Amandine André, Quelque chose (lecture)

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A l’invitation de la revue Frappa, Amandine André lira certains de ses textes inédits le samedi 14 novembre à 18 heures à la Galerie Simple, 75018 Paris. Elle est l’auteur de Quelque chose, publié en 2015 aux éditions Al Dante.

Quelque chose, d’Amandine André, ne parle pas du corps, à propos du corps, mais est un livre dans lequel ce qui arrive aux corps leur advient dans et par l’écriture. Écrire le corps – et non en parler, écrire sur le corps – produit cette écriture au plus près de ce qui dans le corps échappe au corps et relève des devenirs qui l’affectent. Ainsi, cette écriture n’est pas celle d’un récit mais est poétique, poésie.

Dans Quelque chose, écrire c’est écrire avec le corps, à même le corps, selon des dynamismes, des souffles qui arrivent au corps mais qui ne sont pas du corps – une écriture comme une danse, puisque les mouvements des danseurs sont moins ceux du corps que ce qui arrive au corps sans être pourtant corporel : une écriture qui est expérimentation d’un sensible non organique, écriture indissociable de l’altérité du corps – le corps comme altérité –, qui en suit les intensités, la plasticité étrange, les forces qui contraignent à l’invention d’une langue.

couv_qqcQuelque chose advient aux corps – donc à la langue –, aux deux corps dont il est question dans Quelque chose. Ces corps ne sont jamais précisés, identifiés : de qui sont-ils le corps, qui sont-ils ? L’indétermination présente dès le titre traverse l’ensemble du texte dont elle est la logique. Ce « quelque chose » n’est pas rien mais n’est pas défini – un existant à peine existant, insistant dans son indétermination. Cette indétermination se retrouve à tous les niveaux du texte, qu’il s’agisse des corps dont on ne connaît précisément ni l’identité ni le sexe, ou qu’il s’agisse de ce qui arrive – rien n’est explicité, expliqué, reconnaissable. Le style lui-même se passe de ponctuation, laissant indéfinies la grammaire et la syntaxe.

C’est l’ensemble du livre qui devient « quelque chose », pris dans une autre dimension du corps et de la langue, d’autres compositions des corps et de la langue, un processus d’anonymat, d’irrésolution – le processus du devenir. Il y a un « il y a », et l’on ne sait pas ce que c’est, car cela n’est pas mais s’impose comme un signe étranger, énigmatique, qui se diffracte à travers les corps, la langue, la pensée, le monde. Et cet « il y a » est aussi ce livre lui-même.

Dans ce livre, l’écriture ne dit pas ce qui est, elle extrait de ce qui est les devenirs. Elle est un devenir du corps, comme le corps est un devenir de la langue, de l’écriture. Qu’est-ce que la langue lorsqu’elle est prise dans un devenir avec le corps, qu’elle se fait danse ou relation charnelle, relation sexuelle par-delà la sexualité organique, dans une relation au corps sans pouvoir, sans jugement, sans cadre a priori ? Elle advient comme événement d’une étrangeté, expérimentation de sensations insituables, lieu flottant d’une différence par laquelle le corps n’est plus le corps, la langue est poésie, donc autre chose qu’une langue – une vie, qui échappe à la langue autant qu’à l’organisme, et qui, par l’écriture, insiste, souveraine, dans son anonymat, son chaos, son silence.

L’identité disparaît et n’a plus d’importance. L’identité est ce qui bloque les devenirs, les réduit à des états de choses fixes, immuables, codés : ceux du pouvoir. Peut-être les deux corps du texte sont-ils ceux d’un homme et d’une femme, ou ceux de deux hommes, ou peut-être encore l’un et l’autre, l’un ou l’autre en même temps, ou alternativement. Ou encore autre chose d’inassignable et inconnu. Peut-être que, dans le texte, n’existe qu’un seul narrateur, ou peut-être deux, alternant sans distinction, se mêlant l’un à l’autre, superposés, impliqués comme dans l’amour lorsqu’il atteint le plan où les coordonnées habituelles du genre, du sexe, des corps, des mots, voient leurs lignes brouillées, recomposées selon d’autres figures indéterminées et multiples. Ce qui dans le livre importe est que les deux deviennent indistincts, échangent leurs définitions, que le ou bien soit aussi un et. Ce n’est pas que ces deux corps soient les mêmes, c’est que pris dans un devenir commun – une communauté de différences –, ils existent dans une indifférenciation, une zone de voisinage comme l’écrit Deleuze, où en même temps ils sont et ne sont pas eux-mêmes et l’autre. Être n’a plus de sens, pas plus que ne pas être. Persistent et règnent seulement le devenir incessant, les non identités paradoxales, les processus chaotiques d’une vie indéfinie, hybride, sans cesse mobile.

La poésie de Quelque chose est celle d’un mobilisme généralisé – contre les normes rigides, les dichotomies évidentes, le pouvoir des identités et des frontières fixes. Que signifie que son corps pénètre un autre corps ? Que signifie que son corps soit pénétré par un autre corps, ou plusieurs ? Le regard sur la sexualité est d’habitude pornographique, alors que le rapport sexuel n’est pas pornographique, il est charnel autant qu’intensif, philosophique et poétique : il est désir pour le monde d’une pensée et d’un corps vivants. C’est ce qu’Amandine André écrit dans ce livre, la langue de ce désir, l’écriture dépliant ce désir, en suivant les variables, les degrés, la logique folle et belle. Ce qui signifie aussi que si la poésie existe là où on ne l’attendrait pas, elle est d’autant plus surprenante qu’elle est en elle-même une politique, résistance au pouvoir, invention d’une vie.

Amandine André, Quelque chose, éditions Al Dante, 2015, 32 pages, 7€.

Galerie Simple, 6 rue du Simplon, 75018 Paris. La page Facebook de la galerie

Le site de la revue Frappa

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