Le prix Nobel de littérature 2008 Jean-Marie Gustave Le Clézio est un grand amoureux du Mexique, sur lequel il a beaucoup écrit, où il vit une partie de l’année et où il a d’ailleurs été décoré en 2010 de l’ordre de l’Aigle aztèque. Celui qui parle volontiers des oiseaux du Mexique, comme par exemple des tordos (en français, les étourneaux, les passereaux) nous parle encore dans Trois Mexique du ciel mexicain et au-delà, du carnaval des paradoxes de ce grand pays de littérature.
Trois Mexique, s’ouvre sur la figure de sœur Juana Inés de la Cruz (1651-1695), religieuse et poétesse, a priori faite pour les plaisirs du monde, mais auxquels elle va renoncer pour le « savoir absolu », comme on le voit à l’œuvre dans son immense allégorie Le Sommeil, qui prétend imiter le Luis de Góngora des Solitudes. Comme le poète mort en 1627, elle excelle dans les jeux de langage : « elle manie le paradoxe, l’antiphrase, l’anastrophe, la symétrie, sans autre véracité que la jouissance de l’esprit ». Son originalité est à l’œuvre lorsqu’elle livre des villancicos, imités des pastourelles de parvis d’église, « dont le nom
signifie seulement l’art populaire ou rustique ». C’est le signe de la mexicanité instinctive de Juana, sa profonde singularité, qui lui vaudra d’être accusée par l’évêque de Puebla de dépasser les bornes de sa condition de femme et de religieuse en se mêlant de théologie… Comme Thérèse d’Avila (1515-1582), sœur Juana aurait pu dire : « Je n’étudie pas pour écrire, ni encore moins pour enseigner (ce qui serait en moi un orgueil excessif) mais simplement pour voir si en étudiant j’ignore un peu moins. »
Pour Le Clézio, Sœur Juana Inés de la Cruz incarne l’âge baroque mieux que quiconque (citant Octavio Paz), « parce qu’elle incarne la liberté ». C’est là tout son paradoxe : « où pouvait-elle être plus libre que dans un couvent ? » (les couvents étaient des lieux d’éclosion des natures intellectuelles, asiles des personnalités exceptionnelles) À partir de 1690, elle entre dans le silence (qu’elle choisit par conviction) comme on entre en religion. Lorsqu’elle perd sa sœur en poésie, son amante Lysi (Maria Luisa de la Laguna), elle brûle ses écrits, donne ses livres, ses rêves, ses souvenirs, et rompt momentanément le silence en composant une suite de vingt « énigmes » sous le titre « Enigmes offertes à la discrète intelligence de la Souveraine Assemblée de la Maison du Plaisir par la plus humble et plus fidèle sœur Juana Inés de la Cruz ». L’ouvrage sera imprimé à Lisbonne en 1698, l’année de sa mort, due au cocoliztli, la grande peste qui frappe et décime alors le Mexique tous les dix ans…
Pour Le Clézio, quand on parle du Mexique, c’est souvent pour dire que c’est un pays à trois étages : le sous-sol préhistorique, l’ère coloniale et l’indépendance. Il en est de même pour la littérature mexicaine, qui suit cette chronologie. Après Sœur Juana Inés de la Cruz, Le Clézio nous présente Juan Rulfo (1917-1986), auteur d’un unique roman, Pedro Páramo (Folio Gallimard), livre d’outre-tombe, où les morts parlent avec les morts, dans ce qu’on appellera avec Garcia Marquez le « réalisme magique ».
Florence Delay (1941-2025) tenait Pedro Paramo pour « le » roman représentatif du XXè siècle (NRF, n°596, février 2011). Juan Rulfo fut aussi photographe – avec plus de mille clichés expressionnistes du Mexique rural. Très vite, il cesse d’écrire, cesse de photographier, et garde un silence obstiné jusqu’à sa mort (en janvier 1986, âgé de soixante-huit ans). J.M.G. Le Clézio dit que toute l’œuvre de Rulfo est née de la révolution des cristeros (« quand le monde campagnard traditionnel mexicain, religieux jusqu’au fanatisme, affronte sans préparation les troupes de Calles : paysans pieds nus dans leurs huaraches, porteurs de machettes et d’escopettes du siècle passé contre l’armée de métier du gouvernement munie de fusils à répétition et de canons, appuyée par l’aviation. »). C’est la tragédie des Cristeros présente à chaque page de son œuvre, une œuvre qui universalise la révolte des paysans…
Puis vient Luis González y González (1925-2003), qui allait inaugurer le troisième âge du Mexique – avec son œuvre maîtresse publiée en 1968, Pueblo en vilo (littéralement « Le village perché », traduit en français par Anny Meyer sous le titre des Barrières de la solitude, dans la collection « Terre humaine » dirigée par l’ethnographe Jean Malaurie). Dans son livre Pueblo en vilo, Luis Gonzales écrit une histoire universelle de San José de Gracia, le village où il est né dans l’état de Michocoan à la frontière de Jalisco. Pueblo en vilo a changé le cours de l’Histoire, créant ce qui s’appellera par la suite la « microhistoire », mot que Luis Gonzales a inséré dans le sous-titre de sa monographie : Microhistoria de San José de Gracia, 1968 (1968, l’année du massacre de la place des Trois-Cultures, à Mexico). Le livre est une enquête sur ce village minuscule et « ignoré » et sur quatre siècles, dans lequel cette « microhistoire » est synonyme d’histoire locale dans « une optique qualitative et non quantitative »… D’autres l’avaient fait avant lui, Paul Leuilliot pour l’Alsace, Le Roy Ladurie pour Montaillou, village occitan. « La différence, dit Le Clézio, c’est l’obstination que met Luis Gonzales à identifier chaque événement, chaque personnage local, comme s’ils se rapportaient à une histoire qu’ils n’avaient pas connue, mais dont ils avaient été, à leur manière, les agents déterminants. »
Le grand historien italien Carlo Ginzburg avait raconté ce terme de la « microhistoire » dans Le fil et les traces (Verdier, 2006), citant longuement Luis Gonzales, mais aussi Raymond Queneau dans son roman Les Fleurs bleues (1965), dans le dialogue du duc d’Auge et de son chapelain :
– Que voulez-vous savoir au juste ?
– Ce que tu penses de l’histoire universelle en général et de l’histoire générale en particulier. J’écoute.
– Je suis bien fatigué, dit le chapelain.
– Tu te reposeras plus tard. Dis-moi, ce concile de Bâle, est-ce l’histoire universelle ?
– Oui-da. De l’histoire universelle en général.
– Et mes petits canons ?
– De l’histoire générale en particulier.
– Et le mariage de mes filles ?
– À peine de l’histoire événementielle. De la microhistoire, tout au plus.
– De la quoi ? hurle le duc d’Auge. Quel diable de langage est-ce là ? Serait-ce aujourd’hui ta Pentecôte ?
– Veuillez m’excuser, messire. C’est, voyez-vous, la fatigue.

C’est cet humour que l’on retrouvera dans l’histoire en mouvement du « village perché » de Luis Gonzales y Gonzales, notamment avec « l’énumération drolatique et affligeante de tout ce qui se dit au sujet de l’émigration, de ceux et celles qui cherchent à s’en aller » : « Qu’irais-tu faire là-bas [aux États-Unis] ? Est-ce qu’on n’y meurt pas ? ». Pasolini disait que l’humour avait remplacé l’espérance ; on pense aussi au paradoxe de l’art romanesque de Carlos Fuentes : « Imaginer le passé, et se souvenir du futur. » Le Mexique ou le carnaval des paradoxes.
J.M.G. Le Clézio, Trois Mexique. Gallimard, 135 p., 18,50€. (En librairie le 8 janvier) Lire un extrait