Jeu, set et mort subite (Álvaro Enrigue)

© Laurence Bourgeon

Le tennis serait-il plus qu’un sport de compétition, alternativement joué dans le cadre de chelems courus en extérieur ou en salle, sur gazon, sur terre battue ou sur résine synthétique ? Serait-il plus qu’une activité de gentlemen, pratiquée depuis à peine plus d’un siècle sur du temps relativement libre ? Cette discipline n’aurait-elle pas des sources bien plus anciennes, remontant à l’époque de la Contre Réforme et du Siècle d’Or? Avant d’être un « jeu », le tennis dans sa forme initiale n’aurait-il pas été avant tout un instrument diplomatique prisé autant par Charles Quint, Henri VIII et les Conquistadors pour sceller des accords de paix, si ce n’est durable, au moins temporairement cordiale ?

Autant de questions qu’Álvaro Enrigue soulève avec malice, impertinence et non sans une indéniable clairvoyance historique dans son roman Mort subite, plus que justement récompensé par le prix Herralde en Espagne.

Le tennis donc. Un sport particulièrement d’actualité en cette période de Roland-Garros. Moins populaire que le football, il a toutefois inspiré nombre d’écrivains et de journalistes de renom pour en proposer commentaires, observations et digressions littéraires. David Foster Wallace, Serge Daney ou encore Jean-Luc Godard ont ainsi livré de savoureuses analyses sportives, sociologiques, voire politiques de ces tournois. Un sillage dans lequel Álvaro Enrigue s’inscrit à sa façon très personnelle, en commençant par s’interroger sur l’origine de l’appellation générique donnée aux chaussures dont il affectionne le port quasi quotidien. Un artifice fort habile dans la mesure où il permet à un grand nombre de lecteurs, qu’ils soient ou non sportifs, de se reconnaître dans cette habitude. Car, jeune ou moins jeune, leste ou dilettante, qui peut aujourd’hui nier avoir ne serait-ce qu’une paire de chaussures de tennis ou assimilée dans son placard ? Une bonne façon, donc, de toucher peut-être pas à l’universel mais au large. Géographiquement mais surtout historiquement. Car il fallait un certain culot pour entreprendre une sorte d’archéologie stylistique du tennis, partant de la contemplation d’une paire de Converse usée, et proposer le compte-rendu d’un match aussi imaginaire que crédible opposant le poète espagnol Francisco de Quevedo au sulfureux peintre italien Caravage.

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Selon notre écrivain mexicain, les deux artistes auraient en effet disputé une épique partie de l’alors-nommé pallacorda à Rome, sur la place Navone, en présence de diplomates accompagnant le poète en Italie et des modèles de petite vertu posant pour les œuvres du peintre lombard (Marie-Madeleine croisant ainsi le Saint-Matthieu de la Vocation de l’église Saint-Louis-des-Français…). Un match narré avec la gouaille et l’enthousiasme des commentateurs sportifs contemporains, régulièrement ponctué de digressions sur l’histoire de l’art italien de l’époque, les coulisses des commandes, de la composition et du travail acharné de Michelangelo Merisi. Un match qui n’a en vérité rien d’un divertissement. Véritable confrontation dont on ne saisira jamais réellement l’origine, il s’agit d’un genre inédit de duel, pratique qui a notoirement rythmé l’existence du Caravage (ce dernier ayant d’ailleurs réellement tué l’un de ses calomniateurs à l’issue d’un match de tennis). Une manière de rappeler que jouer au tennis se faisait de façon alors bien plus violente qu’actuellement. Bien que munis de raquettes en lieu et place de pistolets, les deux artistes n’ont en effet rien à envier aux Duellistes de Ridley Scott, par exemple…

© Laurence Bourgeon

En faisant le choix de mettre en présence, dans la ville de Rome, deux artistes de nationalités différentes, Enrigue n’a toutefois pas le simple souci de sonder les sources de la création de deux types d’arts, ni même de rappeler la centralité occupée par la ville éternelle dans l’inspiration artistique d’alors, jusqu’à maintenant. Ce stratagème littéraire, purement ludique en apparence, fournit en réalité le prétexte d’une vertigineuse mise en abyme historique.

En alternance avec le récit de ces trois sets, c’est un véritable vademecum de l’expansion territoriale et de la conquête au XVIe siècle qui nous est ainsi proposé. Rappelant la domination du monde d’alors par les grandes puissances occidentales, au premier rang desquelles l’Espagne et l’Italie à travers les familles nobles qui les dominaient, Enrigue décrit et rappelle sans pudeur les pratiques peu exemplaires des dirigeants d’alors : règlements de compte ordonnés en sous-main, exécution des ennemis les plus suspects sans aucune forme de procès, allègre recours au soudoiement… Tout cela entre guerres en tous genres, vie dans un confort indécemment luxueux et pratique du tennis – souvent au titre du loisir, mais aussi à des fins diplomatiques de rapprochement entre puissants. Ceci étant en outre valable pour le pouvoir politique comme pour le pouvoir religieux, double fers de lance participant d’une stratégie commune de domination du monde. Henri VIII, Charles Quint, les Conquistadors et différents évêques sont ainsi tour à tour convoqués, souvent sous leurs atours les moins reluisants, pour rappeler leurs mêmes obsessions de conquête et de puissance.

On l’aura compris à l’évocation de toutes ces pistes, Mort subite échappe à toute tentative de classification romanesque traditionnelle (l’auteur n’hésitant pas à glisser lui-même un échange avec son éditrice faisant état de sa perplexité quant à la nature, la forme et la finalité de l’ouvrage qu’il était en train de composer). C’est sans aucun doute le but recherché, et ce qui en fait tout son attrait. Roman historique sur la conquête de l’Amérique du Sud par les Espagnols, imprégné d’art et de work in progress, cet ouvrage relève aussi, par certains égards, du manuel quasi ethnologique, du traité des arts et us populaires scrutant l’apparition, l’évolution d’un sport, de ses instruments et de ses règles (où il est entre autres rappelé qu’avant le tenys, il y eu le jeu de paume et la pallacorda, qu’avant les balles, c’était de curieux éteufs que l’on manipulait, sans oublier l’apparition progressive des terrains, des raquettes et des filets…).

Roman mosaïque, Mort subite l’est également dans sa construction, éparpillée, voire à rebours. Cette structure enchevêtrant brillamment époques et lieux souligne l’inéluctable intrication des enjeux divers, qu’ils soient politiques, culturels, religieux ou territoriaux. S’il était certainement peu envisageable d’imaginer que le battement des ailes d’un papillon au Brésil pouvait provoquer une tornade au Texas du temps de la Contre Réforme, il y a fort à parier que l’échange d’un éteuf au Royaume d’Angleterre pouvait alors décider du sort de l’Europe pendant quelques décennies. Qu’il s’agisse de Quevedo, du Caravage, de François 1er, d’Henri VIII ou encore de Cortès, tous nous sont avant tout présentés comme des individus faillibles, envieux, et non comme de tutélaires figures historiques ; la gouaille, la répartie admirablement restituées par la traduction de Serge Mestre, qui caractérise leurs réflexions, leurs préoccupations nous les rend d’autant plus humains.

C’est ainsi une quasi leçon de micro-histoire, aussi ludique qu’impressionnante d’érudition, qui nous est proposée. Nous rappelant que, sans cesse et de tous temps, le pouvoir entretient avec le sport des liens bien plus ténus que ce qui peut être supposé de prime abord. Quant aux artistes, il semble que les mailles du filet entre art officiel et dissident appellent à être régulièrement retissées. Il ne pourra être reproché à Álvaro Enrigue de ne pas nous avoir alertés.

Álvaro Enrigue, Mort subite, traduit de l’espagnol (Mexique) par Serge Mestre, Éditions Buchet-Chastel, janvier 2016, 308 p., 21 €

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