D’une révolution l’autre : Trotsky et Tristan Garcia

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« Mais tout à la fin, il me semble bien que ce que je cherche, c’est bien à consoler. Un livre console de la souffrance, de la perte, du temps qui passe, de la frustration, des échecs. Le livre vient envelopper et comprendre un être à qui manque quelque chose, qu’il n’a jamais eu, ou bien qu’il a perdu. » (Tristan Garcia)

La révolution permanente de Trotsky, un ensemble d’analyses, de textes théoriques. Chez Tristan Garcia, « la révolution permanente », une fiction, un des sept récits qui composent 7.

Chez Trotsky : un continuum, un processus ininterrompu, une projection permanente vers le futur, de la révolution démocratique bourgeoise au socialisme, puis à la révolution mondiale et au communisme.

Chez Tristan Garcia : un va-et-vient, un passage incessant d’un monde à un autre, une circulation des identités, excluant toute linéarité.

7-le-dernier-roman-de-tristan-garcia2013, Saint-Denis, Hélène, la soixantaine, militante depuis les années 70, sort du dernier congrès du parti.3 Elle le quitte. Les paroles de ses camarades ne sont plus, pour elle, qu’un « charabia », leurs mots ont « fui tout au fond d’une langue morte. » Elle n’y croit plus. Elle est « nue de toutes les idées auxquelles elle s’était consacrée. » C’est la nuit. Elle traverse à pied la banlieue Nord de Paris. Soudain, elle sent qu’elle va s’évanouir. A peine le temps de s’allonger sur le trottoir, qu’« elle ne perd pas conscience, elle la rend » (fin du premier chapitre).

Elle se réveille et, devenue fantôme, se retrouve dans une France où la révolution a eu lieu, dirigée par une organisation trotskiste. Elle s’évanouit de nouveau à la fin du second chapitre, et se réveille dans le réel, où le capitalisme a triomphé. Ainsi de chapitre en chapitre.

Tout au long du récit nous suivons le quintet : Hélène, son fils, Gabriel, Pierre et Simon. Ces personnages, selon le monde dans lequel ils se trouvent, vont s’incarner différemment.

D’un côté, la réalité, « un rêve de contre-révolutionnaire » où la mort de Gabriel, son amour de jeunesse, abattu par la police en 1973, a « sonné le glas du gauchisme français » ; où son fils, haut fonctionnaire à Bercy, s’est marié avec la fille de Simon — Simon, un ancien du parti, qui a été fou amoureux d’Hélène, qui jurait « qu’il n’appartiendrait jamais au camp d’en face », et dirige maintenant le groupe socialiste au Sénat ;
où il ne reste plus à Pierre, son ex-mari, toujours au bureau politique, qu’à murmurer l’Internationale, lors de la réception, très bourgeoise, qui suit ce mariage ; où la plupart des militants ont cessé d’espérer et où le parti recueille à peine deux pour cent des suffrages ; où règne « le système néolibéral, ses morts, son cynisme et son ennui », mais où aussi « les magasins sont pleins, tout le monde a des ordinateurs, les vêtements sont très beaux, les gens prennent soin d’eux-mêmes, on vit plus longtemps » ; où Hélène « est aveugle, dans la nuit d’un monde où ses idéaux se sont éteints. »

De l’autre côté, le fantôme d’Hélène découvre la France révolutionnaire qu’elle a attendue toute sa vie : où Simon, dirigeant fidèle, lit, devant la foule massée pour la commémoration de la Révolution, un hommage à Pierre – Pierre, le martyr, mort héroïquement en 1973, aux prémices de la Révolution, Pierre qui « a éclairé le chemin », mais où son fils attaque aux cocktails Molotov, à la tête d’une phalange de jeunes bourgeois, le service d’ordre qui protège cette commémoration, où Gabriel, renégat, guide idéologique des groupuscules réactionnaires, est tué au cours de cette contre-manifestation ; où, aux yeux d’Hélène, le monde semble meilleur, où il semble irradier, où les visages lui paraissent « plus profonds », mais où ils sont aussi « vieillis, abîmés, moins soignés » ; où, partout ailleurs, la civilisation libérale s’est développée, infiniment plus riche, plus perfectionnée ; où, Hélène le sait maintenant, la Révolution n’est pas l’absolu qu’elle imaginait.

Double ratage, dans ce monde, l’événement radical auquel Hélène et ses camarades ont consacré leurs vies n’est pas advenu, dans l’autre si, mais à quel prix ? Pourtant, Hélène et les siens ne sont pas présentés comme des vaincus absolus, aucune théorie générale de l’échec. Tristan Garcia ne juge pas ses personnages, il ne les humilie pas, il ne les dégrade pas, bien au contraire, il restitue, avec délicatesse, tendresse même, c’est la force et la beauté de ces pages, leur engagement, les moments de cet engagement où ils se sont sentis vivre pleinement, il parsème son texte de ces moments, comme autant d’épiphanies, et ainsi les sauve, les arrache au temps.

Sauvée, la grande manifestation de 1971, jusqu’au Père Lachaise, pour célébrer le Mur des Fédérés, les drapeaux rouges, les poings levés, les quatre doigts dressés en l’honneur de la IVe Internationale et de Trotsky ; sauvée, l’interminable discussion, l’année suivante, dans cette brasserie d’Aubervilliers, où avec Gabriel, Pierre et Simon, Hélène avait tenté de prédire l’avenir, c’est-à-dire la Révolution ; sauvée, cette habitude, qu’elle et Pierre avait, à Rouen, de « prendre le point de vue de l’ennemi» des hauteurs de la colline bourgeoise de Sainte-Catherine ; sauvées, les funérailles de Fraenkel, de Mandel, de Guérin, ils faisaient partie « du grand récit », un jour « ils auront une avenue de Paris à leur nom » ; sauvés, tous « ces visages, ces attitudes, ces gestes qui passaient de génération en génération » ; sauvé, tout cela, qui « semblait si vrai, si important, si actuel. »

Et Hélène, par son fantôme, elle l’aura vue, la Révolution, sa Révolution, imparfaite, oui, mais enfin, elle l’aura vue, et penchée sur notre épaule, sa vie justifiée, elle nous chuchotera : « Je l’ai vue. On n’a pas eu tort, tu sais. On a gagné. C’est simplement que ça n’a pas eu lieu ici. »

Alors, les deux Hélène, retrouvées, réconciliées, apaisées, pourront partir, s’effacer.

                                                                                                            

Publications  sur l’Espace-Turing : Alan T. (hommage à Alan Turing) et Un génie des mathématiques (hommage à Alexandre Grothendieck)

v_2707300888Léon Trotsky, La Révolution permanente, 1932 (disponible aux éditions de Minuit)

Tristan Garcia, « La Révolution permanente », 7, Gallimard, 2015

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