On avait laissé Sébastien Berlendis sur les rives de la Méditerranée, entre vieux palais décatis et archéologie familiale. Deux ans après Lungomare, 24 fois l’Amérique s’éloigne pour un temps de l’Italie afin d’explorer le nord-est des États-Unis. Sur la route, le narrateur est en quête de Marianne, une femme avec qui il avait déjà fait le voyage une décennie auparavant.
Les 24 chapitres et le titre du livre semblent correspondre à 24 jours de dérive, mais était-ce aussi une allusion au caractère répétitif de la quête de l’être aimé, qui s’apparente à une journée toujours recommencée ?
24 jours de dérive assurément, voire plus car certains chapitres se déploient sur plusieurs jours. Et c’est une récurrence dans mon travail, chacun de mes livres, et de mes courts films, prend la forme d’une dérive un peu rêveuse autour d’un territoire bien spécifique, souvent méditerranéen, un territoire déjà arpenté, filmé, photographié des années auparavant. Le caractère répétitif de la quête de l’être aimé s’apparentant à une journée toujours recommencée, je n’avais pas envisagé la progression de la narration ainsi mais c’est une belle idée.

Le titre et le chiffre 24 sont plutôt une allusion au cinéma, à la capacité qu’a la caméra d’enregistrer 24 images par secondes. L’image et le cinéma en particulier ont une influence décisive dans la construction de mes livres et celui-ci n’échappe pas à la règle. Chaque chapitre est pensé comme un mini-métrage qui pourrait être lu de façon autonome, et l’ensemble des 24 séquences est monté comme un film. De même, chaque chapitre est centré autour d’un espace, d’un paysage qui en appelle d’autres. Ainsi, le livre ne traverse pas seulement 24 paysages mais 24 paysages au carré, pourrais-je dire.
Après Annabella dans Lungomare, que j’assimilais à certaines actrices italiennes, peut-être à tort, j’ai vu dans Marianne une sorte de clin d’œil à Leonard Cohen. Je me trompe ?
Oui, il y a clairement un clin d’œil à Leonard Cohen et à sa chanson So long, Marianne dont le refrain exprime un au revoir plein de rires et de larmes. Cette traversée américaine a beau être une quête de l’être aimé, une quête à l’envers d’ailleurs, elle est aussi un dernier au revoir à Marianne. Et s’il n’y a pas vraiment de rires et de larmes dans le texte, il y a tout de même un mélange de légèreté joueuse, parfois amoureuse, et de grand vague à l’âme, un mélange de douceur et de gravité – et c’est ainsi que je perçois la chanson. Je pense aussi aux dernières lettres que Leonard Cohen a envoyées à la « vraie » Marianne Ihlen peu après sa mort. Il lui disait je crois qu’il était juste un peu derrière elle, juste assez pour lui prendre la main, il n’avait pas oublié son amour, se souvenait d’elle avec gratitude, lui souhaitait bon voyage, lui donnait même rendez-vous sur la route. Dans 24 fois l’Amérique, Marianne est toujours en vie, quelque part sur les routes de l’Indiana, et le narrateur espère sans doute un rendez-vous. Ce personnage féminin est traversé d’éléments réels et d’éléments largement fictionnels – bien plus inventés d’ailleurs que pour Annabella dans le livre précédent – et j’avais en tête au moment de le dessiner quelques personnages cinématographiques.
Une fois de plus, ton roman est en effet très cinématographique. Si le narrateur du précédent pouvait faire penser à Marcello Mastroianni, je trouve que celui-ci ressemble à un personnage de Wim Wenders ou même de Guillaume Brac.
Marcello Mastroianni dans Lungomare, mazette, merci. J’aime énormément cet acteur, une image de lui, sous verre et encadrée, trône juste au-dessus de mon canapé où mes livres s’écrivent. Quant à Wim Wenders et Guillaume Brac, ce sont deux cinéastes qui ont effectivement leur place dans 24 fois l’Amérique. Et Wim Wenders très directement car pour construire le narrateur du livre, épris de routes et d’images, j’avais en tête le personnage principal du premier film – enfin, c’est ainsi qu’il le considère – du réalisateur allemand, Alice dans les villes. Rüdiger Vogler est photographe, revient à New York après quatre semaines de reportage photographique consacré à l’étude des paysages nord-américains. En proie à la mélancolie, il rentre en Allemagne et va parcourir les routes accompagné d’un enfant qu’une jeune mère lui confie. Wenders prend son temps pour saisir des instants immobiles et non spectaculaires, filme les motels et la Ruhr, des paysages vides. Son film a la forme d’un carnet de route, d’un road movie et le photographe comme l’enfant sont aussi en quête de quelque chose, une raison de vivre, des repères familiaux. On peut dire que j’ai transposé l’histoire et la Ruhr en Pennsylvanie ! Guillaume Brac, je ne l’avais pas directement en tête au moment d’écrire 24 fois l’Amérique, mais comme son cinéma m’habite, il a sans doute infusé certaines pages, sans doute celles consacrées à la jeunesse, aux rencontres. J’aime sa manière de filmer la jeunesse, toujours à la bonne distance, avec grâce, douceur, et légère mélancolie.
À un moment, Marianne lit Demande à la poussière. Est-ce un livre que tu avais particulièrement à l’esprit en écrivant 24 fois l’Amérique ?

La personne qui m’accompagnait lors d’un voyage américain passé lisait Demande à la poussière pendant que de mon côté je lisais Martin Eden de Jack London, qui apparaît à deux reprises dans 24 fois l’Amérique. Dans la dernière partie du livre de John Fante, il me semble que Camilla, l’amoureuse de Bandini, installée avec lui dans un bungalow sur la côte ouest, disparaît soudain, et Bandini part à sa recherche. C’est un hasard mais il y a là un petit écho avec mon livre. Quant à Martin Eden, lorsque le héros éponyme rencontre Ruth qui deviendra sa fiancée, la langue de Jack London, en règle générale plutôt, se fait lyrique et sensuelle, et je souhaitais qu’apparaissent ces quelques éclats.
Le paysage est lui-même un véritable personnage, comme dans chacun de tes livres. Tu écris : « Chaque espace rencontré peut être le point de départ d’un roman possible ». Est-ce l’espace qui décide de l’écriture du livre ? Ou bien le désir d’écriture a-t-il précédé ton séjour ?
Deux choses dans ta question. Oui, un voyage passé est bien souvent à l’origine d’un texte et celui-ci, du moins au départ, rejoue son itinéraire. Et c’est toujours un espace qui décide de l’écriture d’un livre. Ce n’est pas la volonté d’écrire une histoire particulière, de prendre en charge une question contemporaine, non, c’est toujours un espace, fréquemment naturel mais il peut être urbain aussi, qui est la première source d’inspiration. Comme je l’ai dit plus haut, cet espace je l’ai déjà arpenté, l’été, au cours d’un voyage précédent, je l’ai déjà filmé, photographié, pris en note dans ce que je nomme mes journaux d’été, et quelques mois ou quelques années après – 6 ans, par exemple, pour 24 fois l’Amérique –, cet espace revient me hanter, il est alors temps de le réinventer par l’écriture.
Les lacs sont récurrents, et j’ai retrouvé dans ce livre la douce atmosphère lacustre des environs de Berlin dans Seize lacs et une seule mer. Était-ce voulu ou inconscient ?
Oh, c’est sans doute les deux. L’eau, sous toutes ses formes, est l’autre motif récurrent qui parcourt mes huit livres. Je pourrais philosopher autour de l’importance de l’élément aquatique, mais je vais dire tout simplement que c’est l’espace vers lequel je reviens sans cesse, l’élément dans lequel je me sens exister ou renaître – et dans 24 fois l’Amérique, je m’aperçois que l’océan, les lacs ont cette fonction, le narrateur est toujours à la recherche d’un coin de baignade, et l’eau apaise et relance le désir de vivre. L’eau me rappelle le temps de l’enfance et de l’adolescence. Je ne suis pas né au bord de la mer, mais à l’intérieur des terres provençales. Néanmoins, j’ai passé tous mes étés d’enfant et d’adolescent, et ils étaient radieux, dans un camping varois, couronné de grands pins et bordé par la Méditerranée, et je n’ai de cesse, dans mes livres et dans ma vie, de revenir à ces paysages, et par la grâce de l’écriture et/ou de l’image, ils ne cessent jamais de s’élargir alors que je les connais pourtant par cœur.
Quant au rapprochement avec Seize lacs et une seule mer, il est juste. Déjà, ce sont mes deux livres les plus conséquents en nombre de pages, les moins minimalistes, les plus foisonnants, et à mon niveau, 24 fois l’Amérique l’est particulièrement. Nous croisons beaucoup de personnages, la narration bifurque largement, l’histoire intime croise à quelques reprises l’Histoire avec un grand H, et cela est aussi le cas dans Seize lacs et une seule mer.
C’est vrai que ce périple coïncide avec toute une série de rencontres comme tu dis. J’aime particulièrement celle avec Juliane, dans un cinéma.

Quelle drôle de coïncidence, tu es la deuxième personne en trois jours à me parler spécifiquement du chapitre 14 de 24 fois l’Amérique. Il y a deux jours, à l’occasion d’une rencontre autour du livre américain dans le Haut-Jura, je retrouvais mon maître de stage lorsque j’ai commencé, il y a très longtemps, à enseigner la philosophie. Pierre-Marie est son prénom et il me disait tout le plaisir qu’il avait eu à lire ce chapitre 14, c’était sans doute son préféré, ajoutait-il. Je me souviens avoir beaucoup aimé l’écrire, notamment la rencontre avec Juliane, la projectionniste de ce cinéma très beau dans la petite ville de Charlotte.
Ce chapitre est très révélateur de mes procédés d’écriture. Je me suis rendu dans cette ville et je crois qu’il y avait bien un cinéma, le Eaton Theatre, mais le personnage de Juliane est totalement inventé et il m’a été inspiré par celui que joue l’actrice Itsaso Arana dans le film Eva en août réalisé par Jonás Trueba. J’aime ce cinéaste, et ce film en particulier. Itsaso Arana déambule, le temps d’un mois d’août surchauffé, dans les rues de Madrid, retrouve un amant oublié, rencontre un autre garçon – je me souviens d’un ami qui m’avait dit en souriant que j’aurais pu écrire ce film –, il ne se passe rien de plus, rien de spectaculaire je veux dire, c’est très gracieux, c’est le cinéma que j’aime. Et je me suis amusé – oui, c’est le mot, car l’écriture de cette séquence a été très joyeuse – à déplacer Itsaso Arana et les rues de Madrid dans celles bien plus vides et silencieuses de Charlotte, et j’ai ajouté le Drive-in à la sortie de la ville, un Drive-in disparu depuis longtemps – a-t-il d’ailleurs existé à cet endroit ?
Ce que j’aime particulièrement, par ailleurs, c’est la façon dont ton narrateur regarde la jeunesse, les adolescents. Tu leur avais déjà consacré un livre (Des saisons adolescentes), et tu écris à un moment : « Jusqu’au milieu de la nuit, je les regarderai, souriant et un peu envieux ».
J’aime beaucoup écrire autour de la jeunesse et de l’adolescence, la mienne, dans Maures par exemple, celle de mes parents dans Lungomare, celle de mes élèves avec qui j’ai écrit le livre dont tu parles, Des saisons adolescentes, qui entremêlait mes souvenirs d’adolescence et les leurs. Je pense que c’est aussi pour cela que je n’ai écrit que des textes estivaux, au sens où ces derniers ne se déplient que pendant cette saison, et plus exactement à la fin de celle-ci. Je crois que la fin de l’été incarne, symboliquement, la fin de l’adolescence, avec cette joie encore éclatante de la lumière d’été mais déjà ombrée par la mélancolie de l’automne arrivant. Mes livres ont également la brièveté de l’été, et de la jeunesse, leur douce intensité aussi, j’espère.
Je me souviens avoir posé cette question dans Lungomare : à quelle mémoire demeurons-nous fidèles ? Je pourrais répondre, sans surprise en ce qui me concerne : à l’adolescence. Je peux avoir un rapport toujours émerveillé au présent, à la découverte d’un film par exemple, d’un paysage : cet émerveillement est celui que nous avions, je crois, pendant l’adolescence.
Y avait-il par ailleurs une intention de ta part de donner à voir une autre facette de l’Amérique, beaucoup plus tendre et sensible que celle qui est transmise par les médias à l’heure actuelle ?
Je n’avais pas d’intention particulière au commencement du livre, si ce n’est de partir en balade rêveuse dans des espaces cinématographiques. C’est à présent que je peux dire que le texte est sans doute un portrait de l’Amérique, un portrait que j’espère singulier, tendre et sensible par moment, mais il n’évite pas la rudesse non plus lorsqu’il dépeint les routes et les bourgs à l’écart, la vie dans les motels de bord de route, celle qui tente d’exister dans les villes cabossées. C’est tout de même une Amérique de la marge qui apparaît dans le livre. Là est peut-être sa dimension très discrètement politique.
En te lisant, je trouve de plus en plus de liens avec l’œuvre de Patrick Modiano. D’abord, parce que de ton écriture, à la fois nerveuse et mélancolique, émane une « petite musique », mais aussi parce que la mémoire et le souvenir sont au centre de ton travail. En quelque sorte, la déambulation n’a d’autre but que de susciter le souvenir. Ce livre aurait d’ailleurs pu être sous-titré Du plus loin de l’oubli.

Oui, cela est vrai et toutes les personnes qui me connaissent n’ignorent pas mon amour pour Modiano. La structure de mes livres, l’entremêlement des temps, le croisement du récit et du romanesque, la présence récurrente d’une femme souvent disparue, le désir de revenir hanter des espaces lointains et presque oubliés, oui, je partage cela avec Modiano. Mes textes sont moins urbains que les siens, ma langue est, disons, plus sensible, mais il y a une proximité dont je ne me cache pas. J’aime quand Patrick Modiano qualifie l’ensemble de ses textes comme une « autobiographie imaginaire ». Je me suis approprié cette expression. Je me souviens aussi d’un échange avec Jérôme Delclos qui écrit pour Le Matricule des anges. Il est très fidèle à mon travail, et après avoir lu Lungomare, il m’avait qualifié, tout en s’excusant de le faire, de « Modiano des cabines de bain », et j’avais trouvé cette formule géniale et pas du tout vexante.
Je pensais enfin à Pasolini, notamment à ces vers : « J’ai une faim démesurée d’amour / d’amour de corps sans âme demeurés ». Pourrait-on dire qu’au-delà de l’errance, ton livre — comme presque tous ceux que tu écris, soit dit en passant — oscille entre la chronique et le tombeau d’un été ?
Je ne connais pas ou j’ai oublié ces vers. Pasolini est important pour moi, ses premiers films, leur lumière incendiaire, notamment, ses poèmes de jeunesse aussi, plus doux que ses écrits futurs, que je trouve très puissants mais qui me parlent moins. Je lui ai d’ailleurs emprunté ces mots pour un court texte écrit pour la revue Aventures, celle de Yannick Haenel, que tu connais bien : ô mes enfances le soir colore l’ombre serein. Je trouve qu’il y a là quelque chose d’élégiaque, et lorsque tu écris que mes livres oscillent entre la chronique et le tombeau d’un été, je trouve ça à la fois très beau et très juste. Je l’ai dit plus haut, l’été meurt vite, alors il faut l’arpenter, l’écrire, le filmer, le photographier tout aussi vite.
Sébastien Berlendis, 24 fois l’Amérique, éditions Actes Sud, mars 2026, 176 pages, 19,90€.