nous ne sommes plus face à un temps linéaire, dans ce temps où le passé était suivi du présent et ensuite du futur. C’est bien plutôt l’inverse qui se joue : le futur a lieu avant le présent, le temps arrive du futur. Si les gens ont le sentiment que le temps est hors de ses gonds, ou que le temps ne fait plus sens, ou n’est plus ce qu’il était, la raison en est, je crois, qu’ils ont – que nous avons tous – des difficultés à vivre dans un temps si spéculatif ou au sein d’une temporalité spéculative.

Suhail Malik : Oui, et la principale raison de cette réorganisation spéculative du temps se trouve dans la complexité et les différents degrés de l’organisation sociale aujourd’hui. Si les conditions premières des sociétés complexes sont désormais les systèmes, les infrastructures et les réseaux plus encore que les simples individus, l’expérience humaine perd de sa primauté à l’instar de la sémantique et de la politique qui sont fondées sur elle. Parallèlement, si le présent a été la catégorie première de l’expérience humaine grâce à la sensibilité biologique, la base de la compréhension du temps perd dorénavant sa priorité en faveur de ce que nous pouvons nommer un temps-complexe. L’une des conséquences théoriques de la dépriorisation du présent que nous pouvons indiquer d’emblée mais sur laquelle nous reviendrons est qu’il n’est plus désormais nécessaire d’expliquer le mouvement du passé et du futur sur la base du présent. Nous nous trouvons bien plutôt dans une situation où l’expérience humaine ne constitue qu’une part – ou se trouve même subordonnée à – des formations plus complexes construites historiquement et élaborées selon ce qui peut être obtenu dans le futur. Le passé et le futur sont importants à part égales dans l’organisation du système, ce qui contribue à éclipser le présent comme pièce centrale dans la configuration du temps. Les sociétés complexes – ce qui signifie des sociétés faites de Plus qu’humains à tous les échelons de l’organisation sociotechnique, allant ainsi au-delà de toute détermination phénoménologique – sont celles dans lesquelles le passé, le présent et le futur entrent dans une économie où sans doute aucun de ces modes n’est premier, ou dans laquelle le futur remplace le présent comme l’aspect structurant premier du temps. Ce n’est absolument pas nouveau, évidemment : depuis longtemps l’économie politique et les processus sociaux ont traité la question de la subordination de l’homme à l’organisation sociale et technique des sociétés complexes. De même, sous la bannière du réalisme spéculatif, la philosophie a aussi récemment essayé de réinitialiser la notion de spéculation en la définissant comme cette tâche qui consiste à trouver des formes de connaissance au-delà de l’homme en établissant les conditions à l’intérieur de la pensée conceptuelle de ce qui se situe au-delà de l’expérience humaine. Ce projet est certainement lié aux conditions du temps-complexe mais s’en révèle également distinct.

AA : Et il est également lié aux exemples concrets de la connaissance que nous avons du temps-complexe spéculatif à partir de notre expérience quotidienne ou quand on écoute les infos. Tout ceci renvoie à tous ces phénomènes qui, ordinairement, débutent avec le préfixe « pré », comme les frappes préventives, la police préventive ou encore la personnalité préventive.

Suhail Malik
Suhail Malik

SM : Pourriez-vous décrire ces phénomènes ?

AA : Ce que l’on a appelé la personnalité préventive ou encore la personnalisation renvoie à la façon dont on arrive à obtenir, à partir d’un service commercial, un certain nombre d’informations et de renseignements sur ce que vous êtes susceptible de désirer sans l’avoir pourtant explicitement demandé. Amazon en fournit un parfait exemple : ses procédures algorithmiques nous dispensent des recommandations pour certains livres en procédant par association avec ce que nous recherchons effectivement mais la personnalité préventive possède une longueur d’avance : vous obtenez un produit qu’en fait vous désirez réellement. Les algorithmes de la marque connaissent vos désirs, ils connaissent vos besoins avant même que vous n’en soyez vous-mêmes conscients. Inutile d’anticiper en disant « Je vais vous le renvoyer » parce qu’il est très probable qu’il s’agira d’un produit dont vous aurez en fait besoin. Tout ceci ne me paraît pas ainsi forcément mauvais mais on doit apprendre à traiter ce phénomène d’une manière productive ou tout du moins d’une manière nettement plus active. La politique des frappes préventives, qui constitue également un phénomène propre au 21e siècle, s’impose aussi comme un autre élément, souvent décrié, qui mérite qu’on s’y arrête. Brian Massumi ainsi que d’autres ont écrit sur le genre de vérité récursive qu’un tel phénomène est capable de produire : vous bombardez quelque part et ensuite vous faites forcément surgir l’ennemi que vous attendiez. Vous créez une situation qui ne repose initialement que sur une spéculation. La logique à l’œuvre ici est récursive et, pour le souligner encore davantage, ce type de frappe n’a pas pour but d’éviter une quelconque menace ou encore de se montrer d’être dissuasive avant d’éventuelles frappes ennemies. On est très loin de la logique propre au 20e siècle reposant sur un rééquilibrage des menaces ou encore sur une quelconque politique de prévention. Au contraire, les événements qui se déroulent dans le présent sont fondés sur la privilège accordé au futur, privilège lié aussi évidemment à ce qui a été désigné dans les médias comme cette tendance à la prémédiation. La police préventive, qui est actuellement au cœur de nombreuses discussions, peut fournir un autre exemple au quotidien de cette nouvelle temporalité spéculative. C’est cette police qui se trouve déjà présente dans la science-fiction, notamment avec la brigade « PreCrime » et la détection de pré-reconnaissance dans Minority Report, la nouvelle de Philip K Dick dont Spielberg a tiré son film. Actuellement, les services de police adoptent de plus en plus de variantes issues de ces dispositifs. Mais il faut cependant les distinguer d’autres stratégies de surveillance, nettement plus courantes : par exemple, la CCTV, à savoir la politique fondée sur la vidéo-surveillance généralisée, repose sur la vieille idée désormais dépassée selon laquelle il s’agit d’observer ce que les gens font sur le moment ou de se documenter sur ce qu’ils ont fait auparavant, afin de renforcer les mécanismes de discrimination. La question aujourd’hui paraît devoir être encore davantage posée en termes chronologiques : quel type de police a besoin d’appréhender des individus avant même qu’ils ne passent à l’acte en ayant pour unique preuve leurs futurs actes – comme si raisonner à partir du futur constituait la promesse d’un plus grand pouvoir, créant du même coup une paranoïa du futur ? Plus qu’une surveillance destinée à exclure délibérément des individus, il s’agit ici davantage d’un dispositif qui entend directement s’occuper de la place des gens dans l’espace social, en s’intéressant à la valeur que chacun d’eux produit. La question est donc plutôt : comment ces individus peuvent-ils être observés en vue de pouvoir extraire une valeur de leurs activités ? Il y a ici bien évidemment au cœur de cette régulation de la population un facteur biopolitique très important qui concerne particulièrement la médecine et tout ce qui relève des politiques d’assurance.

© Andreas Töpfer
© Andreas Töpfer

SM : Avec le préfixe « pré », le temps-complexe en vient à développer une condition du « post », à confirmer l’ubiquité courante qui caractérise le temps dans lequel nous nous trouvons à présent, et qui est peut-être ajouté à l’affirmation du post-contemporain. À présent tout paraît être « post » quelque chose, ce qui indique combien notre saisie de ce qui se déroule actuellement entretient des liens mais est aussi semblablement déconnecté des conditions historiques qui nous sont données…. Tandis que le « pré » indique une sorte de déduction anticipée du futur qui joue un rôle dans le présent – si bien que le futur est déjà à l’œuvre dans le présent, ce qui indique encore combien le présent ne constitue plus la catégorie première mais doit être compris comme faisant partie de l’organisation du futur –, ce que dénote le « post » renvoie à la manière dont ce qui arrive à présent entre en relation avec ce qui a eu lieu mais n’existe plus. Nous sommes le futur de quelque chose d’autre. Le « post » s’affirme également comme une marque de dépriorisation du présent. Si nous sommes post-contemporains ou postmodernes ou post-internet ou post-ce-qu’on-veut – si nous sommes à présent post-tout – c’est parce que les significations historiques qui nous ont été données ne fonctionnent plus. Ainsi, d’une certaine manière, le présent en soi entretient une relation spéculative à un passé que nous avons déjà dépassé. Si le spéculatif s’affirme comme un terme pour désigner la relation au futur, le « post » est une manière dont nous reconnaissons que le présent entretient une relation spéculative au passé. Nous vivons dans un futur qui a dépassé les conditions et les termes mêmes du passé. Combiné, le présent n’est pas seulement la réalisation de l’avenir spéculatif (le «pré») mais s’offre aussi comme un avenir du passé que nous sommes déjà en train de dépasser. Ainsi que beaucoup de contributeurs à ce numéro l’ont vu, nous ne possédons plus tout à fait ni les rapports ni la stabilité non plus que les conventions que le passé nous offre (le «post»).

AA : Ce qui est important, c’est que le changement du présent, la forme du présent ne sont désormais plus nécessairement déterminés par le passé. Le présent n’est dorénavant plus principalement déduit du passé et ne relève plus non d’un acte de pur décisionnisme mais est intégralement dessiné par le futur. Selon moi, il s’agit là du problème et de l’indice majeurs selon lequel la logique du contemporain avec sa fixation sur le présent – vous la qualifiez d’obsession humaine pour l’expérience –, ce présentisme donc rencontre des difficultés ou échoue même totalement à prendre en charge la logique selon laquelle il serait constitué par le futur. Je crois que c’est en partie la raison qui explique tout le raisonnement critique et la remise en question du contemporain ces dernières années qui ont eu lieu parallèlement au tournant que l’on appelé spéculatif. Malheureusement, la spéculation est trop souvent traitée et débattue comme une question logique et philosophique et non pas précisément en l’abordant comme une catégorie exclusivement temporelle. Mais évidemment nous sommes toujours à la recherche du concept philosophique ou spéculatif juste afin de désigner cette condition post-contemporaine (ou passé-contemporaine) du temps-complexe.

SM : Oui, même si nous sommes chacun redevables mais de différentes manières au réalisme spéculatif et même si nous nous arrachons au post-structuralisme et aux modèles philosophiques de la fin du 20e siècle dont nous sommes tous les deux issus, néanmoins il convient d’admettre que le réalisme spéculatif a surtout plaidé pour une saisie conceptuelle de la spéculation comme notion intra-philosophique ou conceptuelle, ce qui revient à penser à l’extérieur de la pensée ou à l’extérieur de l’expérience de penser. L’intérêt du post-contemporain est de comprendre et d’opérer le présent en dehors de lui-même. J’ignore à ce stade si cela s’accomplit aussi à l’extérieur de la pensée. Mais, dans tous les cas, le temps-complexe peut être pensé, en considérant d’emblée la « spéculation » comme une spéculation du temps historique, comme futurité plutôt que comme une extériorité à l’expérience ou l’extérieur même de toute pensée. Cela nous conduit bien plus près des affaires courantes et des opérations techniques plutôt que vers les exigences conceptuelles du réalisme spéculatif.

Rendre opérationnel le temps-complexe spéculatif

SM : Les produits financiers dérivés constituent une manifestation instructive de l’opérationnalisation du temps-complexe spéculatif. Bien évidemment, les produits financiers dérivés s’imposent à présent comme la clef de voûte de la spéculation financière, et peuvent être qualifiés de « spéculatifs » en ce qu’ils utilisent le futur prix inconnu d’un actif financier et les risques qu’il implique pour tirer des bénéfices au regard du prix actuellement pratiqué de ce même actif. Ainsi qu’Elena Esposito l’a réellement clairement démontré dans sa contribution, avec les produits financiers dérivés les incertitudes liées au futur sont utilisées pour construire des prix dans le temps présent, ce qui a pour conséquence de venir brouiller la structure ordonnant la chaine passé-présent-futur. Le produit financier dérivé fournit un clair exemple de la manière dont les profits ne sont pas extraits de la base de production ou du capital fixe comme les équipements, les installations ou les constructions, qui dépendent tous de l’histoire de l’investissement, et ne sont pas plus extraits du capital variable comme le travail ou les salaires. Ces derniers relèvent de modèles industriels traditionnels d’accumulation dans lesquels une usine est construite, des ouvriers sont employés et payés, des matériaux sont utilisés à un certain prix, un produit est fabriqué ou cultivé, puis vendu à un prix plus élevé que le coût réel, générant ainsi à terme des bénéfices. Tout ceci signifie que les bénéfices sont comptabilisés depuis la production qui a eu lieu dans le passé et échangés par la suite sur le marché. L’échange de produit arrive au terme de la réalisation d’une séquence qui doit déjà avoir eu lieu. En revanche, avec le modèle du produit financier dérivé, un prix dans un futur qui doit encore avoir lieu est prévu, et c’est cette éventualité future qui demeure encore inconnue qui doit faire l’objet même d’une opération pour en retirer des bénéfices – sur la base, doit-on rappeler, d’un futur qui demeure encore inconnu et qui demande encore à être actualisé.

La personnalité préventive © Andreas Töpfer
La personnalité préventive © Andreas Töpfer

Les produits financiers dérivés sont, selon l’expression de Natalia Zuluaga, un type spécifique du futur minier, à savoir une extraction minière du futur depuis le présent. Mais cette extraction minière du futur dans le présent change la manière dont le présent se constitue. Le présent que vous obtenez n’est plus le présent avec lequel vous aviez commencé. La construction même d’un présent spéculativement constitué – dit « pré » – jette activement le présent dans un passé qui est, aussi, le « post ». Il existe une version de cette configuration que vous et les autres avez décrite à travers la police préventive, les frappes préventives, la personnalité préventive et ainsi de suite, comme autant de phénomènes qui sont aussi anticipés avec les big datas et l’usage des algorithmes qui s’occupent des informations des consommateurs. Mais cela diffère aussi de la logique de prévention où, si l’on prend l’exemple d’une frappe préventive, vous éliminez un ennemi possible afin d’éviter ce qui aurait pu se produire – mais ce qui aurait également pu ne pas se produire. Il faudrait bien plutôt admettre que c’est votre acte – la fixation des prix dans le cas des produits financiers dérivés mais une telle construction est généralisable – qui se voit lui-même modifié puisque vous prenez ce futur très proche en compte comme condition de l’acte qui doit alors être perpétré. L’avenir agit maintenant pour transformer le présent avant même que ce présent n’ait lieu. Comme le fait valoir Esposito, ce n’est pas seulement le schéma linéaire du temps qui se voit ici brouillé mais également l’ouverture même du présent à l’avenir. Mais est-ce que ces conditions ne sont pas celles qui étaient précisément au centre de votre projet avec Anke Henning, Speculative Poetics, à savoir être plus en rapport avec l’analyse littéraire et la linguistique formelle ?

Genealogies of Speculation

AA : Anke et moi-même désirions problématiser certaines hypothèses initiales, telles que la relation vraiment facile sinon simpliste qui existe entre le réalisme spéculatif et le poststructuralisme. Vous et moi avons également cherché à retravailler cette opposition avec les interventions rassemblées dans le volume Genealogies of Speculation, qui cherche à faire valoir une dimension spéculative dans la philosophie des dernières décennies. Mais, plus précisément, Anke et moi-même avons exploré la manière dont une préhistoire de la philosophie spéculative actuelle a repris l’idée de la temporalité spéculative.

SM : Une des choses que vous et Anke faites dans Present Tense, qu’il est véritablement important de souligner ici, consiste à introduire les structures grammaticales du langage comme une sorte de temps-complexe. Le langage semble pour vous un moyen cognitif, plastique et opératif du temps-complexe.

AA : Le langage possède à cet égard une caractéristique particulière et déterminante : un système de temps. Le système des temps grammaticaux est véritablement important dans notre compréhension et construction du temps lui-même et s’impose véritablement comme bien plus fondamental que l’expérience du temps puisqu’il structure cette expérience même – mais n’a pas pour autant trait au relativisme. La plupart des philosophies continentales du langage ou du temps ne traitent effectivement pas de ce qui est spécifique à ce système parce qu’elles ne se concentrent pas véritablement sur la grammaire. C’est le problème qui, de fait, se pose avec la phénoménologie ainsi qu’avec nombre de philosophies déconstructivistes et post-structuralistes. À ce titre, la philosophie analytique ainsi que la linguistique non-saussurienne ont été bien plus instructives que celles précédemment évoquées. Par exemple, John McTaggart et Gustave Guillaume réfléchissent à des énoncés tels que « chaque passé était un futur » et « chaque futur sera un passé ». Ces paradoxes structurels de base — ou ces paradoxes structurels apparents — peuvent être abordés par le biais de l’analyse grammaticale. Il y a quelques problèmes techniques importants dans les développements desquels je ferai mieux de ne pas me lancer ici.

SM : Oui, peut-être plus tard. Le cœur du raisonnement semble être que ces différents énoncés tels que « chaque passé avait son futur » et « chaque futur sera un passé ».

AA : Et ainsi de suite : chaque présent également.

SM : C’est ce que j’allais justement dire : ce qui se révèle très pertinent s’agissant de ces deux énoncés dans l’identification du temps-complexe spéculatif que nous appelons ici post-contemporain est qu’ils articulent une structuration du temps dans laquelle le présent est abandonné. Si bien que les déterminations du temps peuvent être établies sans recourir au présent comme socle. C’est la structure temporelle du langage qui permet ceci en formulant la non-nécessité du présent comme condition de structuration de la structurelle temporelle.

AA : Ainsi une meilleure compréhension de ce que je qualifierais de temporalité spéculative et matérialiste m’est apparu impérativement nécessaire en ce qui concerne le réalisme spéculatif ou tout autre sorte de philosophe spéculative. Pour Anke et moi, cela signifiait poser la compréhension du temps sur la base des structures grammaticales de la langue – la langue conçue comme élément matériel – et de développer non pas une philosophie du temps mais une philosophie des temps.

SM : Dans le même temps, vous critiquez le réalisme spéculatif, ainsi que nous l’avons principalement pratiqué, pour son manque de considération du langage ordinaire ou littéraire, jamais réellement pris au sérieux, parce qu’il est voué au corrélationnisme – renvoyant ainsi effectivement à la dimension de toute expérience humaine qui n’est jamais désavouée.

AA : Oui, mais c’est leur propre erreur.

SM : Et pourquoi l’avez-vous appelé poétique spéculative ?

AA : Parce que notre travail engage également une polémique avec l’esthétique et l’orientation générale sur l’aisthesis (la perception) dans la philosophie moderne ; et, pour revenir à ce que vous disiez précédemment, aussi avec le primat de l’expérience.

SM : Par « constructif », voulez-vous dire que les temps grammaticaux peuvent devenir des opérateurs permettant de structurer le temps de manière différente ? Les énoncés selon lesquels le passé était le futur et qui éclipsent le rôle du présent ne sont pas seulement descriptifs. Ils permettent également de construire des relations temporelles dans le langage, et en particulier dans le récit. Est-ce que la même opérativité du temps peut avoir lieu en dehors des langages humains, comme par exemple à travers les structures des produits financiers dérivés dont nous parlions plus haut ?

AA : En fait, il s’agit de mettre plutôt en évidence que « l’expérience » du temps et la construction de quelque chose comme un temps chronologique ne sont que les effets de la grammaire et non une représentation du temps ou de ce en quoi le temps consiste véritablement. Ce sont les temps grammaticaux contenus dans la langue qui créent à nos yeux une ontologie du temps chronologique si bien que nous vivons ce temps dans l’illusion d’avoir une biographie.

SM : Est-ce que ce n’est pas cette limitation de cette organistion consécutive que le temps-complexe spéculatif surpasse ? Avec le complexe-temps spéculatif, le futur, qui inclut le futur que nous ne connaissons pas, sera inclus dans la saisie actuelle si bien que le présent se verra déconnecté du passé. Le démantèlement de l’ordre linéaire et la primauté du présent rendent égaux passé, présent et futur.

AA : Absolument. Une partie de la fiction d’aujourd’hui et, plus précisément, les romans écrits au présent sont bien plus dangereux que le récit traditionnel en forçant le temps à sortir de ses gonds. Fruits des avant-gardes du 20e siècle, les romans écrits au présent soumettent leur lecteur à une somatique spéculative du temps. Peut-être A.N. Whitehead désignerait-il ce mode de connaissance sous le nom de « sentiment ». De fait, ce temps se « ressent » comme hallucinogène, hanté, exhorté, hyperstitieux, horrible, ainsi que David Roden le montre dans sa contribution à cette question. En résumé, on sent le pouvoir du temps qui vient du futur. Dans le cas le plus radical, ce sentiment spéculatif change votre vie. Advenir sur un pied d’égalité avec le futur que vous avez spéculé initie une metanoia. Mais cela va très loin… Le phénomène temporel qui nous intéressait renvoie à combien toute la lecture esthétique de la littérature ne comprend pas que le présent produit de l’asynchronie.

SM : De l’asynchronie ?

AA : Oui, l’idée selon laquelle le présent n’est pas entièrement expérimentable mais est divisé en soi et que les structures des temps grammaticaux peuvent activement œuvrer à l’opérativité de cette division. Il est ainsi chargé d’innombrables passés-présents. Il présente des phénomènes actuels comme post-X en désynchronisant le temps.

Une contemporanéité de gauche et de droite

SM : Nous en revenons à ce que nous disions plus haut, à savoir que le futur lui-même devient une partie du présent. Ceci pourrait être considéré comme une extension du présent si le futur n’était pas radicalement distinct de celui-ci. Et, disctinct, il l’est souvent, notamment dans les revendications gauchistes critiquant la perte d’avenir dans le cadre du capitalisme des sociétés complexes. C’est la limitation fondamentale du gauchisme contemporain que Nich Srnicek et Alex Williams ont identifié et qu’ils tentent d’annuler armés de leur détermination particulière qu’ils identifient, dans leur contribution à la question, comme « un avenir meilleur », qui fournit un horizon actif pour diriger la politique du présent.

AA : Je pense que nous avons un léger désaccord sur l’état actuel du néolibéralisme, que vous définissez comme un lien entre l’état et l’entreprise en vue de concentrer le capital et la puissance, ce qui requiert et consolide à la fois les élites dans un sens de plus en plus autocratique. Pour ma part, j’ai tendance à penser que nous sommes déjà en train de dépasser ce stade. Pour moi, ainsi que pour d’autres, le néolibéralisme se définit comme un mouvement vers quelque chose qu’on peut désigner comme un néoféodalisme financier, dans lequel les piliers centraux ou les fondations de l’économie politique du capitalisme — comme un solide état nation, un peuple gouverné et un marché régulé par ce dernier, ou toute autre hypothèse économique de base comme la reprise économique ou la croissance conduisant à créer plus d’emplois ou à engranger des bénéfices toujours plus élevés conduisant eux-mêmes à une plus grande concurrence en lieu et place de monopoles ou d’oligopoles etc. — ont commencé à disparaître, et nous sommes à présent dans une crise financière et sociale fondamentale, qui a contribué à creuser avec force les inégalités. Mais au lieu de débattre si nous en sommes arrivés à un nouvelle féodalité financière ou si nous franchissons tout simplement une nouvelle étape dans le capitalisme, nous allons nous concentrer bien plutôt sur l’hypothèse de base que nous proposons conjointement : compte tenu des transformations sociales, technologiques et politiques depuis les années 1960 et 70 que nous avons déjà mentionné, et qui se sont également incarnés dans l’art contemporain et dans la littérature avec l’émergence puis la consolidation du roman au présent durant la même période, nous vivons dans une nouvelle structure temporelle, une structure temporelle spéculative. Il y a eu essentiellement deux réponses à cette transformation. D’un côté, il y a eu une annulation réactionnaire ou issue de la droite qui regarde vers le passé afin de contrebalancer les aspects négatifs que chacun observe ou ressent, à savoir les frustrations, les inconvénients et les erreurs du néoféodalisme de la finance néolibérale. L’autre réponse standard à la structure temporelle spéculative, très répandue dans l’art contemporain, est de gauche, d’une gauche critique. L’accent est mis ici non pas sur le passé considéré comme un lieu de sécurité sémantique mais bien plutôt sur le présent conçu comme un lieu ou un acte de résistance contre le changement d’un temps spéculatif. Pourtant, en raison de tous les conflits entre les réponses de la gauche radicale et de la droite réactionnaire à l’émergence de la mobilisation néolibérale du temps-complexe spéculatif, les deux jouent tout simplement de manière différente au sein de cette nouvelle formation du capitalisme néolibéral ou de la féodalité financière. C’est peut-être plus évident avec les tendances de la droite réactionnaire qui, elle, en aucun cas, ne vient perturber mais bien plutôt contribue à renforcer les structures de pouvoir qui ont autorisé la nouvelle formation sociale, économique et politique. Cependant, avec les réactions de la gauche critique, il y a également une sorte de suffocation dans la mesure où la plupart des gens ont le sentiment de ne pas être en mesure de gagner du terrain dans le présent, de changer quelque chose, et d’avoir quelque chose comme un avenir digne de ce nom. L’art contemporain se donne à la fois comme un symptôme et un substitut de cette absence d’avenir en prônant une constante célébration de l’expérience : l’expérience esthésique, la criticité, la présentalisation et ainsi de suite.

SM : C’est une formulation instructive des réactions typiques de la gauche et de la droite ainsi que des mouvements de défense typiques autour de l’émergence du temps-complexe spéculatif et de la perte de repères qu’il instaure dans les relations qui unissent passé et avenir. Bien qu’il existe de nombreuses manières de comprendre ou de mettre en place une relation au temps-complexe spéculatif, ce que la droite fait est de la simplifier, d’en réduire la complexité et de la recentrer sur le présent conçu, sur la base de la tradition, comme le moment temporel dominant. La droite a toujours fait ça dans la modernité : si la modernité consiste en un paradigme dans lequel ce qui est nouveau arrive dans le présent, la droite se caractérise alors par une défense contre l’émergence de ce qui est nouveau comme base pour toute action, pour les organisations sociales, l’esthétique, le sens et ainsi de suite. L’autorité des conditions passées est invoquée comme un mécanisme de stabilisation de la modernisation. Soyons clairs : la Droite n’est pas nécessairement contre la modernisation mais en stabilise les effets perturbateurs en ayant recours à des formations historiques nécessairement conservatrices ou réactives. Et face à l’opérativité du temps-complexe spéculatif propre au capitalisme néolibéral, la droite peut en quelque sorte continuer à faire ce qu’elle a toujours fait sans reconnaître nécessairement que ce contre quoi elle réagit n’est plus la modernité mais de nouvelles circonstances. Le droitisme du néolibéralisme prend tout son sens sur la base suivante : même si je suis en désaccord avec la pertinence du « néoféodalisme financier » pour décrire ce qui se déroule dans le capitalisme, cette expression permet néanmoins de saisir l’autocratie croissante qui accompagne la restructuration néolibérale. La question politique est alors de savoir comment ce type de pouvoir autocratique, post-démocratique doit être légitimé. La droite peut se révéler précisément utile ici parce que ce qu’elle approuve essentiellement est l’autorité d’une formation historique ou élistite reconnue qui stabilise la sémantique – et peut-être seulement la sémantique – dans les conditions nouvellement créées.

AA : Et quelle est la réaction de défense qu’adopte la gauche critique ?

SM : D’une certaine façon, le gauchisme rend le problème « du contemporain » plus évident dans la mesure où la gauche dans ses formes les plus progessistes a toujours été attachée à la modernité. Le présent dans lequel la nouveauté prend place renvoie au fétichisme du changement de la gauche progressiste qu’illustrent notamment ses idéaux et clichés révolutionnaires. La réaction de défense de la gauche contre le temps-complexe spéculatif est de retrancher le présent comme lieu et terrain pour penser et confronter la reconstitution du social et l’organisation du temps, ainsi que la réorganisation sémantique que cela implique. Au lieu de concevoir le futur comme la condition du présent, le présent sert bien plutôt à étendre indéfiniment et annuler le futur qui se présenterait comme radicalement différent (la révolution, notamment). Mais le présent spéculatif tel que nous l’avons identifié, par contraste avec la mélancolie gauchiste, est le retranchement du futur et du passé qui se replie dans le présent, d’une manière qui le dépriorise avec certitude et qui sans doute le fait se retirer – à l’instar des énoncés portant sur les structures temporelles que nous évoquions plus haut. Le passé était le futur et le futur sera le passé.

AA : Il n’y pas d’interruption critique du présent dans ce présent spéculatif.

SM : Non, il est fondé sur les incertitudes du futur et l’absence du passé.

AA : Voilà pourquoi la pensée de la gauche critique de l’événement ou de la vacuité ou de l’ouverture du présent – de la contemporanéité – demeure encore un vestige de la modernité. Et, ainsi que Laboria Cuboniks le remarque dans leur contribution élaborée à partir de différents points de vue, elle n’est pas en adéquation avec les tâches et les conditions du 21e siècle.

SM : Ce que la gauche voit dans la complexification spéculative du temps apparaît comme une extension du présent plutôt que comme son amoindrissement par la puissance du futur ou la suppression du passé. Les relations historiques, futures ou anticipatoires sont maintenues avec une insistance emphatique sur la présentification de l’action, de l’esthétique ou de l’expérience. C’est l’insistance sur le « contemporain ». Elle est toujours fondée sur le présent conçu comme principal temps. Et ce qui se passe lorsque l’accent est mis sur la contemporanéité relève d’une détermination du présent étendu à l’infini. Le contemporain est une forme de temps qui sature le passé et le futur et se révèle comme une condition métastable. Un gauchisme qui serait encore attaché à la modernité n’aura pas d’implication sur le présent spéculatif, même si ce gauchisme est plus attentif au temps-complexe que la droite parce qu’il n’essaie en rien de restaurer le passé (même si son aile révolutionnaire semble largement intéressée dans la restauration d’une sémantique historique, tandis que son aile sociale-démocrate conserve un intérêt certain pour les solutions de marché qui ont échoué.) Même s’il est désormais admis que la gauche demeure plus ouverte à la modernité que la droite (ce qui se révèle discutable en dehors du fantasme de la gauche qui ne cesse de s’auto-alimenter), il apparaît que le présent s’étend aussi bien dans le passé et dans le futur, ce qui détruit soi-disant le futur comme futur. Et, comme Esposito l’a remarqué dans sa contribution, tout ceci ne parvient pas à percevoir que ce qui est réellement à l’oeuvre ici c’est le futur maintenant. Cet aujourd’hui est demain, comme vous le suggériez à une autre occasion.

Le Temps-complexe spéculatif © Andreas Töpfer
Le Temps-complexe spéculatif © Andreas Töpfer

AA : C’était « demain aujourd’hui ».

SM : Exactement. Ce titre désigne combien le présent spéculatif se trouve dans une formation pre-post, ou post-contemporaine. Le présent maintenant ne constitue pas le temps au cœur duquel les décisions sont prises ou encore le socle du nouveau comme cela avait pu être le cas avec la modernité. Le nouveau a bien plutôt lieu dans une transition entre un passé et un futur qui ne s’offre pas comme un flux unidirectionnel mais comme une construction spéculative qui prend naissance dans ou à partir des directions du passé et du présent immédiat.

AA : L’idée de ce qu’en allemand on appelle Zeitgenossenschaft — le contemporain considéré plus littéralement comme le « camarade du temps » — se révèle problématique parce que cela renvoie trop souvent au désir de changer complètement le présent en mettant l’accent sur le présent même. La contemporanéité de Zeitgenossenschaft suggère l’idée d’avoir une implication dans le présent en s’en rapprochant, et qu’il n’est pas en adéquation avec la tâche. C’est tout bonnement la mauvaise manière d’envisager les choses. Ce qui est nécessaire à la place, ce n’est plus ni la Gegenwartsgenossenschaft — camaraderie du présent, ni la Vergangenheitsgenossenschaft — camaraderie du passé, mais bien plutôt un Zeitgenossenschaft du futur (die Zukunft), une sorte de Zukunftsgenossenschaft. Nous devons devenir camarades du futur et nous approcher du présent depuis cette direction.

Une esthétique de tout : l’art contemporain contre le Futur

SM : Sous couvert du contemporain, la gauche moderniste éprouve une sorte de mélancolie pour un futur qui s’annule afin de préserver sa prémisse reconnue : le présent. Le passé et le futur sont considérés comme des modifications du présent. L’avantage pour la critique de gauche est que le contemporain peut ainsi s’accommoder, se disséminer, coloniser l’ensemble du temps dans ses propres termes. C’est véritablement criant s’agissant de l’art contemporain, à qui à présent revient en quelque sorte le dernier mot dans l’art. Cela annule même son propre futur quand ce n’est pas le futur en général par amour pour ses propres réalisations critiques, qui consistent bien évidemment en des mécanismes de capture qui démontrent l’importance de l’art contemporain sur tout.

AA : L’art contemporain fournit un bon exemple également parce qu’il n’a pas été uniquement une victime du récent ré-agencement économique et politique du néolibéralisme mais a récemment contribué à construire la matrice de cette réorganisation même en mettant en œuvre, à tous les degrés, sa logique depuis la vision qu’en a la Gauche critique. Plus précisément, il a pu souligner la domination du présent ou du passé comme condition de toute action, et a également pu, comme nous l’avons dit plus haut, mettre en avant l’expérience individuelle comme principal avantage de cette réorganisation. Il prend la tête d’une esthétisation générale à tous les niveaux : la créativité personnelle/individuelle, l’originalité, etc. ; l’environnement et les villes conçus comme des espaces de créativité et de « disruption » entreprenariales ; l’amalgame de la production et de la consommation avec le consommateur lambda dont l’habitat « naturel » est, précisément, la ville intelligente transformée en une sorte de biennale continuelle. Tout ceci renvoie à la fétichisation du présent et de l’expérience esthétique de la vie quoitidienne au détriment plus large de sa reconstruction même qui aurait nécessité un art poétique ou une poétique.

SM : Via l’enrichissement continu de l’expérience à travers une rencontre esthétique, l’art contemporain attire également l’attention sur des détails et des précisions liés au coût de la compréhension systémique. Victoria Ivanova attire l’attention dans sa contribution sur cette logique opérationnelle en la liant au régime des droits de l’homme conçu comme une sorte de contrepartie dans la commande globale qui élabore la relation entre l’universel et le particulier après la soi-disant « fin de l’histoire ». Soyons clairs : ce n’est pas de l’immobilisme : l’art contemporain participe de l’enrichissement néolibéral de l’expérience de ses élites bénéficiaires, et de ceux qui plus ou moins s’y assimilent, d’une manière qui favorise le changement et la révision. Ceci constitue une part de la complexité du présent spéculatif s’attachant au développement du capitalisme néolibéral : l’art contemporain ressemble à un bien personnel, une expérience d’esthétisation qui promeut le changement là où, en fait, il maintient une certaine stabilité –

AA : Une expérience esthétique qui ne concerne donc pas uniquement l’art mais tout.

SM : Oui, c’est l’esthétisation de l’expérience ou l’expérience comme esthétique. Cela constitue une généralisation également de l’éthique : l’estimation des différences sans exigence politique, une sorte de superlibéralisme –

AA : Une dépolitisation donc…

SM : Une dé-politisation parce qu’il s’agit d’une dé-systématisation. Une telle considération esthétique/éthique constitue une répudiation – accomplie indirectement, à la manière d’une sorte de condition de base – de l’exécution des déterminations systémiques. Ces dernières sont considérées comme trop complexes pour être appréhendées ou retravaillées et comme impossibles ou tout simplement mal conçues parce que complètement totalitaires. Ce à quoi nous sommes obligés de nous limiter, ce sont plutôt seulement les singularités de ce que sont ou de ce font les expériences. Sans doute est-ce l’injonction de l’art contemporain, qui opère depuis chaque oeuvre et les normes sociales dont elle procède. Et d’une certaine manière, il constitue un modèle réduit mais paradigmatique pour une socialité néolibérale, comme Ivanova en fait l’a remarqué. La manière dont l’art contemporain est devenu un jouet pour les puissants dans le néolibéralisme, en dépit de nombre de revendications critiques de l’art contre ce modèle de domination, cette convergence demeure logiquement cohérente sur cette base. Mais ce qui doit être souligné ici est que, plutôt que de demeurer au niveau de l’amalgame des variétés de l’anarcho-gauchisme dans les revendications essentielles dans la critique de l’art contemporain avec les intérêts droitiers de capitaux de plus en plus concentrés et puissants, les deux peuvent être considérés comme ayant des intérêts communs en aplatissant ou en simplifiant les temps complexes, en les tenant pour des détemporalisations réactives du présent spéculatif. Ce qui est nécessaire contre ceci ainsi que contre d’autres réactions similaires consiste à adopter des stratégies et des praxis – ce qui implique également de forger des théories – pour appréhender le présent spéculatif. Et c’est ce que, conjointement, les stratégies conservatrices de droite, les approches de la gauche critique ou encore les approches esthétiques sont absolument incapables d’accomplir. Comme nous l’avons dit, les deux sont intriquées dans l’art contemporain qui, pour sa part, se révèle alors incapable de faire quoi que ce soit sinon consolider cette situation, au mépris de ce qu’il prétend faire, de ce qu’il veut faire ou même de ce qu’il revendique.

AA : Nous sommes d’accord que nous devons penser et agir dans un temps-complexe spéculatif post-contemporain. Mais à présent la question semble pouvoir être ainsi posée : comment se démarquer de la version capitaliste ou féodalo-financière ? Comment une théorie spéculative s’y prend-t-elle pour introduire une différence dans le présent spéculatif issu de sa forme d’exploitation elle-même développée par le néolibéralisme ? Ou bien encore : de quelle manière caractériser cette forme de domination ? Quelle forme prendrait une politique spéculative qui se révélerait capable d’accélérer le temps-complexe de manière à introduire une différence en son cœur même ?

SM : C’est à coup sûr la question politique fondamentale. Un autre point théorique pourra nous être utile ici afin de saisir pleinement les difficultés. A savoir, pourquoi notre souhait d’obtenir un passé contemporain ne se réduit-il pas à la critique formulée par Jacques Derrida à propos de la métaphysique de la présence ? Selon Derrida, la présence constitue la principale catégorie de la métaphysique occidentale, circonscrivant ainsi non pas uniquement les principales doctrines philosophiques de la tradition occidentale mais aussi les formations dominantes corrélatives, aussi bien sociales, politiques que langagières. Derrida constate ainsi que le présent considéré comme suffisant à soi nécessite un démantèlement et une reconstitution. Selon lui, la tâche est de déconstruire la présence – ontologiquement, dans le temps, dans l’espace et ainsi de suite. Nous affirmons avec force que cette contemporanéité n’est rien d’autre qu’un présent historique et social étendu, une présentification. Donc, en quelque sorte, pourquoi ne reprenons-nous pas Derrida de nouveau même s’il est une figure majeure d’une lignée critique qui doit être dépassée ?

AA : Il y a pire que répéter dans une certaine mesure Derrida. Mais la déconstruction qu’il prône, c’est un processus nécessairement continu de l’idéologie ou l’effet du présent établi en soi et également déconstruit : la métaphysique doit être déconstruite et se déconstruit sans cesse, c’est donc une procédure sans fin. Malheureusement, cela se déconstruit beaucoup trop bien puisqu’il s’agit notamment de procéder depuis une assommante esthétique moderniste du négatif, le tout étant guère peu éloigné des fétiches de l’école de Francfort, de la non-identité, de la « différance » qui joue de l’opposition entre sens ou contenu, tenu traditionnellement pour la mauvaise chose et la soustraction, perçue comme la chose positive, tout comme le vide et l’illisible. Je pense pour ma part qu’il s’agit là d’une logique très moderniste, très vingtième siècle ainsi que d’une logique aussi propre au contemporain. Contrairement à toutes ces tentatives, le remaniement du présent spéculatif doit admettre que le sens est toujours là de toute façon et que la procédure constante de changement et de soustraction approuvée par Derrida et la lignée critique à laquelle il appartient n’est pas quelque chose de forcément positif. Ainsi, avec la déconstruction et la plupart des autres courants de la philosophie esthétique du siècle dernier, quels que soient ces mérites, vous vous retrouvez dans une esthétique qui se fait célébration permanente du geste qui interrompt, qui vide et ainsi de suite (qu’on pense ici à certains pénibles disciples de Badiou). Mais avec le temps-complexe spéculatif, nous ne sommes plus dans cette logique de l’interruption. Je n’ai aucun souci avec la question de l’ontologie du temps à partir du moment où elle nous permet de livrer une possibilité de comprendre le temps autrement que par le présent.

SM : Vous avez raison de dire que Derrida aboutit à une esthétique. Mais il s’agit aussi bien d’une éthique, qui mettrait l’accent cette fois sur une expérience de vulnérabilité toujours singulière et irréconciliable. Il vitupère contre le sens établi et figé.

AA : Nous ne devons pas craindre ce sens figé. Bien au contraire.

SM : Sans doute. Je ne sais si ma dernière observation est compatible avec votre réponse mais c’est que la construction du temps-complexe spéculatif relève de l’opération sociale – ce qui signifie essentiellement technique et économique – de la déconstruction de la présence. À savoir, la manière dont la sémantique ou les opérations instrumentales sont provoquées dans les sociétés obéissant au temps-complexe répond précisément de la déconstruction de la présence et du sens telle que Derrida l’affirmait. Nous n’appartenons plus à une métaphysique de la présence à cause du temps-complexe spéculatif. Derrida parle de ceci d’une certaine manière dans la discussion où il aborde les télétechnologies et les déplacements d’espace, de localisation et d’ontologie que cela implique. Mais le point politiquement délicat et largement éludé dans ces discussions est que la destruction recherchée du temps, du sens et ainsi de suite ont effectivement lieu durant les processus de capitalisation. Les « Ils » de la liaison entre l’état et le milieu des affaires ont effectué cette déconstruction, et ils l’ont bien mieux accomplie que Derrida. Dans cette optique, ce que « le contemporain » impose c’est le retranchement de la présence contre sa déconstruction par le temps-complexe spéculatif. La contemporanéité ici inclut toutes les procédures d’interruption, de soustraction, de retard et de non-identité que vous metionnez, ainsi que beaucoup d’autres, y compris la déconstruction sémantique.

Grammaire du présent spéculatif

SM : Pour revenir à votre question : contrairement à ce qu’on pourrait désigner comme le complexe de désolation des réactions de la droite et de la gauche face au présent spéculatif qui se fait contemporanéité dans l’art et ailleurs, ce qui est nécessaire, c’est de trouver un moyen d’engager le dialogue avec le temps-complexe qui ne concerne pas seulement les bénéfices à tirer et à exacerber l’exploitation sur cette base revue et corrigée, comme le néolibéralisme a si bien su le faire avec succès. Cette formation capitalisée du temps-complexe est un genre d’organisation limitée et restreinte du présent spéculatif ; une organisation qui pour ce qui est de l’ensemble de sa complexité relève de la présentification parce que les profits doivent être accumulés maintenant selon les prérogatives du court-termisme inhérent au capitalisme néolibéral.

AA : Le problème est que l’on doit admettre que la formation sociale, technologique, politique et économique du néolibéralisme possède un avantage parce qu’elle agit dans la temporalité spéculative, et cela en ayant en partie établi des institutions qui fonctionnent conformément à cette logique spéculative. Mais la formation néolibérale réduit également la dimension spéculative du temps-complexe parce qu’elle répudie l’ouverture ou la contingence aussi bien du futur que du présent.

SM : Non, je ne suis pas d’accord. Je pense que le problème est précisément que cela ouvre davantage la contingence sociale et sémantique. C’est ce que Ulrich Beck et d’autres ont mis en jeu dans la notion de « sociétés à risque » diagnostiquée dans les années 1990 en d’autres termes. Ce qu’ils appellent risque est ici la connaissance dans le présent de la manière dont le temps-complexe spéculatif ouvre le futur comme condition pour un ordre social (plus précisément, un quasi-ordre).

AA : Non, non. Le contemporain est une production constante d’innovations et de différences, mais il n’introduit pas de différence dans le mouvement récursif du temps. La langue allemande distingue Beschleunigung, qui est l’accélération comme une accélération, et Akzeleration. Ce dernier terme renvoie véritablement à quelque chose qui, dans le passé, se produisait quand notamment les aiguilles d’une horloge couraient trop vite. Cela marquait comme un temps, un écart d’avance – non pas dans un mouvement circulaire mais dans un mouvement récursif. Akzeleration introduit une sorte de différence dans la fonctionnalité de l’horloge. Et c’est cette différence que le système économique néolibéral ou neoféodal ne permet guère car elle produit un futur automatisé. Alors que le genre de critique typique de la l’art contemporain (de gauche) n’est pas marqué par l’erreur, il ne voit cependant pas les possibilités du temps spéculatif et le réduit au présent. Il ne voit que les effets capitalistes de celui-ci. L’art critique contemporain produit principalement différents objets – essentiellement décoratifs – ou des significations qui maintiennent la forme réduite du temps complexe spéculatif. Et je ne parle pas ici juste au niveau du sens, mais vraiment au niveau de la matérialité de la langue et de la matérialité du temps, qui ne sont pas séparables.

SM : Donc la tâche du post-contemporain contre la contemporanéité est de changer le temps ?

AA : Le postmoderne travaille dans le présent spéculatif. Il le comprend, il le pratique, et il informe notre temporalité. Existe-t-il d’autres actualisations du présent spéculatif ou asynchrone ? En existe-t-il différentes lectures ? Dans sa contribution, Aihwa Ong souligne certaines de ces constructions dans son anthropologie de ce qu’elle appelle la « science cosmopolite ». Elle esquisse comment les universalismes et autres abstractions intrinsèques à l’entreprenariat scientifique soutiennent et sont soutenus en Asie par des formations historico-culturelles spécifiques de sens, qui brouillent toute simple opposition entre le particulier et l’universel, ou entre le passé (la culture) et le futur (la technoscience entreprenariale). Avec la poétique spéculative, pour prendre un autre exemple, la question est de savoir comment nous comprenons le futur d’une manière ouverte et non plus uniquement comme une sorte de futur indicatif.

SM : Qu’entendez-vous par « indicatif » ?

AA : En grammaire, il existe trois modes : l’impératif (« Va ! »), l’indicatif (« Elle va »), et le conjonctif (« Je pouvais y aller »). Dans la philosophie du langage – mais aussi politiquement – il est important de comprendre que tous les temps sont modaux. Le passé et le présent doivent être appréhendés d’une manière modale – principalement à titre indicatif. Mais le temps du futur et le mode conjoncif sont très proches en ceci qu’ils déploient tous deux une grammaire de la possibilité. C’est cette contingence qui est réduite par la logique de la logique contemporaine et est souvent mal comprise par la fermeture du temps spéculatif au présent (« Je suis allé »). Mais, si je puis entrer dans une analyse plus technique, le mode conjonctif est élaboré avant que vous ne partiez, donc si vous utilisez le mode conjonctif ou le temps du futur dans le présent vous n’êtes en fait pas parti. Peut-être est-ce trop technique pour notre propos mais le point le plus important est que le mode consiste à savoir comment un temps du futur est transformé en un temps du présent et par la suite en un temps du passé.

SM : Est-ce que le mode conjonctif est une forme de contemporanéité ? Ce qu’il met en place est un sentiment que les actions auraient pu se produire mais ne se sont pas produites : « ils seraient partis ou pourraient partir » mais ils ne l’ont pas fait. Et c’est un sens dans lequel le sujet de la phrase se retrouve avec une potentialité, qui n’est pas réalisée. C’est ce sens de la célébration de la « potentialité » qui court partout dans la gauche critique aujourd’hui et aussi, encore, au regard de la limitation du temps-complexe spéculatif en tant qu’il est dominé par le présent. Les revendications de l’art contemporain et de la contemporanéité sont absolument limitées à la mise en place d’options avec des potentiels, sans qu’il s’agisse vraiment de faire quoi que ce soit ou encore de mobiliser le présent spéculatif en vue de construire un futur. Le futur est seulement et uniquement un ensemble de potentiels qui ne doivent jamais être actualisés par peur de l’instrumentalisation et qui, paradoxalement et de manière auto-destructrice, ne doivent jamais être actualisés dans aucun présent un futur qui se révélerait radicalement distinct du présent.

AA : La réduction du temps-complexe à la contemporanéité n’appréhende pas le futur comme contingence mais comme l’unique présent du futur possible capable de devenir réel : en termes grammaticaux, le futur ou le présent ici sont uniquement appréhendés par le mode indicatif. Mais le présent ne se limite pas à un « est », de la même manière que les temps grammaticaux ne représentent pas le temps. Nous devons nous débarrasser de la compréhension amodale du temps.

SM : Le contemporain est amodal ?

AA : Oui, et ce qui, à la place, s’impose comme nécessaire pour œuvrer à une réflexion et une pratique en adéquation avec la temporalité spéculative dans laquelle nous vivons – un Zukunftsgenossenschaft comme je l’ai appelé plus tôt –, ce sont des moyens pour transformer un temps du futur en un temps du présent. Voilà pourquoi pour moi la grammaire est une façon de comprendre le temps spéculatif dans son ouverture, au lieu de le soumettre exclusivement au mode indicatif. Un futur se déroule dans le présent uniquement si un mode conjonctif s’est accompli avec succès, ce qui arrive par le biais d’un impératif. Entre « je pourrais y aller » (présent conjonctif) et « je vais » (futur indicatif) se tient l’ordre latent « Vas-y ! » (impératif). Pour moi, c’est exactement cette différence grammaticalement organisée qui ouvre non seulement un futur différent mais aussi la possibilité de faire et d’agir différemment dans le présent au lieu d’être soumis à un avenir automatisé, que ce soit par la police préventive ou par les produits financiers dérivés. Plus généralement, nous devons comprendre que le langage change le sens et le temps – et cela sur un plan matériel et ontologique, et non pas uniquement sur un plan linguistique ou conceptuel. Ces complexes peuvent être traités par le biais d’analyses grammaticales.

SM : OK, mais à l’instar de ce qu’ont démontré presque toutes les contributions à ce numéro, nous avons également besoin de généraliser la construction du temps-complexe au-delà de la langue et de la grammaire. Les conditions dont nous parlons renvoient aux grandes infrastructures systémiques du présent spéculatif dans les sociétés intégrées à grande échelle. Esposito identifie un brouillage de la ligne de temps par rapport à ses logiques reçues et modernistes qui suggèrent une ouverture nouvelle au futur, ce qui est à l’avantage d’un genre relativement nouveau d’accumulation du capital mais qui peut être mobilisé autrement. Ivanova traite de la manière dont un nouveau quasi-ordre juridico-politique global s’élabore via les reconfigurations instables des relations entre particuliers et universaux, tandis que Srníček et Williams se tournent vers l’avancée techno-sociale systémique de la robotique et de l’automatisation chargée de transformer le fondement du rendement capitaliste lié à l’activité humaine. Benjamin Bratton étend sous la dénomination de « Design spéculatif » ces possibilités à des scénarios plus spécifiques ainsi qu’à des plus grands lignes temporelles ; Ong prend également les questions juridictionnelles et opérationnelles dans le cas spécifique de la construction d’une entreprise scientifique qui fait sens en termes ethnico-culturels en Asie, en transformant les manifestations pratiques de la naissance et de la formation de l’identité. Laboria Cuboniks se débattent avec l’héritage du féminisme devant une telle réorganisation futurale et technoscientifique des corps, des identités et des concepts de l’ipséité ; et Roden brouille le corps, l’affect, la langue à la lumière d’une « thèse de la Disconnection » selon laquelle les types d’intelligence inaugurées par l’Intelligence Artificielle Générale changent complètement l’espace de codage à l’ensemble de chaque commande. En général, et à l’instar de l’insuffisance de l’expérience comme base pour appréhender le présent spéculatif, les constructions des langues humaines (mais probablement seulement quelques-unes) constituent seulement une partie de ce complexe intégré, mais en aucune façon une part assez large du mécanisme qui se révèlerait capable de traiter la matière et la condition sémiotiques même.

Armen Avanessian © Malte Jaeger
Armen Avanessian © Malte Jaeger

AA : Il nous faut bien plus qu’une théorie du langage, assurément mais dans tous les cas nous avons besoin de ce que j’appellerai une « poétique de la préhension » qui, selon moi, est informée par la théorie du langage plus encore que par une théorie esthétique.

SM : Mon point de divergence est que, premièrement, même en prenant la poétique comme le nom d’une production en général, il me semble qu’il demeure bien trop lié aux structures et aux possibilités du langage humain plus ou moins ordinaire ainsi qu’à son organisation. C’est bien évidemment une condition fondamentale de la structuration systémique, sociale, technologique, économique et de la médiation nécessaire à une organisation à grande échelle. Ainsi, alors que la poétique telle que tu la présentes nous donne en tant qu’acteurs linguistiques humains une manière de réorganiser le temps-complexe spéculatif dans des formats autres que le type de mécanismes répressifs de la contemporanéité ou autres encore que ce que tu as identifié comme le mode indicatif, il est également nécessaire que la restructuration s’opère aussi depuis des termes non-linguistiques. Nous devons ouvrir les infrastructures du temps-complexe qui sont davantage structurées que le langage humain. C’est ce que la proposition de Bratton de Design Speculatif dans ce numéro met en avant de façon concrète et avec des situations et des échéanciers spécifiques, en particulier avec ce qu’il désigne comme « l’empillement », qui réagence le pouvoir souverain selon les conditions matérielles et infrastructurelles de calcul qui est interconnecté à l’échelle planétaire. Plus généralement encore, cependant, nous avons besoin d’une grammaire appropriée à l’infrastructure d’expansion du temps-complexe dans sa formation la plus large.

(Traduit de l’anglais par Johan Faerber)

Retrouvez Armen Avanessian en conversation avec Lionel Ruffel le 3 novembre à 19h au Centre Pompidou, Petite salle. Modération : Jean-Max Colard et Johan Faerber. Cet événement fera l’objet d’un live-streaming sur Diacritik. Un événement organisé par le Centre Pompidou en partenariat avec Diacritik
Ajout du 4 novembre 2016 – La vidéo de la conférence est ici :