Jacques Derrida : le religieux est un sport de combat (Surtout, pas de journalistes !)

Jacques Derrida
Jacques Derrida

Au cœur de ses chroniques quotidiennes et benjaminiennes sur la télévision rassemblées, à la fin des années 1980, dans Le Salaire du Zappeur, Serge Daney abandonne le cinéma à sa présumée mort pour privilégier la quête herméneutique sans répit d’une nature profonde de l’image télévisuelle, toujours diffuse, à travers ses différents programmes. C’est inévitablement que le critique en vient à examiner avec attention la retransmission de la messe du dimanche matin qui, selon lui, ouvre à une interrogation fondatrice sur l’image et son lien à la foi intangible : « Peut-on ne communiquer (voire communier) avec quelque chose que par le regard ? » Nul doute qu’une telle question qui fait du visible télévisuel l’espace renouvelé sinon inédit du sacré trouve une réponse plus que positive de Jacques Derrida dans Surtout, pas de journalistes !, stimulante conférence prophétique de justesse sur l’époque, récemment publiée aux éditions Galilée.

Donnée en décembre 1997 dans le cadre du colloque « Religion et média » organisé par Hent de Vries et Samuel Weber à l’Institut néerlandais de Paris et reprise en 2004 dans le Cahier de l’Herne consacré au philosophe de la grammatologie, cette intervention, significativement augmentée ici des riches et stimulantes discussions de la table ronde ayant suivi les exposés et forant dans la matière même du propos, s’interroge avec force sur le lien étroit sinon intime qui existerait entre la religion catholique et la naissante médiatisation d’alors du religieux au bord de renaître depuis sa toute furie. De fait, attentif sinon très vivement intéressé par la télévision aux mêmes années et aux mêmes motifs que le fût Daney, Derrida offre avec Surtout, pas de journalistes ! l’expression la plus synthétique de sa saisie non pas tant de l’image en soi que de son rapport tissé au savoir et à la foi religieuse la plus ardente.

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Après s’être ainsi successivement intéressé depuis La Voix et le phénomène et La Dissémination à l’origine dérobée de la Voix et de son écrire puis, à l’horizon désastré des années 90, dans Spectres de Marx puis Foi et savoir à l’intrépide résurgence du sacré s’originant dans la faillite des idéologies et les chutes du Mur et des statues, Derrida affirme une thèse aussi intransigeante que puissante : le religieux, par la médiation télévisuelle et son sens aigu du visuel, répond d’une intense et massive mondialisation. Une telle fureur télévisuelle du religieux ne prend naissance selon lui avec force provocation que dans une seule religion, à savoir la religion catholique qui, en soi, révèle la télévision à elle-même comme si le catholicisme était télévisualisable, comme si, vue par les catholiques, la télévision était une idée nue et sauvage de la Bible, et le Christ toujours télégénique. Le catholicisme est un cathodoticisme, pourrait ainsi dire Derrida.

Partant, comme toujours chez Derrida, dans le sillage affirmé d’Husserl qui aurait écouté Heidegger et Blanchot lire à douce voix Hölderlin, il existerait, à l’orée de cette télégénie du religieux, une scène primitive et noire, nue et parlée, par laquelle toute origine se contredirait en soi, exprimerait la violence du geste qui l’offre comme un indépassable paradoxe au cœur duquel tout vivant se verrait pris et dont le présent dont nous sommes traversés se donnerait comme le témoignage confisqué et oublieux. Ici, après avoir convoqué le pharmakon platonicien puis le parergon fixant cadre à toute œuvre pour donner à l’art son irascible énergie, Surtout, pas de journalistes ! laisserait ainsi entrevoir à la source de tout theologon ce qu’il faudrait nommer la scène première d’un medialogon par où le religieux médiatique prendrait naissance dans toute sa contradiction. Interdite, souveraine et programmatique, cette scène biblique dérobée est celle, fondatrice, au cours de laquelle Dieu s’est adressé à Abraham au moment d’horreur absolue où, avec son fils Isaac, il s’apprêtait à gravir le mont Moriah pour le sacrifice ultime. Mais, comme toujours chez Derrida, la scène sera déparlée, toujours déjà à reconstituer comme un retable baroque chez Claude Simon. Chez Derrida, la philosophie se donne toujours comme l’indépassable dramaturgie des origines dont chaque concept serait l’acteur sombre.

 

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Dans cette scène liminaire, il existe ainsi le moment sans doute le plus contradictoire de notre modernité, sa naissance noire, un moment de silence pourtant parlant dans la Bible, une scène dérobée et trouée pareille à une tache aveugle aux accents blanchotiens où le sens vient à s’épuiser sur lui-même au cœur des paroles proférées par Dieu et leur possible interprétation : où Dieu ne veut pas que ses paroles à Abraham soient divulguées pour qu’elles ne deviennent pas une nouvelle, une information, une matière médiatique car, comme dit Derrida de manière joueuse, Dieu signifie à Abraham : « Surtout, pas de journalistes, et pas de confesseurs évidemment, et pas de psychanalystes, n’en parle même pas à ton psychanalyste ! » Il ne doit pas y avoir de nouvelle, le silence médiatique doit demeurer, les caméras ne doivent pas tourner. Pourtant, la nouvelle a lieu, l’histoire se donne et vient jusqu’à nous sans qu’on sache qui la livre, sur quel télex elle apparaît : Dieu a parlé à Abraham et si l’on ne sait par qui la nouvelle fut nouvelle, la nouvelle fut néanmoins nouvelle par cette scène. Origine toujours reculée et indéfectiblement fervente négation de soi, toujours doublement contredite en soi, cette scène ouvre dans l’intervention de Derrida immédiatement à une réflexion plus large dans cet opuscule dont le sous-titre pourrait décidément être De la télégénie ou, bien plutôt pour reprendre Husserl toujours à la lisière de sa pensée, L’Origine de la télégénie.

De fait, depuis cette scène sans scène qui se donne à lire comme la nouvelle moins la nouvelle, Derrida décide de deux questions fondatrices qui, chacune, viennent interroger l’évidence de ce qui se dessine sur les écrans de télévision au quotidien et trouve, à la vérité, par l’intensité coutumière du philosophe à œuvrer à la déconstruction, la défaisance et la distorsion de l’image par le sombre fonds de toute image : l’image liminaire que l’image, toujours seconde que nous voyons, ne montre pas, le mot premier que le langage, toujours second que nous parlons, ne dit pas. Dramaturge de la philosophie qui ne cesse de mettre en intrigue l’origine depuis cette impossibilité à être le postulat d’évidence du monde et de la parole, Derrida ouvre à un premier champ de questions par lequel la médiatisation du religieux répond, selon lui, à un paradigme du visible qui appartient en propre à la religion chrétienne, et en particulier au catholicisme. Réaffirmant comme dans Foi et savoir la puissance de ce qu’il nomme « une mondialatinisation » du religieux, Derrida dessine le catholicisme comme la religion qui a fait du visible et de l’événement lui-même visible, donc de l’image devenue acte, le socle de son rapport à la foi et à diffusion du sacré, ce qu’il explicite de la sorte puisque le catholicisme entretient un rapport structural à l’image, « à savoir l’incarnation, la médiation, le hoc est meum corpus, l’eucharistie : le dieu devient visible ». Se distinguant des autres confessions – notamment chrétiennes – par son régime de visibilité, le catholicisme serait un anachronisme médiatique, ayant été les médias avant les médias ou bien plutôt ayant constitué et se constituant comme une image de l’image, une surimage ou un survisible de la religion, une hyper-image ou un hyper-visible qu’une formule, lapidaire et nue, traversée de siècles, saurait résumer dans son élan de visible : quand voir, c’est croire.

           

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Là où les autres religions se diffusent notamment à la télévision par leur discours, par une didactique qui transmue le discours en spectacle, le catholicisme offre au visible ce qu’il faudrait nommer un baroque médiatique entendu comme spectacle du spectacle, la télévision filmant ce spectacle qu’offre déjà en soi toute messe depuis l’événement sacral qui est le sien : image de l’image qui s’avoue image qui veut être à l’image en quête de représentation et de puissance d’incarnation. Ou la contre-réforme aurait la télévision pour couronnement inattendu. Pour Derrida, dans la coda triste de ces années 1990, où le catholicisme revient sur le devant de la scène médiatique par l’effondrement du bloc de l’Est qui redécouvre alors la foi dans son expression la plus insoupçonnée et presque première, le catholicisme a comme inventé la télévision et a déployé une grammaire du visible dont le Pape constitue, par sa puissance à représenter la religion et un état, l’arc figural majeur. Loin d’être une religion qui perdrait des fidèles, dont l’essoufflement séculaire et pluriséculaire en rendrait le destin cacochyme et perdu, le philosophe œuvre au paradoxe ardent et tenu d’un catholicisme s’érigeant, au-delà du catholicisme lui-même, comme icône et indice de la religion dans son devenir télévisuel. Sans le savoir, le devenir télévisuel du religieux possède, dans son souci non du visible mais de sa puissance à œuvrer à son propre visible et son extime visibilité, un indéfectible socle catholique. Qu’elles le désirent ou non, la télévision rendrait toutes les religions catholiques : l’écranologie est un monothéisme qui s’ignore.

Ou tout du moins, précise et réaffirme immédiatement Derrida, abordant avec méthode et mesure sa seconde zone de questionnements du visible de la foi depuis la scène obscure d’Abraham, la télévision porterait en elle l’expression la plus achevée du retour du religieux qui, déjà en 1997, fait entendre ses âpres rugissements. De fait, creusant ce qui pour lui constitue le postulat inouï du médiatique, Derrida déploie avec force et rigueur l’idée tranchante et sans retour selon laquelle le religieux, à savoir ce qui pourrait se définir comme la religion moins la religion, trouve dans les médias et en particulier la télévision la condition de son retour car, selon Derrida renversant toute perspective, la télévision, par son essence même, s’offre comme la condition de la possibilité d’un retour du religieux. Se dit là en quelques mots lumineux de pertinence et d’intelligence abrasive la thèse du philosophe : la technologie télévisuelle représente comme le double, le dédoublement intime, le redoublement extime mais aussi bien l’en-soi et la nature la plus nue de la manière dont le religieux se donne dans le monde du visible. Pour Derrida, la télévision appelle le religieux, elle en est le prolongement, la naissance sinon le synonyme absolu, son expression la plus aboutie, son verbe lui-même : son jaillissement rhétorique à l’image.

 

Jacques Derrida
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De manière résolument baroque, comme le reflet d’un reflet, image d’image où l’origine se perd et s’interroge, la télévision de Derrida s’impose comme l’ultime (parce que provisoire) avatar d’une longue et sinueuse chaine médiatique de la spectralité du corps christique dont, par sa plastique, le télévisuel emprunte toutes les qualités de visibilité. À l’instar de l’eucharistie qui, comme le rappelle Derrida, convoque « en même temps qu’une spiritualisation, une spectralisation du corps mort du Christ, et donc une intériorisation dans l’hostie », la télévision reproduit, dans une boucle folle, cette intime contradiction, cette positivité du travail du négatif et cette puissance de l’absence à se rendre présente par son image toujours contredite : être là sans être là, être en différé quand le direct veut se donner, œuvrer à une incarnation toujours différée au cœur d’une spectralité toujours mesurée. Comme dans le religieux, la télévision n’autorise pas à une présence réelle et s’offre sans s’offrir comme la religion, au cœur d’un miracle tenu dans la distance du miracle. En ce sens, depuis une telle conception du religieux et du médiatique dans leur puissance et leur soustraction à la puissance par où Derrida regarde la télévision comme Blanchot lisait naguère Sade et Robbe-Grillet, Surtout, pas de journalistes ! donne à lire une définition technique voire technologique du religieux dont le destin de résurgence se lie à cette autre définition technique et résolument blanchotienne de la télévision où depuis la technique, on s’insurge contre la technique : « La télévision, c’est toujours une protestation contre la télévision. » La télévision, ce blanchotisme qui, résolument, s’ignore : telle pourrait être la loi derridienne de la télévision.

Jacques Derrida
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Affirmant encore un peu davantage sa thèse où le spirituel trouve dans le technologique son expression la plus consacrée, Derrida convoque la foi comme le terreau commun et fécond du religieux mais pareillement de la technologie. Savoir relève de l’intensité d’un croire, d’un possible toucher du doigt enfiévré de la croyance à l’intense performativité d’un savoir qui ne se sait savoir que depuis l’origine là aussi soustraite du savoir et de sa foi. À l’instar affirmé du catholicisme pour qui le voir est un faire et un croire, la télévision entre par le religieux dans le destin haptique de la foi : dans le religieux, comme à la télé, on veut toucher les choses par l’œil. Telle serait la loi mate et sourde qui court de chaine en chaine, de messe en cérémonie, d’événement en événement. Depuis cette foi qui s’impose comme une puissance indirecte libre du monde et du télévisuel, sans doute pourrait-on prolonger les analyses remarquables de Derrida et considérer combien elles résonnent aujourd’hui, voir combien elles font sens depuis les exactions de Daesh, son jeu médiatique et la part toujours plus hurlante de visibilité réclamée, montrer combien, à la vérité, la logique médiatique sur laquelle s’appuie Daesh s’offre, au corps défendant de tous, dans un pur jeu télévisuel où, niant toute foi, il s’agit de vivre et de tuer dans une contradiction impossible à tenir : user de moyens spectraux offerts par le télévisuel au substrat catholique non pour offrir la puissance de spectralité toujours au bord de s’incarner mais pour incarner, précisément, une puissance mortifère, niant et la foi et le télévisuel dans leurs expressions les plus inentravées.

On l’aura compris avec force : il faut lire sans tarder Surtout, pas de journalistes ! de Jacques Derrida, au propos si juste et si résolument actuel, qui vibre de toute une époque où le religieux et le télévisuel s’offraient dans leurs premières noces avides dont notre temps n’est toujours pas le divorce consumé. Il faut aussi penser ici pour saisir le geste de Derrida devant la télévision à l’intime conviction de Barthes devant le catch, se souvenir que pour Barthes le catch était un spectacle quand la boxe était un sport, et qu’alors l’heure est peut-être venue de dire, faisant entendre Barthes et Bourdieu d’un même trait, que pour Derrida, le religieux est un sport de combat.

 

Jacques Derrida, Surtout, pas de journalistes !, Paris, Galilée, « La philosophie en effet », 2016, 80 pages, 17 €

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