Depuis ses débuts dans le champ littéraire, Paloma Hermina Hidalgo s’est distinguée par ce que l’on nomme communément une plume : un style, une écriture absolument singulière et hors-norme qui constellent le ciel de la poésie contemporaine.
Une signature baroque, une acribie (sens aigu de la précision) à faire pâlir les agrégés de lettres et philologues aguerris, une synesthésie dont on ne trouve que de rares équivalents, même si l’on regarde loin derrière les années 2000 : nous avons affaire à une auteure digne de la prose lyrique osée de Genet et de la langue extatique de Claudel – deux écrivains qui ont en commun d’avoir mis en voix leurs textes. Or, et il s’agit là d’une chose curieuse, les performances musico-théâtrales de Paloma Hermina Hidalgo sont médiatiquement très peu couvertes. Car la poétesse ne se contente pas de faire jaillir l’encre sur le papier : elle parle, elle dit, elle crache, sur fond de violoncelle la plupart du temps, des gerbes de fleurs, de louanges et d’obscénités où son œuvre bascule dans une dimension bien différente de celle que nous lui connaissons, lue en silence, dans la pénombre d’une chambre. Il nous semble à ce titre impératif de ne plus se contenter de lire, mais également de tendre l’oreille : Paloma Hermina Hidalgo est une voix.

À la sortie de son nouveau « recueil », Féerie, ma perte (relatant le parcours de Pupa, fille-poupée dupée par sa mère), Paloma Hidalgo fait le choix de radicaliser ce qui, déjà, travaillait son écriture : l’oralité, non plus seulement suggérée sur les pages, mais mise en scène. Le 11 septembre 2025, à la Maison de la Poésie de Paris, elle livre une performance inédite et magistrale, accompagnée de la talentueuse violoncelliste Lola Malique. Ce soir-là, Paloma Hermina Hidalgo s’affirme définitivement en tant que comédienne-interprète chevronnée, devant une salle comble. Si la danse et le théâtre ont déjà croisé sa vie, ils l’épousent définitivement lors de ce seul-en-scène.
Il y a la diction, la gestuelle, le visage où les mots deviennent une bouche, des yeux, des sourcils froncés ou haussés ; il y a la voix – une belle voix de poitrine qui monte à la tête lorsque la folie, mutine et tragique, s’empare de la poupée faite chair –, et enfin, subsumant ces parties éclatées d’une même unité, le corps écorché par les phrases qu’il a lui-même mis au monde. Une présence, sublime, devant laquelle même la beauté de la comédienne fait pâle figure. Paloma Hermina Hidalgo est au-delà de la plastique, elle a la grâce. Cette élégance devient audace lorsqu’il s’agit d’incarner l’obscène et l’inavouable, au cours d’une performance égrainant un chapelet vertigineux de descriptions pianotant du lyrique au burlesque, titillant la corde tragique avant de la rompre d’un éclat de rire cassant. Quiconque connaît les textes de la poétesse se doute de la gageure, du risque que représente une telle entreprise.
C’est pour cette raison exacte qu’il serait naïf de croire que la mise en voix et en musique de Féerie, ma perte s’est improvisée sur le vif, à l’occasion de sa parution et de la promotion de l’ouvrage : la précision avec laquelle le violoncelle se noue au texte, les variations dans la manière d’articuler, de mimer, de bouger pour incarner l’enchaînement des scènes poétiques ne relèvent pas d’un amateurisme, mais bien d’un travail artistique à part entière. Notons, d’ailleurs, que Féerie, ma perte était initialement destiné à la scène : ce n’est qu’au cours de la rédaction que le texte a pris la forme du recueil de poésie. Il peut être complexe d’imaginer qu’une telle écriture puisse agir sur l’oreille, autrement que comme un enchaînement de phonèmes plus ou moins liés ou démembrés, et rendre compte d’un sens, livrer une parole à laquelle on peut et veut dire « oui ». Pourtant, c’est justement en écoutant Paloma Hermina Hidalgo, que l’on comprend qu’il n’en va pas, dans sa pratique du langage, d’une poésie compliquée et hermétique mais d’une parole adressée qui, loin de fuir le sens, ne cesse d’en prendre au fur et à mesure qu’elle se déploie dans l’espace.
En témoignent les rires, les réactions du public, la tension instaurée par l’emploi de mots dont, à la lecture, on ne saisissait pas la portée, qu’elle soit tragique, ironique, euphorique, ou simplement littérale et terriblement neutre. Neutre, en cela que les scènes, souvent graphiques, relatées par Paloma Hermina Hidalgo interprétant la fameuse « Pupa », narratrice du recueil en prose, sont tour à tour imposées comme des anecdotes, des événements majeurs ou initiatiques, des excentricités mineures ou majeures qui, tous mêlés, acculent le spectateur à suspendre tout jugement sur ce qu’il entend, au profit d’un drame pourtant inévitable, à savoir la rencontre de Pupa avec elle-même : une poupée de chair périssable.

Le tour de force est donc celui de faire de la description, ordinairement servante de la narration, la protagoniste principale : la comédienne se représente voyant et vivant ce qu’elle se représente. On régresse vers les origines de la poésie : une déclamation orale, un contenu descriptif faisant appel aux sens (ut pictura poesis : la poésie comme peinture) et dont la fin est de donner à entendre des tableaux, des images saisissantes déguisées en mots. À ce titre, la poésie de Paloma Hermina Hidalgo peut être considérée comme un retour aux sources modernisé : elle se situe au carrefour de la tradition et du contemporain, embrassant sa fonction orale, hypnotique et représentative, sur fond de thématiques actuelles, irrévérencieuses et taboues.
Venons-en à la question délicate de l’interprétation juste. C’est en effet une chose que de disposer de poèmes taillés pour être déclamés, incarnés ; c’en est une autre que de le faire bien. Surdouée de la scène et des lettres, Paloma Hermina Hidalgo excelle à l’exercice. Elle parvient, chose rare, à majorer les potentialités sémantiques et interprétations existentielles de son œuvre en la disant : la voix dévoile, le corps trahit – et il fait bien. Le décor est simple : c’est son corps et sa voix, et le violoncelle à la toute gauche de la scène. Pas de costume exubérant : robe noire, cuissardes noires. Et, depuis ce cadre sobre et minimaliste, ce qui pouvait sembler à l’origine un recueil fragmenté de textes nécessitant une mise en scène sophistiquée se transforme en confessions, en cris, en chuchots, en rires, en larmes, en un conte dont les couleurs et le dynamisme se concentrent dans les mouvements et dans la voix.
Il y a à la fois chez notre interprète quelque chose de la tragédienne classique, à la diction irréprochable ; quelque chose de l’actrice hollywoodienne – certains airs, certaines poses et manières de dire le texte rappellent la douce et déchirante rêveuse Naomi Watts, dans Mulholland Drive – et quelque chose de la comédienne condamnée à l’être, puisque son théâtre principal est celui du monde (All the world’s a stage, /And all the men and women merely players, Hamlet). Il n’est pas étonnant, à ce titre, qu’une spectatrice, bouleversée, me glisse à l’oreille en sortant de la salle, une fois la représentation achevée : « J’ai cru, un instant, que sa mère était réellement entrée dans la salle lorsqu’elle a crié ‘Maman !’ ». C’est dire combien l’on est embarqué, malgré le baroque de l’intrigue, malgré la flore sémantique recherchée du texte : les spectateurs sentent qu’il se passe quelque chose sur scène, qu’il y a événement.

Il n’y a pas besoin d’avoir fait l’expérience d’un inceste maternel (thème nodal de cette représentation poétique) pour sentir l’enjeu de la parole livrée : ce n’est pas une question de témoignage ou de souci de véracité de ce qui est décrit qui se pose, mais davantage celle de ce que disent ces descriptions, ces sévices, d’une condition humaine et existentielle qui excède l’empirisme d’un vécu individuel. Être façonnée, assimilée à sa créatrice puis piégée par elle au cœur d’un castelet de poupées, cela revient à demander : « Pourquoi suis-je là, et qu’en est-il de mon devenir ? Où est la vraie vie : dans la soumission à ce qui m’a mis au monde ou bien dans l’abolition de cette dépendance, qui me place dans la position dissidente et dangereuse d’un saut vers la déformation et désagrégation hors du cadre où j’ai été assignée ? » Question laissée sans réponse, puisqu’il n’y en a pas ; puisque trancher relèverait d’un aveuglement quant à ce que l’on est en droit ou non de supposer de nos possibles, en tant qu’humain. Question qui concerne chaque spectateur dans son identité, qu’il soit maçon, poète, boulanger, professeur, sans emploi, qu’il ait vécu dans les ronces ou les roses.
Avec sa sagesse qui ne rit qu’en tremblant, son sens du tragique digne des antiques et des classiques, Paloma Hermina Hidalgo a su trouver la justesse de ton nécessaire pour offrir au spectateur l’expérience de l’humaine condition. Une représentation brillamment menée par un bourreau de travail, pour qui le spectacle est une affaire à prendre au sérieux, lieu d’une rencontre avec l’autre et elle-même ; bref, avec les spectres flous que nous sommes – mis en jeu.
Une chose est certaine : le devenir-performance de la poésie de Paloma Hermina Hidalgo s’affirme toujours davantage ou, plutôt, se révèle toujours davantage. Elle interprète notamment ce texte dans le cadre du Festival International de Poésie de Bucarest en Roumanie les 20 et 21 septembre 2025 : un grand succès. Le 11 octobre, elle se produit de nouveau au Lieu Unique, Scène Nationale de Nantes. On peut très légitimement dire que Féerie, ma perte fait date, à double titre. Le recueil est un véritable précis de lyrisme, où la réflexion prend moins la forme d’un traité philosophique que celle d’un miroir, dans les reflets duquel une crise existentielle se joue et rejoue. Il radicalise la maîtrise du fragment poétique, descriptif, auquel se soumet une narration fine et masquée : en cela, il se prête plus que tous les autres textes de la poétesse à la représentation théâtrale. Il ouvre la porte d’une nouvelle ère et de nouvelles possibilités artistiques qui prendront sans aucun doute forme dans les années à venir.

2025 voit naître une poésie incarnée et revendiquée comme cri : celle d’une auteure qui prend le plumage de ce fameux cygne au chant immémorial, dont les modulations troublantes bercent nos oreilles de tendresse et d’effroi, de feu et de gel. Un chant de signes sur-expressifs et polyphoniques qui appellent, au beau milieu d’une salle comble et publique, à retourner en soi pour mieux comprendre que l’on ne comprendra très certainement jamais vraiment pourquoi l’on ne comprend pas ce que l’on fait là, en « vie » – et le plaisir inquiet que l’on y prend.
Paloma Hermina Hidalgo, Féérie, ma perte, éditions de Corlevour, juin 2025, 64 pages, 15€.