Jeanne Favret-Saada : « L’Impossible famille Rivière, Retour sur un triple meurtre en 1835 »

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En 1972, Michel Foucault, titulaire de la chaire Histoire des systèmes de pensées, chaire créée en novembre 1969 sur proposition de Jules Vuillemin, propose un séminaire Théories et institutions pénales. Il s’agit à la fois d’un préliminaire à l’étude des institutions pénales dans la société française du XIXème siècle et d’un projet plus vaste : celui d’étudier les formes de ce que Michel Foucault appelle le « pouvoir-savoir ».

Comme l’avait indiqué Jules Vuillemin lorsqu’il a proposé la candidature de Michel Foucault, il s’agit d’ »infléchir l’histoire de la pensée vers l’étude des systèmes qui, plutôt que des sciences ou rhapsodies d’opinions, forment des savoirs et qui se trouvent investis dans des institutions, des techniques et des comportements. » Ce trait d’union entre philosophie et anthropologie permettra d’étudier les relations entre pouvoir, savoirs et discours. Il n’est plus possible de considérer qu’il y a « la connaissance d’un côté, et la société de l’autre ».

Poursuivant dans le cadre de son séminaire sur les institutions pénales l’examen des pratiques et des concepts médicaux-légaux au XIXème siècle, Michel Foucault choisit le cas de Pierre Rivière qui, le 3 juin 1835, en Normandie, au lieu-dit la Faucterie dans la commune d’Aunay-sur-Odon, a égorgé sa mère, son frère et sa sœur. Après son arrestation, Pierre Rivière a rédigé un mémoire à l’intention des juges et des experts. À ce mémoire, s’ajoutent les expertises réalisées à l’époque par des médecins et les analyses de grands psychiatres parisiens, dont l’aliéniste Jean-Etienne Esquirol. Ce crime marque dans l’histoire l’avènement de la psychiatrie criminologique, l’extension des circonstances atténuantes dans la pratique judiciaire et l’apparition de la figure du grand criminel dans la littérature.

Entre janvier et avril 1973, Jeanne Favret-Saada est invitée par Jean-Pierre Peter, historien de la médecine, à participer au petit groupe fermé qui travaille autour de Michel Foucault à la publication du mémoire de Pierre Rivière. Jeanne Favret-Saada est alors en train de terminer une enquête sur la sorcellerie paysanne  dans le bocage mayennais. Son essai, qui est devenu un classique incontournable, Les Mots, la Mort, les Sorts, paraîtra en 1977. C’est donc en ethnologue ayant travaillé sur un territoire qui comprenait ce bocage normand où le crime de Pierre Rivière s’est déroulé, qu’elle est invitée à participer. En réalité, elle l’indique elle-même au début de L’Impossible famille Rivière, son expertise ne concernait pas les conditions ethnologiques du cas Rivière et elle se borna, à l’époque, à résoudre la question de savoir comment et quand Pierre Rivière est mort et à rédiger avec Jean-Pierre Peter un article inclus dans l’édition du mémoire de Pierre Rivière : L’animal, le fou, le mort. On y entend la voix rauque de Michelet qui conte, comme dans un blues historique, l’impossible condition paysanne. On comprend que la mort dont Pierre Rivière écrit qu’elle « doit bien venir pour mettre fin à tous [ses] ressentiments », est la seule issue pour une impossible vie paysanne.

Pourquoi Jeanne Favret-Saada est-elle revenue sur ce dossier dans la mesure où la parution du mémoire a été à l’époque une véritable déflagration et qu’il a ensuite été l’objet d’analyses innombrables ? Il se trouve que Jeanne Favret-Saada rencontre, en 2017, au Festival de cinéma ethnographique de Caen où est projeté le film de René Allio Moi, Pierre Rivière…, André Guéret, un enseignant retraité. Celui-ci lui raconte avoir reçu en 1976 une demande de la part de Michel Foucault en 1976. Le philosophe désirait en effet connaître la descendance de la famille Rivière et savoir comment la population actuelle d’Aunay-sur Odon se souvenait et évoquait ce parricide. André Guéret avait transmis cette demande à l’un de ses élèves, Gérard Jambin, un passionné de généalogie, originaire d’un village proche d’Aunay. Jeanne Favret-Saada prend alors connaissance des résultats de cette enquête. Elle est frappée par l’exactitude (confirmée par Gérard Jambin) du mémoire de Pierre Rivière. Il s’agit bien d’un mémoire rédigé « à l’adresse de la cour d’assises, par un criminel qui entend lui adresser ses meurtres ». Nous ne sommes pas devant le produit d’un délire psychotique dont une certaine théorie de la psychose a pu s’emparer avec délectation, mais dans l’élaboration d’un document judiciaire. La cour, en effet, a besoin dans le cadre d’une enquête puis d’un jugement de se faire une idée de la personnalité de l’accusé. C’est le Code d’instruction criminelle de 1808 qui prévoit pour les prévenus cette possibilité de déposer un mémoire qui sera joint aux pièces de l’instruction. Il n’a pas l’autorité de pièces à charge ou décharge, mais « il informe la Cour sur la conception que l’inculpé se fait des circonstances l’ayant conduit à tuer, sur son état mental au moment de le faire, et sur l’explication qu’il propose de son acte. »

Michel Foucault avait été à l’époque « subjugué par ce criminel aux yeux roux » et « stupéfait » (selon ses propres mots) par le mémoire de Pierre Rivière. Peut-être parce que le texte de ce criminel exprime d’une façon remarquable le trait d’union entre ce qu’il en sait et ce qu’il en fait, entre pensée et action. Il le pense tellement bien ou plutôt il le dit et l’articule si bien que le philosophe s’est retrouvé presque dépossédé de son sujet. Comme si l’exemple choisi, par son incandescence, brûlait toute possibilité d’en dire quelque chose en plus : le discours est bien le lieu même de l’influence mutuelle du savoir et du pouvoir.

Jeanne Favret-Saada prend ce mémoire au pied de la lettre et ne craint pas, par l’attention qu’elle lui porte, d’en étouffer la singularité en recouvrant le discours d’un « subalterne » (selon le terme de Gramsci) par des commentaires surplombants. Si elle détricote sans vergogne les théories psychanalytiques apposées sur le cas Rivière, renversant sur leur clé universelle de compréhension une sacrée douche froide, elle ne s’interdit pas des outils de pensée et s’inscrit, sans détours, dans « le secteur des sciences historiques qui étudie les rapports sociaux entre les sexes ». Il ne s’agit pas de surfer sur une pseudo théorie du genre, telle que ses détracteurs la fantasment, mais d’utiliser, comme un outil, la possibilité, grâce à ce terme, le genre, « de séparer de façon radicale la dimension biologique des sujets désignés comme « hommes » et « femmes » dans une société donnée, et la dimension idéologique qui justifie la domination des uns sur les autres au nom d’une différence « naturelle ». Ce sont les effets « remarquables » de cette distinction qui apparaissent dans l’analyse de Jeanne Favret-Saada. Et c’est bien la situation de la mère de Pierre Rivière, selon les prescriptions du Code civil telles qu’elles déterminent les droits et devoirs des époux, des hommes et des femmes, à l’époque, qui est impossible. Désireuse d’avoir la possibilité d’administrer ses biens propres, ce que la Code civil lui interdit formellement, celle-ci se débat, à sa manière, contre l’entrave du contrat matrimonial. C’est une femme insupportable, qui rend la vie du père de Pierre Rivière impossible, et par extension, celle de la famille. Tous se tiennent médusés autour d’elle, les membres de la famille aussi bien que les voisins et les avocats appelés au secours de cette famille dysfonctionnelle au possible. Ses agissements indignent. Elle n’en a que pour elle-même, elle est d’un égoïsme fascinant de pureté. Elle est tout à la fois une salope et une victime du patriarcat. Ce n’est pas une figure christique, qui se sacrifierait pour une éventuelle cause. Elle meurt enfermée dans sa destinée, sans savoir ce que cela représente. On est donc loin du discours victimaire, même s’il s’agit bien là de la victime d’un meurtre. On est dans l’aveuglement de ce qui, dans nos destins individuels, parle de toutes et tous.

Jeanne Favret-Saada, L’Impossible famille Rivière – Retour sur un triple meurtre en 1835, NRF, éditions Gallimard, 368 p., en librairie depuis le 26 février 2026, 23€