Jean-Patrice Courtois : Ralentir les fleurs (Et virgule)

Et virgule (2025) est le troisième volet d’une « trilogie » après Théorèmes de la nature (2017) et Descriptions (2021). Et, et… La conjonction coordonne ces trois livres qui n’en forment qu’un seul, un peu comme les cinq « chapitres », ou les cinq bords du « chapeau » qui agençaient Les jungles plates (2010). « Et virgule »… La virgule, elle, indiquerait une suite, une autre suite, ou que l’objet poétique que nous tenons dans les mains, que nous croyons tenir entre nos mains, n’a pas de fin, qu’il est infini, inachevable : 141 poèmes pour Et virgule, comme Théorèmes de la nature, et 143 pour Descriptions. Plus de quatre cents poèmes donc, 425 exactement, tous en prose, d’inégale longueur (parfois juste une phrase, une phrase-vers), et qui n’excèdent jamais une page.

Il est difficile de rendre compte d’un pareil ensemble tant Jean-Patrice Courtois renouvelle le champ poétique, son « extrême contemporain ». Bien qu’il s’en soit expliqué ailleurs (ici avec Christine Guichou), Langage et document, l’entretien avec Benoît Casas que les éditions Zoème ont publié en 2022, constitue dans ce sens un éclairage indispensable, indissociable. J’en paraphrase les grandes lignes.

La singularité du projet repose sur un usage systématique d’articles de presse et d’illustrations photographiques que Courtois archive depuis plusieurs années en les classant dans des répertoires (la forme est matérielle, émane de supports papier, s’apparente à un travail quasi manuel et si le processus s’est interrompu par lui-même après Et virgule, l’archive aujourd’hui compte près de 4000 pages). Courtois nomme les articles qu’il sélectionne « bloc langage » et les illustrations qui ne sont pas de la photographie d’art, « bloc image ». Trois domaines sont privilégiés : l’écologie (qui témoigne du désastre en cours), les arts et les sciences que recouvre le mot « théorème » dans le titre (au pluriel) du premier volet. Courtois est dix-huitièmiste, spécialiste du siècle des Lumières, disciple également de Thoreau ou de Leopold (il conserve ainsi le mot « nature » alors qu’on adopte désormais celui de « vivant »). Quant à sa relation à l’art, il est un observateur très attentif de tout ce qui travaille dans une espèce d’invisibilité, la poésie bien entendu, mais aussi la photographie, la vidéo ou la danse. Reste la question écologique, le motif central, constamment décentré, qui traverse les trois parties et plus largement l’œuvre entière.

Courtois le répète. Le poème n’a pas vocation à répondre, à commenter, redoubler l’actualité. Il n’en demeure pas moins préoccupé par le monde comme il va (plutôt mal), la dimension collective du monde dans lequel nous voudrions vivre. Le rapport entre esthétique et éthique engage chez Jean-Patrice Courtois toute sa personne et il refuse de tomber dans le piège médiatique en réduisant par exemple le désastre écologique à un sujet de société. Le fait de passer d’un sujet à un autre, de conjuguer un drame, une tragédie, une guerre à n’importe quel prétexte consumériste – ce que naguère on appelait la « société du spectacle ». Dès qu’on y cède, qu’on cède à l’urgence, on participe à la « liquidation de la poésie » (comme il existe une éditorialisation du roman, précise-t-il, c’est-à-dire une approche journalistique de la littérature, nous assistons de plus en plus à une éditorialisation de la poésie).

Depuis la fin du XIXe siècle, nous sommes face à une masse grandissante, monstrueuse, d’informations et nous ne savons plus comment faire pour l’ingérer, « manger tout ça » (une question qui recoupe la question classique de l’innutrition que Courtois s’est appliqué à essayer de résoudre à travers les répertoires qu’il a confectionnés et dans lesquels s’accumule une archive qui n’en est pas encore une, une archive en passe de l’être – ou pas). Mais la question en recoupe une seconde, plus fondamentale : comment fait-on pour transformer « tout ça » en poème, comment fait-on autrement dit, se demande Courtois, pour « ralentir les fleurs » ? L’enjeu de la trilogie que ponctue maintenant Et virgule.

Le lecteur bute contre une opacité que densifie le choix formel de la prose et qui ne se donne pas facilement. Le son que fait le poème, le son qui caractérise le poème, le son qu’on reconnaît immédiatement en le lisant, en s’efforçant d’y entrer. Une construction syntaxique, parfois très simple, plate, ou qui peut assembler de manière plus complexe des éléments hétérogènes (la jungle). Le civilisationnel. Le sauvage. « Je prends le point de vue donné comme tel et le soumets à transformation, en vue d’un autre “objet” », répond Courtois à Casas qui l’interroge notamment sur son lien à l’objectivisme américain. Chaque fragment, explique-t-il, mène à un seuil, celui de notre capacité à comprendre ce qui se joue dans la transformation du document, le point de vue sur le désastre, particulièrement les désastres écologiques, en un poème. Une sorte de contrat qui repose autant sur ce que nous attendons du poème que sur ce qui nous intéresse, nous. L’écart n’est pas plus gros qu’un « trou de souris » et nécessite que l’acte même de lire soit proportionnel à l’acte même d’écrire. Citant Franco Fortini que cite Benoît Casas, Jean-Patrice Courtois ne s’adresse pas aux “amis de la poésie”…

Théorèmes de la nature : descriptions et virgule. Au tout début, l’eau, l’eau et l’eau des yeux ne font qu’un avant de se séparer. Lieux gestes actes… par série objets coordonnées image et par série objets coordonnées langage. Avant que la fin l’emporte, avant que les activités productrices réduisent la « nature » à du consommable.

« Cellules cerveau : peu de divisions, des rails apparaissent, disparaissent, des points d’attache, effets quantiques : mouvement de 0,1% de la masse du tout, en tubulines après masse du tout, support de la conscience, pas de vidéos, de solides protéines, 0 virgule 1 de quantité dansante, le son de prose, zéro virgule un, pareil. »

Jean-Patrice Courtois, 
Et virgule, Nous, collection « disparate », 2025, 148 p., 18 €
Langage et document, entretien avec Benoît Casas, Zoème, 2022, 68 p. 11 €