Le grand roman du temps de Valentin Retz (La longue vie)

Le temps est la grande affaire des écrivains et il y a un bonheur à le vérifier inlassablement dans les bons romans que l’on lit durant son existence. Avec son nouveau livre La longue vie, qui paraît dans la jeune collection Aventures dirigée par Yannick Haenel chez Gallimard, Valentin Retz aborde le plus essentiellement cette question insigne du romancier : son rapport, sa définition, sa vie dans le temps.

À travers trois forts personnages, un écrivain (l’auteur lui-même, dans une quasi auto-fiction inédite dans son œuvre, c’est là son cinquième roman), un scientifique en plein succès au plus près de la modernité (reprenant en quelque manière une figure de son précédent ouvrage Une sorcellerie) et… un prophète contemporain de Jésus (le dieu catholique romain n’est jamais très loin dans les romans de Retz), l’auteur opère une œuvre romanesque déroutante, démontrant page après page sa vision du temps: « Le temps linéaire qui structure nos langages ne permet pas d’appréhender le temps réel, lequel, pour paradoxal que cela puisse paraître, forme un bloc indivisible de moments simultanés. »

RETZ Valentin_2025 © Gallimard – Photo Francesca Mantovani

Dès lors, l’en-même-temps littéraire des moments simultanés de La longue vie nous entraînent dans la vie et le processus de création d’un écrivain souffrant d’un atroce sifflement auditif. Ce symptôme se déploie comme une alerte spéciale: « Comme si une ombre douloureuse s’étendait sur le monde, et que la création se fissurant de plus en plus, mes oreilles en captaient désormais l’agonie. » Mais lors d’une une visite en tant qu’aumônier dans la prison de la Santé à Paris, la douleur s’efface et son identité fait alors l’épreuve d’une double détente qui définit l’axe du récit : il se met à avoir des visions concrètes, comme des apparitions poussées de Nikopol, un scientifique travaillant sur le vieillissement considéré comme une maladie à guérir, qui, lui-même, après un accident de voiture où il renverse et plonge dans le coma un jeune homme prénommé Démocrate qui étrangement semble son sosie, se voit témoin, dans le même genre d’approfondissement inattendu de la personnalité, de l’existence d’Apollos, disciple de Jean dans l’Ancien Testament et évoluant donc au 1er siècle… Passé, présent et intuition du futur se joignent dans le texte où ces trois personnages alternent sous l’écriture quasi automatique de Retz. « Et, comme il arrive parfois, quand la trame de nos rêves éveille un monde en apparence aussi réel que celui que nous expérimentons durant le jour, il y avait là, pour Nikopol, en plein cœur du sommeil, une scène, un récit et un personnage. Le personnage se nommait Apollos, et c’était un Juif de langue grecque venu de la lointaine Alexandrie, qui s’apprêtait à récupérer le cadavre de Jean, son maître spirituel, décapité sur l’ordre d’Hérode Antipas, tétrarque de Galilée et de Pérée. »

Vous vous trouvez ainsi à la fois dans l’âme d’un témoin direct de la vie de Jésus, dans celle d’un écrivain en proie à une modernité dont le dispositif scientifique éteint tout avenir et dans les actions d’un chercheur qui va arriver à arrêter le processus de vieillissement des êtres humains. Le lecteur désarçonné s’accrochera en vain à la nervure habituelle du temps et de la narration, car tout procède ici de l’élévation spirituelle, anabase puissante et incarnée, qui emporte le roman. « Quand je pensais à Nikopol, par exemple, il me venait en tête certains détails que je n’avais même pas dépeints, comme son parfum où se mêlaient le bois de cèdre et l’ambre gris. Apollos, quant à lui, m’apparaissait aussi nettement que s’il vivait à mes côtés, et ni le rêve qui l’avait fait surgir dans la conscience de Nikopol ni l’écriture qui l’avait fait jaillir dans la mienne ne s’opposaient apparemment à sa convocation ; l’homme aux yeux pers, d’un vert très clair, habitant ma mémoire avec les mêmes qualités que le souvenir d’une vraie personne. Aussi en venais-je à caresser la conviction d’avoir fait l’expérience de divers lieux et temporalités que je n’avais objectivement jamais connus. » Les trois – chacun à leur authentique manière – cherchent à s’extraire de la prison du temps. Comment s’en désincarcérer ? En prenant le chemin de la foi nouvelle des premiers chrétiens qui accueillent le Messie ? En provoquant la possibilité de stopper l’avancée vers la mort dans une éternité matérielle ou en bien fixant le vertige d’instants-éclairs au cœur du retrait abrité d’une œuvre de fiction ? C’est bien un livre que l’on lit, et c’est bien la littérature – dénouant toutes les lignes possibles de la temporalité – qui gagne toujours pour l’écrivain : « N’importe quel écrivain, lorsqu’il écrit sans faux-semblants, s’évertue à rejoindre un point spécial à l’intérieur du langage; comme si ce point d’intensité à l’intérieur du langage était capable réellement de préserver, malgré la mort, quiconque y inscrirait sa voix, son œuvre et même une part de sa personne. »

Mais la littérature, à ce niveau d’exigence et d’expérience réelle et physique, a un prix qui est égal à celui de la liberté, et l’épreuve ne peut en être faite qu’au plus profond de la solitude. C’est ce qu’un prisonnier dit à l’écrivain qui lui rend visite, dans un monologue fou – ici cité probablement trop longuement, mais qui s’impose dans une verve sidérante – peut-être à même d’inciter à la lecture d’un roman d’une rare lucidité sur notre temps et son essence : « Les écrivains, c’est un fait, racontent la vérité du monde, et à cause de cela ils ne sont pas du monde. Certes, ils vivent dans le monde, mais, en raison de la vérité à laquelle ils rendent témoignage, ils ne sont pas du monde… La société ne s’y trompe pas d’ailleurs, qui les affame et les isole tout en feignant de les tenir en grande estime… Une parole d’écrivain, en effet, c’est toujours un malheur : elle révèle, elle trahit, elle éclaire les consciences. Or vous savez combien l’obscurité et les ténèbres sont primordiales pour les humains dont les actions sont pernicieuses. « Que personne ne s’oppose à nos petites affaires ! » clament ces derniers avec l’accent du désespoir ; et de fait, ils sont bien tous désespérés, ces affairistes qui redoutent de voir leurs œuvres exposées au grand jour… Parce qu’ils bataillent contre l’immense conglomérat des affairistes, les écrivains sont donc en proie à la plus grande des solitudes. »

Valentin Retz, La longue vie, Gallimard Collection Aventures. 208 pages. 15 janvier 2026. Lire un extrait.