Avec L’homme est une fiction, Carmela Chergui mène l’enquête pour retrouver les traces d’un artiste oublié : l’occasion de remettre en lumière un parcours singulier, marqué par la solitude et la folie, autant que de rappeler à la mémoire un membre de sa propre famille. Ce récit de quête interroge les raisons d’une disparition mais aussi celles d’une biographie.
L’homme est une fiction : le titre intrigue, tout en semblant vague. Peut-on réduire l’humanité, ou un de ses représentants, à une invention ? Une vie se confond-elle avec un récit, une personne équivaut-elle à sa biographie ? Le souvenir de la fameuse « mort de l’auteur » de Roland Barthes s’ajoute aux interrogations sur fond de théorie de la fiction. L’illustration de couverture ajoute à la confusion : dans un losange aux pointes tronquées en octogone irrégulier, un fin dessin à la plume montre un homme musclé, le crâne presque ras, portant une robe, en train de se maquiller devant une perruque. À l’arrière-plan, sur le sol de la cuisine, git une femme poignardée. La fiction qu’est l’homme aurait-elle un rapport avec le jeu sur le genre ? L’homme serait une fiction qui change de genre, ou qui tue la représentante de l’un des genres pour mieux l’endosser ? Là encore, mystère. Il faut tourner le livre de poche pour trouver en fin de quatrième de couverture une citation qui éclaire le titre : « Si les rêves ne font pas partie de la réalité, alors quand il dort, l’homme est une fiction ». C’est à une remise en cause radicale de l’existence humaine que nous invite la phrase, signée d’un certain Étienne Mériaux. La citation recèle en fait une autre énigme : celle de son auteur, qui est le vrai sujet de ce livre court mais dense, riche en reproductions d’illustrations et documents.

Pour Carmela Chergui, tout commence à Bruxelles, il y a une dizaine d’années. Libraire spécialisée en bande dessinée, elle découvre que le fonds ancien des mythiques éditions Futuropolis, créées par Étienne Robial et Florence Cestac, est bradé par leur nouveau propriétaire. Parmi les innombrables albums rachetés à vil prix dans une frénésie de découvertes, alors qu’elle en feuillète un au hasard, elle reconnaît dans les dessins un café parisien qu’elle fréquentait dans son enfance. L’album ? Étrange Apocalypse (1983), d’Étienne Mériaux. Le souvenir déclenche la curiosité, mais l’œuvre maintient l’intérêt : la bande dessinée montre des rencontres entre hommes à Paris au début des années 1980, dans un dessin punk qui oscille entre représentation minutieuse et expression brute. Il s’agit de l’unique album de cet auteur inconnu.
Carmela Chergui se lance à la recherche d’informations sur Étienne Mériaux : sur internet, elle trouve quelques bribes, découvre son travail dans l’art contemporain, des noms de personnes qui l’ont connu. Prenant contact avec les uns et les autres, de proche en proche, pendant des années, elle se met à reconstituer sa vie, recueillant des témoignages parfois contradictoires, souvent passionnés, toujours lacunaires. Mais aussi des documents perdus et des œuvres inédites. Devant le peu de traces laissées par cet artiste, sur lequel sèchent même les moteurs de recherche, le travail de fourmi de Carmela Chergui se révèle essentiel pour perpétuer sa mémoire et restituer au monde une œuvre en voie d’effacement.
La bande dessinée des années 1970-1980 ne manque pas d’exemples d’artistes qui ont abordé les thèmes LGBT au gré d’une œuvre singulière, et qui sont passés parfois comme des météores dans le monde de la BD, mais jamais à ce point. Grâce à François Peneaud, on pense à Alex Barbier, qui publie en 1979 Lycaons et en 1982 Le Dieu du 12 aux éditions du Square, avant de ressurgir en 1997 avec Comme un poulet sans tête et Les Paysages de la nuit, poursuivant ensuite une œuvre subversive et avant-gardiste, avant son décès en 2019. Plus mystérieux, Frédéric Lère laisse deux albums, lui aussi chez Futuropolis, aux mêmes années que Mériaux : Occupée (1983) et Le Protecteur (1984). Dans ce dernier album, qui porte en exergue un extrait de Querelle de Brest, de Jean Genet, un policier s’éprend d’un jeune marginal à Berlin, sur fond de crime et de délinquance. L’histoire se termine abruptement, et Frédéric Lère, entre Tokyo et New York, se tournera ensuite vers la peinture, revenant à l’illustration pour le livre d’art De Salomon à Soliman (2019). N’oublions pas non plus Olivia Clavel, membre du groupe Bazooka qui a défrayé la chronique dans les années 1970 dans les pages d’Actuel et de Libération, autrice des albums Matcho Girl (1980) au Dernier terrain vague, et Télé au royaume des ombres (1983) aux Humanoïdes associés, qui se consacre elle aussi depuis à la peinture, avec des tableaux punks spontanés, colorés et exubérants. L’album La Recherche – Les Nouvelles Aventures de Télé montre un dernier retour à la bande dessinée en 2013.
Mais Étienne Mériaux échappe même aux spécialistes de la BD LGBT, ce qu’on peut comprendre puisqu’il n’a publié qu’un album. On peine à trouver des résultats sur internet, on se prend même à douter des pages sur ses œuvres. La question de Carmela Chergui résonne alors avec force : « comment un homme qui avait fait jouer ses pièces au théâtre de la Bastille, gagné des prix, été publié, comment un homme qui avait exposé dans des galeries […] avait-il pu laisser aussi peu d’indices derrière lui ? » C’est le mystère de toute une existence qui semble se jouer entre ces pages.

L’enquête têtue révèle un parcours tortueux, marqué par la solitude, par la fracture que crée la fragilité psychique. Ce faisant, l’autrice aura la surprise de se retrouver présente elle-même dans la captation d’un artiste ami de Mériaux. « Aujourd’hui est un jour spécial. Un jour doux avec des fantômes et des personnes vivantes. » Ces phrases de Mériaux peuvent parfaitement s’appliquer à la quête de l’autrice : un voyage improbable et patient en compagnie de vivants et de disparus. En cherchant un fantôme, elle trouvera aussi un faux fantôme, un vrai vivant à la démarche artistique originale. Elle n’hésitera pas à interroger un magnétiseur croisé sur son chemin : n’est-ce pas un professionnel du contact avec l’au-delà ? Elle ravivera aussi la mémoire d’un autre vrai fantôme, cette fois dans la famille de sa mère, qui a fui la dictature argentine : l’oncle Gonzalo, un peintre de vingt-deux ans, un des nombreux desaparecidos assassinés par la junte militaire, victime d’une abjecte répression politique.
La démarche de Carmela Chergui n’est pas sans rappeler d’autres livres récents, eux aussi consacrés à retrouver les traces d’artistes tombés dans l’oubli, à les ramener à la lumière, comme Flamme, volcan, tempête : un portrait de Christine Pawlowska (2025) de Pierre Boisson, qui a reçu une large couverture critique. Plus généralement, l’effort des éditeurs porte souvent sur la réédition d’œuvres devenues rares, mais qu’ils estiment devoir faire perdurer malgré le quasi-anonymat de leurs auteurs. L’enquête biographique requiert de faire un pas de plus, elle postule l’intérêt de la vie des créateurs, quand bien même elle serait complètement inconnue, ou surtout si elle l’est. Le projet s’impose d’autant plus quand l’œuvre est dispersée ou dans des conditions de conservation précaires. Et aussi parce que s’il y a des manuscrits, comme en témoigne la phrase qui donne son titre au livre, il n’y a pas de long texte autobiographique pour porter la voix de l’absent. On est alors loin du travail qui vise à révéler les récits de vie de parfaits inconnus, surgissant et s’imposant au hasard de recherches dans les archives, souvent au détour de faits-divers tragiques ou sanglants, comme les mémoires de Pierre Rivière (1815-1840) ou ceux d’Abel Barbin (1838-1868), édités par Michel Foucault, ou encore, plus récemment, les cahiers de confession de Jean-Marie Bladier (à l’origine du film Bruno Reidal de 2021). De même que Gérard de Nerval, l’un des premiers à raconter l’exhumation de ce genre de récit, découvre, dans sa quête toujours empêchée et retardée de l’histoire de l’abbé Buquoy, le déchirant manuscrit d’Angélique de Longueval. Mais il y a quelque chose de commun dans cette sérendipité : la découverte fortuite d’une présence inattendue mais inoubliable.
L’enquête interroge le projet biographique même, qui semble toujours voué à l’échec malgré tous les efforts à cerner une personnalité. En témoignent les multiples biographies épaisses inlassablement consacrées à des personnes pourtant bien connues : les écrits ne parviennent pas à épuiser le mystère qui entoure un être humain, il est toujours possible de proposer une nouvelle vision de la personne, de découvrir de nouveaux détails de son existence. De son côté, L’homme est une fiction opte pour la concision et la sobriété.

Si de nombreux éléments sont révélés peu à peu, c’est sous une forme condensée, presque lapidaire, sans détails superflus. Carmela Chergui livre ses propres réflexions et raconte ses démarches de manière complète, mais sans que cela n’empiète sur l’essentiel : tout ou presque est tourné vers la quête d’informations sur Étienne Mériaux. Le mystère est peu à peu cerné, parfois de manière concentrique, parfois à coup de nouvelles directions inattendues. Mais il demeure entier, à défaut de réponses directes du sujet lui-même. Les meilleures réponses, les plus belles trouvailles, sont en fait les œuvres mêmes de l’artiste : ses planches de bande dessinées, ses textes, les photos de ses œuvres, encres, peintures, installations ou vidéos. À cet égard, la documentation fournie par ce bref petit livre est aussi précieuse qu’absolument fondamentale. La passion est contagieuse, et les rares portraits photographiques d’Étienne Mériaux, le regard fixé sur l’objectif, risquent de hanter pour longtemps.
Carmela Chergui, L’homme est une fiction, éditions Tusitala, octobre 2025, 126 pages, 9,90€.