Ça commence comme une fête. Une fête d’aujourd’hui pulsée par les basses et arrosée par des bières. Une partie des spectateurs descend sur le plateau, y traine un peu, ravie de regarder la salle depuis la scène. Puis s’agglomère paisiblement autour des platines, près des enceintes qui diffusent un set électro. Ça oscille, ça ondule, un verre à la main, un œil sur l’écran qui en fond de scène indique d’abord juste le titre du spectacle et un repère : Berlin, 1983.

Séverine Chavrier aime adapter des œuvres magistrales et difficiles. En 2014, elle a marqué les ateliers Berthier avec ses Palmiers sauvages, époustouflante mise en scène du roman d’amour et de mort de Faulkner. Elle revient à Berthier pour Thomas Bernhard, dont elle a déjà proposé une traversée en 2017 avec Nous sommes repus mais pas repentis, spectacle qui rebaptisait et réinventait le huis clos familial de Mon déjeuner chez Wittgenstein, sur lit de vaisselle brisée. Le projet est ici encore ambitieux : La Plâtrière, roman âpre, fait entendre le ressassement d’un philosophe impuissant et se déroule en l’absence et même en l’impossibilité de toute action, au-delà du meurtre qui ouvre le roman, en épuisant d’emblée le suspense et même le drame.

« Je ne sais toujours pas si je suis le premier homme ou le dernier chien » : la citation de Youri Gagarine en exergue du livre de Pavel Vilikovský ouvre à l’espace même qu’arpente le récit — un lieu flottant et labile, celui des entre-deux.
Voyageur ironique, le narrateur, double de l’auteur, lui-même mis en abyme par la figure de Thomas Bernhard, interroge nos identités, celles que forgent littérature et politique, ces deux frontières complexes de nos cartographies mentales.