Rencontres d’Arles – Body builders, maisons vides et conflits internationaux cohabitent dans une même journée (Rencontres de la photographie d’Arles, 5 juillet – 7 octobre 2025)

©Kourtney Roy

L’humour n’est pas toujours la marque la plus évidente des artistes. Alors, lorsqu’on éclate de rire devant les corps huilés et body buildés, les couleurs saturées et les ongles hyper-longs des photos de Kourtney Roy, ça fait du bien !

Dans sa série photographique, celle-ci prend le contre-pied du principe – vérifié par un sondage dont nous n’avons pas la source dans le cartel – que les gens préfèrent l’anticipation et le souvenir à l’expérience du présent. Ce n’est pas le témoignage d’expériences réelles qu’elle nous livre mais des photos construites et fictionnelles qui semblent célébrer le glamour et qui, après une attention plus prolongée, en souligne la fausseté.

Corps tordus dans des positions sexuelles explicites, glaces dégoulinantes sur des doigts outrageusement manucurés, la mise en scène est évidente, l’obscène et la répulsion sont jouissives.

Dans une Amérique trumpiste, la critique de ce que le président des Etats-Unis célèbre comme the american way of life ne semble pas très loin face à ces grands formats exposés dans une école vidée pendant les vacances, repeinte en bleu cyan pour l’occasion.

À quelques rues de là, retrouvons Todd Hiddo qui expose à l’espace Van Gogh.

Ici, pas d’humains mais des maisons vides, des espaces désolés qui renvoient à la solitude. Dans sa série House Hunting, Todd Hiddo roule de nuit dans des banlieues dépeuplées et prend des photos à travers le pare-brise de sa voiture.

Le photographe dit qu’il a « la conviction que le sens naît de l’attention portée aux instants silencieux ». Cette phrase est une clef de lecture de cette exposition.

Le cadrage est extrêmement soigné, la composition impeccable, les photos sont magnifiques. Je trouve cela très beau mais glaçant, la perfection formelle et esthétique des photos est incroyable mais c’en est presque trop ici. Un arbre seul se dresse dans une plaine, le ciel est orangé, annonçant la violence de l’orage, une autre photo montre des arbres décharnés qui se tordent dans la nuit, et une autre des routes recouvertes de neige, glacées et vides : Todd Hiddo nous montre les effets violents du changement climatique.

Une femme, dans l’exposition, essaye de faire deviner les saisons à son jeune enfant : ici, c’est l’automne ou l’hiver ? Difficile à dire, plutôt le sentiment de la catastrophe éminente. Et c’est peut-être cela que questionne le photographe : les signaux envoyés par la nature et une phrase : « The end sends advance warning » (« La fin prévient en avance »).

©Todd Hiddo

En contre-point, il y a les photo des journalistes de l’agence MYOP exposées aux Douches municipales («Mes yeux, objets patients»).  Dans un sous-sol blanc surgit un immense écran où 20 ans de photos sont projetés, 20 ans d’un collectif fondé par Guillaume Binet, Lionel Charrier et Oan Kim, qui s’est transformé en agence. Ce collectif réunit aujourd’hui 20 photographes de presse mais aussi artistes. Car MYOP ne cantonne pas l’exercice de la photo à une manière de faire, MYOP questionne la ligne de crête entre photojournalisme et photo d’art et la possibilité de plusieurs écritures : documentaire, artistique, journalistique. La possibilité du choix fait du bien tout comme le sentiment de compagnonnage entre des photographes qui s’assemblent pour mener une réflexion commune sur l’IA, pour réaliser des livres de manière indépendante et artisanale (l’incroyable « Quelque part en France » – Chroniques de l’agence MYOP ; le magnifique titre : « Ils furent foule soudain », aux éditions Höbeke), faire des expositions communes…

C’est peut-être ici l’occasion de réitérer mon soutien inébranlable au photojournalisme qui tend à être mis en danger par l’idée que n’importe qui peut témoigner à travers les photos. Je m’explique : j’ai travaillé pendant quelques semaines, depuis Paris, sur le conflit israélo-palestinien au début du mois d’octobre 2023, et nous n’avions quasiment accès qu’à des vidéos et des photos prises par des civils. La réception de ces images a été traumatisante – évidemment parce que ce conflit est d’une violence inouïe, mais également car il n’y avait pas de regard, pas d’interprétation, juste l’ahurissement pur à travers ce qui était filmé. Je ne remets pas en cause cet état qui est bien légitime face à tant d’atrocités, mais l’œil du photographe nous protège, nous aide à voir, nous permet de déchiffrer la violence à l’état brut. Cette violence n’existe jamais par elle-même, elle existe dans un contexte, et l’oublier c’est simplement créer un sentiment d’écrasement et d’impuissance face à elle.

Vous aurez peut-être l’impression que je m’égare mais le travail de MYOP, très souvent présent aux rencontres d’Arles, m’a encore une fois permis d’admirer le courage et l’intelligence des photojournalistes. Ils ne sont pas là pour esthétiser la douleur, mais le regard du photographe la rend intelligible, ce qui est primordial.

Une journée très plurielle où la beauté, le cynisme, le courage et l’intelligence cohabitent à travers la photographie.

Série « Indian Land », États-Unis, 2016 ©Zen Lefort/MYOP