Séverine : Entre le chant et le cri (Décharge)

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La mémoire ensevelie se soulève, fissurant le silence : dans Décharge, Séverine fait jaillir, à travers un long poème, les strates enfouies d’une enfance traumatique.

Le langage poétique, ciselé et frontal, traverse la nécessité de survivre à ce retour de mémoire. Le poème se déploie en une catharsis à la fois intime et politique, un cri arraché au corps, en un mouvement de soi vers les autres — un souffle retrouvé après la silenciation imposée par l’urgence de la survie.

Du vrai avec du laid

La poétesse affronte le surgissement brutal d’un souvenir longtemps enseveli — contenu dans ce livre d’une cinquantaine de pages et de quarante années d’oubli, perforé dès l’ouverture par une syntaxe attentivement travaillée.

D’un côté, la poétesse recourt à des images symboliques et mythiques pour dire l’indicible. Par exemple, elle évoque sa psyché en des termes métaphoriques – « ton Hiroshima, ta lande intérieure dévastée » – comparant le traumatisme à un paysage apocalyptique. La mythologie affleure à travers la référence à la « boîte de Pandore » : une fois ouverte, cette boîte libère les maux enfouis – image du secret de famille qui, révélé, bouleverse à jamais la vie de la poétesse.

D’un autre côté, Séverine n’édulcore rien de la réalité. Pour cause, elle écrit qu’elle fait « du vrai avec du laid ». Cette réflexion métapoétique explicite son geste : partir du laid, cette matière première sordide, insoutenable, pour tendre vers le vrai – une écriture qui transfigure, qui donne forme et force, qui rend la parole au réel grâce à l’effort de l’exactitude.

Décharge oscille ainsi entre le chant et le cri, entre l’élégie et le pamphlet, témoignant de l’effort d’une écriture pour apprivoiser l’innommable. Cette hybridité stylistique – entre poésie et témoignage – est en soi signifiante : incapable d’« englober une réalité » trop complexe pour un récit classique, « ton poème […] en désigne la faille », s’écrit-elle. L’œuvre invente sa forme propre, hors des genres convenus, pour défaire le silence. En dernière instance, ce tressage du sublime et du trivial donne à la poétesse les moyens d’embrasser toute l’ampleur — et peut-être l’ambivalence — de ce vécu revenu à la surface, tout en affirmant sa victoire contre le silence. Le texte nous saisit par une parole à la fois crue et transfigurée, jumelle du réel et de la métaphore, et nous fait ressentir de plein fouet la « décharge » : à la fois électrochoc et libération, cette secousse nécessaire à l’acte de dire l’indicible.

Une manière d’affirmer en sous-texte que la littérature peut — et doit — affronter l’horreur, rappel de son pouvoir : celui de venir, par les mots, toucher au plus juste de l’expérience humaine, là où le silence peut longtemps tenir lieu de refuge ou de prison involontaire.

Inceste-tueurs

Le corps de l’enfant qu’elle a été est prisonnier des « incestueurs », de cette « famille d’incestueurs » qu’elle nomme ainsi — et comment les désigner autrement ?

À l’image de son écriture, les scènes d’abus sont suggérées par des images crues et métaphoriques : le corps de l’enfant est « poupée », « engin déglingué à réparer », ensuite « pubère envoyé à la médecine du père ». Ressort la figure animale ou guerrière : l’enfant dort auprès d’un « loup » dans le noir, et la fratrie formant « la petite armée » fait corps contre la tempête. Mais la poésie, même lorsqu’elle aborde l’innommable, reste vivante dans la prose : par exemple, les images célestes lient l’horizon de la mémoire aux constellations : « tenir ton histoire dans tes bras et la consteller, raconter, grande ourse petite ourse, ta voie lactée dessinée autour d’une étoile noire déflorée ». Cette métaphore cosmique souligne l’échelle universelle du drame : les astres sont les seuls témoins auprès desquels se réfugier.

Par ailleurs, le double motif du « monstre » et de « montrer » est explicité lorsque la narratrice découvre le lien étymologique entre ces deux termes : l’acte de raconter ne dévoile-t-il pas le monstre tapissant l’enfance ? Ainsi, le lexique est chargé d’une ironie délibérée : les objets d’amour, comme la poupée, deviennent armes du père et de la mère présentée en « baronne de Münchausen ».

La paronomase entre « incesteurs » et « incestueurs » crée un effet d’écho et nous place face à cette réalité :  il n’existe aucun terme pour désigner l’ensemble de ces crimes — inceste, destruction progressive organisée jusqu’au meurtre latent — commis dans l’espace clos de la famille. Faut-il alors les inventer pour refaire langage et créer les noms qui manquent pour dire l’indicible ? C’est là un des enjeux du livre : faire entendre que les violences subies ont constitué une forme de mise à mort de l’enfant en elle. Un anéantissement réel, causé par l’incestuel, système de condamnation progressive ; et c’est par le langage poétique que Séverine tente de s’en affranchir.

Ordures collectives

Séverine inscrit ce poème dans un contexte collectif et fait de son texte un acte engagé contre le silence entourant les violences familiales. Elle fustige le discours de la « résilience » qui, sous prétexte de valoriser la capacité des victimes à se reconstruire, sert surtout à tranquilliser les témoins et à esquiver la question de la culpabilité des bourreaux. « La résilience arrange trop les autres qui n’en veulent savoir ni le coût ni le poids, et comptent sur la lente consolidation des compétences des victimes en matière de silence. Quelle aubaine pour la société. », écrit-elle. Le silence de la victime, sa capacité à encaisser et à continuer à vivre sans faire de vagues, devient commodément ce qu’on attend d’elle. La société est désignée comme une complice passive, profitant du fait que les enfants maltraités se taisent et se débrouillent seuls, plutôt que de remettre en question l’ordre établi ou d’affronter les coupables.

Décharge vient troubler cette quiétude coupable en revendiquant la prise de parole et en pointant la responsabilité collective. La poétesse établit un parallèle explicite entre le microcosme familial abusif et des systèmes oppressifs plus larges, parlant d’« une dictature déguisée, un peu comme le capitalisme dérégulé » pour qualifier le régime du silence qui lui a été imposé.

En s’ajoutant aux autres, la voix de Séverine devient capable, espérons-le, sinon de faire basculer l’ordre social, du moins de l’interpeller, l’appeler à « aider celles et ceux qui n’ont pas été préservé·e·s » en réclamant qu’on cesse de « vendre des contes de fée » sur les familles heureuses.

Décharge parvient à figurer l’extrémité de la violence familiale. Nous sommes plongé.es dans un univers presque mythologique saturé de dissonance morale, où l’amour se confond avec l’abus, où les figures censées rassurer deviennent les agents du désastre intérieur.

Une résonance collective affleure à travers l’expérience singulière de Séverine. Ce poème, en faisant entendre une voix longtemps étouffée, ouvre une brèche où d’autres voix peuvent s’engouffrer. Cette circulation entre le personnel et le politique, entre une mémoire propre et une mémoire partagée, entre le vrai et le laid finalement, fait de Décharge un acte de résistance. Une poésie de la déflagration et du tissage – pour tenter de réinscrire l’existence dans un récit vivable.

Séverine, Décharge, éditions LansKine, novembre 2025, 65 pages, 13€.

Le 16 décembre prochain, à la Maison de la poésie de Paris, auront lieu une lecture du texte par Françoise Gillard ainsi qu’un échange entre l’autrice et Charlotte Bienaimé.